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chronique

La LNH et les commotions : un règlement déshonorant

Dan Carcillo (13) est l'un des 146 joueurs liés à l'entente avec la LNH.
Dan Carcillo (13) est l'un des 146 joueurs liés à l'entente avec la LNH. Photo: The Associated Press / Dave Chidley
Martin Leclerc

BILLET - Dans son autobiographie Francona, The Red Sox Years, Terry Francona raconte que les Expos lui avaient consenti un contrat de 100 000 $ après l'avoir repêché en 1980. Et qu'immédiatement après la signature du document, sa mère (elle-même femme d'un baseballeur professionnel) lui avait offert un précieux conseil : « Souviens-toi que tu es désormais un morceau de viande. »

À en juger par la manière dont plusieurs anciens joueurs de la LNH et de la NFL sont traités après avoir subi des blessures neurologiques graves et permanentes, on se dit que lorsqu’elle analysait les aléas de la vie des athlètes professionnels, la mère de Terry Francona était l’incarnation même de la vérité.

En août 2013, après une bataille juridique particulièrement virulente, les anciens joueurs de la NFL croyaient avoir conclu une entente honorable dans laquelle la ligue s’engageait à verser quelque 765 millions de dollars.

Le recours collectif qu’ils avaient intenté contre la ligue arguait que les dirigeants savaient que les joueurs qui subissaient des blessures répétitives au cerveau étaient très susceptibles de souffrir un jour de la maladie d’Alzheimer, de démence, de diverses autres maladies cognitives ainsi que d’une terrifiante maladie dégénérative récemment découverte : l’encéphalopathie traumatique chronique.

Après avoir révisé l’entente, la juge avait toutefois conclu que la somme du règlement était insuffisante parce que le nombre d’anciens joueurs handicapés avait été sous-estimé. L’entente de principe n’a été corrigée que quelques années plus tard à la hauteur de 1 milliard de dollars. Une clause spécifiait même que la NFL devrait continuer d'indemniser les plaignants dans l’éventualité où les réclamations surpassaient cette somme.

La NFL en a pris bonne note.

***

Il y a trois semaines, le USA Today révélait que parmi les quelque 20 000 joueurs visés par ce règlement, seulement 700 demandes d’indemnisation avaient été acceptées par la NFL.

On racontait qu’après avoir déposé des dossiers médicaux complets, des joueurs lourdement handicapés voyaient leur demande être refusée durant le processus de révision par des médecins qu’ils n’avaient jamais rencontrés de leur vie. Par ailleurs, plusieurs anciens joueurs (ou familles d’anciens joueurs décédés) qui étaient parvenus à prouver la validité de leurs réclamations ont ensuite constaté qu’ils n’étaient pas au bout de leur peine. Au lieu de recevoir les centaines de milliers de dollars auxquels ils s’attendaient, ils ont plutôt reçu des montants dérisoires. Certains racontaient même avoir reçu des factures!

Dans l’un des cas rapportés, la veuve d’un ancien joueur des Eagles de Philadelphie avait reçu une facture de 790 $ même si elle avait obtenu un dédommagement de plus de 160 000 $. Une fois les frais administratifs prélevés, le pourcentage des avocats réclamé et les compagnies d’assurances payées, les athlètes aux prises avec des séquelles permanentes se retrouvent une fois de plus floués par le système.

Comme des morceaux de viande.

***

Tout cela nous amène à l’entente de principe annoncée lundi entre la LNH et les avocats représentant quelques centaines d’anciens joueurs qui avaient entrepris, en 2013, des démarches juridiques en tous points semblables à celles de leurs homologues de la NFL.

Dans le cas des anciens hockeyeurs de la LNH, la défaite est totale. Disons les choses comme elles sont : le règlement convenu (un dédommagement de 18,9 millions, dont 6,9 millions seront versés aux avocats) est tellement favorable aux propriétaires qu’il équivaut en quelque sorte à se faire cracher au visage.

Et comme si le cynisme n’avait pas de limite, cette entente a été annoncée par la LNH quelques heures avant que Gary Bettman soit admis au Temple de la renommée du hockey. En apprenant qu’ils allaient se débarrasser de ces poursuites gênantes pour moins de 19 millions – sans avoir à admettre quelque tort que ce soit ou à reconnaître l’ombre d’un lien entre les coups à la tête et les maladies dégénératives – les propriétaires ont sans doute eu envie d’admettre Bettman au panthéon une seconde fois.

***

Leur véritable défaite, les anciens joueurs de la LNH l’ont subie en juillet dernier quand la juge Susan Nelson, d’un tribunal du Minnesota, a refusé d’autoriser leur demande de recours collectif.

(La juge n’avait pas refusé la demande parce qu’elle était sans mérite. Elle avait simplement expliqué que les poursuites individuelles des ex-hockeyeurs avaient été déposées dans plusieurs États américains dont les lois sont si différentes qu’il était impossible de les rassembler et de les plaider dans une cause commune.)

Si un recours collectif avait été permis, la LNH se serait retrouvée confrontée à quelque 5000 joueurs actifs et retraités. Obligés de faire face à des avocats bien financés et à la réelle perspective d’un jugement défavorable, les propriétaires de la LNH n’auraient probablement pas eu d’autre choix que de négocier une entente honorable pour les deux parties.

Désormais obligée de se battre individuellement contre la grosse machine de la LNH, la majorité des anciens joueurs s'est plutôt retrouvée dans un cul-de-sac, sans ressources financières, sans rapport de force. Et ses avocats, qui avaient investi cinq ans d’efforts dans le dossier, désiraient certainement récupérer leur mise au plus vite.

Les avocats partent avec 6,9 millions. Ce qui n’est sans doute pas très élevé compte tenu de l’ampleur et de la durée des procédures. Quant aux anciens joueurs, ils se font lancer au visage 22 000 $ chacun, peut-être 75 000 $ si les médecins de la LNH daignent reconnaître qu’ils souffrent de la maladie d’Alzheimer, de démence ou de la maladie de Parkinson.

Les plaignants auront aussi droit à des services médicaux. Par ailleurs, un fonds de 2,5 millions est mis de côté pour venir en aide aux anciens joueurs éprouvant des difficultés financières.

Un montant de 22 000 $ pour une santé ruinée, ce n’est pas cher payé.

Pour une industrie générant plus de 4 milliards par année, un règlement de 18,9 millions sur une question aussi grave est l’équivalent d’une goutte d’eau dans l’océan. C’est une victoire écrasante. Les propriétaires vont facilement (et joyeusement) cotiser. Ça leur coûtera 600 000 $ chacun, soit moins que le salaire minimum d’un seul joueur.

Le dénouement de cette histoire en dit long sur la manière dont la LNH mène ses affaires.

Les dirigeants de la ligue se sont retrouvés au coeur d’un différend qui les opposait à leurs anciens employés, des hommes qui ont sacrifié leur santé pour faire grandir l’entreprise et qui se retrouvent aujourd’hui dans une situation de grande vulnérabilité. Il s’agissait d’une situation éminemment grave et tragique.

Alors que les circonstances penchaient lourdement en leur faveur, les propriétaires de la ligue avaient le choix. Ils pouvaient se montrer magnanimes ou tout simplement y aller pour la jugulaire.

Ils ont choisi la jugulaire.

Comme s’ils avaient fait affaire avec des morceaux de viande.

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