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chronique

Thomas Chabot, rare phénomène du hockey québécois

Thomas Chabot
Thomas Chabot Photo: Getty Images / Jana Chytilova/Freestyle Photo
Martin Leclerc

Si vous suivez les activités de la LNH cette saison et que vous ne vous intéressez pas de façon particulière aux exploits du défenseur Thomas Chabot, des Sénateurs d'Ottawa, vous ratez quelque chose.

Âgé de seulement 21 ans, le surdoué de Sainte-Marie-de-Beauce est peut-être en voie de mettre fin à une éclipse qui dure depuis un quart de siècle pour les défenseurs québécois de la LNH.

Avant d’affronter le Canadien au Centre Bell mardi soir, Chabot occupait le 1er rang des arrières de la LNH avec 31 points, en plus de présenter le 14e total de points de la ligue, tous patineurs confondus. Le tiers du calendrier étant déjà écoulé, l’échantillon est donc significatif.

Or, dans l’histoire de la LNH, les joueurs nés au Québec qui sont parvenus à dominer le classement des marqueurs chez les défenseurs se comptent sur les doigts d’une seule main. Le dernier en lice étant un certain Raymond Bourque (91 points) lors de la saison 1993-1994.

Véritable légende de l’histoire des Bruins, Bourque a réussi cet immense exploit deux fois au cours de son illustre carrière.

Et avant lui, si l’on remonte jusqu’au début des années 1950, seuls Doug Harvey (1954-1955 et 1956-1957 avec le Canadien), Pierre Pilote (cinq fois entre 1959 et 1967 avec Chicago) et Mike McMahon fils (1967-1968 avec Minnesota) avaient dominé tous les défenseurs de la LNH dans la phase offensive du jeu.

***

Proclamé joueur par excellence au Championnat mondial junior en 2017, Thomas Chabot possède l’ADN d’un gagnant du trophée Norris. Il est une sorte de fauve qui virevolte en emmagasinant une quantité impressionnante d’information. Quand il touche au disque, ses décisions rapides prennent constamment les défenses à contre-pied.

Compte tenu de l’impact considérable qu’il exerce à cette étape de sa carrière, il est difficile d’imaginer qu’il ne se retrouvera pas éventuellement parmi les finalistes en vue de l’obtention de ce prestigieux trophée.

Le même raisonnement s’applique quant à la possibilité de le voir terminer au sommet du classement des marqueurs chez les défenseurs de la LNH. Y parviendra-t-il dès cette saison? Ses chances sont excellentes. Sinon, il sera en mesure de flirter avec ce titre pendant presque une décennie.

Ex-défenseur de la LNH et véritable intellectuel du hockey, Paul Boutilier a joué un rôle important dans le développement de Thomas Chabot. Le maître et son élève se sont côtoyés durant trois saisons avec les Sea Dogs de Saint-Jean (Nouveau-Brunswick) dans la LHJMQ. Puis, durant l’été 2017, Boutilier a été embauché par les Sénateurs pour développer leurs jeunes défenseurs dans la Ligue américaine.

Il y a deux ans, Boutilier parlait de Chabot en ces termes :

« Il y a des joueurs qui atteignent un certain niveau et qui plafonnent. Mais Thomas ne cesse de progresser. La plupart des voitures sur le marché ont quatre ou cinq vitesses sous le capot, et certaines voitures luxueuses en ont même huit. Mais Thomas, lui, en a 9 ou 10. »

Il a les qualités physiologiques nécessaires pour passer 30 minutes sur la patinoire et il patine de façon très naturelle. Au cours des dernières années, Thomas a appris à équilibrer sa façon de jouer et il est devenu très efficace. Plus il est efficace, plus il est dominant.

Paul Boutilier

Avec le recul, cette déclaration de Boutilier prend tout son sens. La rapidité avec laquelle le Beauceron se taille une place au sein de l’élite de la LNH est tout simplement phénoménale.

Thomas Chabot Thomas Chabot Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

***

Thomas Chabot est un jeune homme vif d’esprit et éloquent. Au terme d’une longue entrevue à laquelle il s’est généreusement prêté lundi soir, j’ai été frappé par son humilité et son vif désir de continuer à considérer le hockey comme un jeu.

« J’ai toujours joué pour le plaisir et mon père (François, qui est enseignant) a insisté pour nous faire comprendre ça, à mon frère et moi, quand nous étions jeunes. Il ne voulait pas avoir à nous tirer par un bras pour aller au hockey », raconte-t-il.

Lorsqu’on lui mentionne le nom de Raymond Bourque ou qu’on lui parle de ses exploits offensifs, Chabot reste résolument terre à terre.

Dans la vie, on rencontre toujours des gens qui disent qu’ils vont accomplir ceci ou cela. Chacun a son opinion là-dessus, mais j’ai toujours pensé que ce n’était pas la bonne façon de faire.

Thomas Chabot

« Je ne suis pas nécessairement quelqu’un qui va entreprendre une saison en se fixant un objectif en termes de points. Je préfère plus me concentrer sur le moment présent, jouer et essayer de faire de mon mieux. J’ai toujours été comme ça. Quand tu ne vis pas dans le présent, tu accumules des déceptions potentielles. Je préfère contrôler ce que je peux contrôler. Au bout du compte, ce qui arrivera arrivera », explique-t-il.

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Le parcours de Thomas Chabot est intéressant parce qu’il n’a pas gravi les échelons du hockey mineur en portant la lourde étiquette d’une future supervedette.

Dans les rangs mineurs, il figurait parmi les bons joueurs de sa région, « mais je ne pense pas que toute la Beauce connaissait mon nom », dit-il de façon imagée, en riant.

« Dans le bantam AA, je n’étais pas dominant la première année, mais ça s’est bien passé lors de la deuxième. Puis, quand j’étais midget AAA (à Lévis), j’ai été sélectionné en deuxième ronde (22e au total) par les Sea Dogs. J’étais bien considéré, mais je n’étais pas l’un des joueurs les plus en vue de la ligue », rappelle-t-il.

Quand on lui demande de déterminer le moment précis où il a senti que son développement avait fait un bond de géant, Chabot cible immédiatement une période de 18 mois qui a débuté à la fin de l’été 2014.

Cet été-là, à la veille de sa première saison d’admissibilité au repêchage, son nom ne figurait même pas sur la liste de la centrale de recrutement de la LNH. Mais incroyablement, au début de décembre, la centrale le positionnait aux portes du premier tour! En juin 2015, il a finalement été choisi 18e au total par les Sens. Et en décembre 2015, malgré ses 18 ans, il faisait partie du premier duo de défenseurs canadiens au Championnat mondial U-20.

« C’est difficile à expliquer. Dans ma tête, on dirait que cette période de 18 mois a duré cinq jours. Jamais je n’aurais pensé porter les couleurs d’Équipe Canada un jour dans ma vie. Et en plus, je l’ai fait à 18 ans. C’est à cette époque que je me suis dit : "OK, je peux faire quelque chose dans le monde du hockey et peut-être réaliser mon rêve" », confie-t-il.

Thomas Chabot d'Équipe Canada juniorThomas Chabot avec Équipe Canada junior Photo : La Presse canadienne

***

À son premier camp avec les Sénateurs, Thomas Chabot se souvient d’avoir constaté très rapidement qu’il n’était pas prêt pour la grande ligue. De retour à Saint-Jean, il s’est assis avec Paul Boutilier pour planifier la phase cruciale de sa progression.

Paul avait vécu l’envers de la médaille. Il avait joué comme défenseur dans la LNH et il était capable de me dire où j’en étais et où j’étais capable de m’améliorer. Ensemble, nous avons aussi dressé un plan d’entraînement hors glace semblable à celui que suivent les joueurs de la LNH pendant le calendrier. Quand je suis arrivé chez les professionnels, ça m’a beaucoup aidé.

Thomas Chabot

Les oreilles d’une grande majorité d’amateurs saignent lorsqu’ils entendent des entraîneurs dire qu’un joueur doit s’améliorer « sans la rondelle ». Or, toute la philosophie de Boutilier repose dans cette phrase abstraite.

« Durant une présence de 40 secondes sur la patinoire, un défenseur exceptionnel peut avoir la rondelle sur sa palette pendant environ deux secondes. Pour les défenseurs moyens, c'est environ une seconde. Tout mon enseignement tourne autour des informations que prend le défenseur pendant les 38 ou 39 autres secondes », m’a déjà expliqué Boutilier.

« Je ne veux pas que mes défenseurs deviennent des spectateurs durant le match. Si on leur enseigne à bien utiliser les 39 autres secondes de leur présence sur la glace et à éliminer les options qui ne sont pas valables, il ne leur restera qu'une décision à prendre durant le court moment où ils seront en possession de la rondelle, et ce sera la bonne. C'est le seul moyen de gravir les échelons. Il faut être capable de tout faire plus rapidement, tout en étant très efficace. Quand les défenseurs développent ces réflexes, ils deviennent plus calmes, plus confiants et plus constants. Le jeu semble alors se dérouler au ralenti autour d'eux. »

***

Depuis la saison passée, Chabot fait étalage de ses impressionnantes habiletés dans la LNH. Guy Boucher et ses adjoints prennent le relais pour les harnacher. Il estime qu’à certains égards, le Québécois est en avance sur P.K. Subban et Victor Hedman, deux vainqueurs du trophée Norris qu’il a dirigés lorsqu’ils peaufinaient encore leur art.

« Depuis que Thomas est arrivé chez nous, on discute beaucoup de l’importance d’utiliser ses forces au bon moment au cours d’un match. Il a depuis longtemps un excellent coup de patin et un talent particulier pour se démarquer. Mais il y a trois ans, il tentait toujours d’utiliser ces atouts. Je sais que ça fonctionne dans les rangs juniors parce que j’y ai dirigé des équipes pendant neuf ans. Mais tu ne peux pas jouer uniquement de cette manière dans les rangs professionnels », analyse l’entraîneur-chef des Sénateurs.

« Pour un jeune défenseur aussi talentueux, le défi consiste à bien choisir les situations qui lui permettent d’utiliser son talent et les moments où il faut faire les choses plus simplement. Ça semble facile quand on le dit de cette façon, mais mon expérience passée auprès d’autres jeunes défenseurs très talentueux (P.K. Subban, Victor Hedman, Dmitri Kulikov) m’a appris que c’est un type de maturité difficile à acquérir.

« Je peux toutefois vous dire que Thomas possède une longueur d’avance sur les autres jeunes vedettes que j’ai côtoyées. Il gagne rapidement cette maturité parce qu’il veut réellement comprendre le jeu. Il pose beaucoup de questions et passe beaucoup de temps à visionner des séquences. Et par-dessus tout, il est très humble et réceptif. La plupart des jeunes veulent simplement reproduire ce qu’ils faisaient dans les rangs inférieurs. Thomas, lui, s’attarde aux détails afin de pouvoir exploiter tout son potentiel », juge Guy Boucher.

Thomas Chabot en action sur la glaceÀ 21 ans, le défenseur Thomas Chabot s'impose déjà comme un des meneurs des Sénateurs d'Ottawa. Photo : Getty Images / Claus Andersen

Lorsqu’il est question de Thomas Chabot, les comparaisons flatteuses et les compliments dithyrambiques surgissent dans la conversation sans qu’on ressente la moindre note d’exagération.

Il suffit de le regarder jouer pour apprécier.

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