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La guerre de 14-18 et l’essor du sport

Le 5 mai 1918, l'Olympique de Pantin bat l'Olympique de Lyon 3-0 en finale de la Coupe de France
Le 5 mai 1918, l'Olympique de Pantin bat l'Olympique de Lyon 3-0 en finale de la Coupe de France Photo: DR

Au moment où l'on commémore le centenaire de l'Armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, l'historien Michel Merkel a découvert que ce terrible conflit avait aussi permis au sport de prendre un essor considérable. Radio-Canada Sports a rencontré l'auteur de 14-18, le sport sort des tranchées.

Un entretien de Robert Frosi

Q. - Comment vous est venue l’idée d’enquêter sur le sport durant la Première Guerre mondiale?

R. Ça va vous paraître curieux, mais je suis interpellé à un moment par une date, le 7 avril 1919, avec la création de la Fédération française de football. Je me suis demandé : comment a-t-on pu créer une fédération de football au lendemain de l’une des pires tragédies de l’histoire? Je suis donc parti de ce postulat pour commencer mes recherches.

Ce que j’ai découvert est assez simple. En 1915, la guerre était essentiellement une guerre de position, une guerre de tranchées. Et entre les assauts, les hommes s’ennuyaient. L’état-major a d’abord l’idée d’occuper les hommes avec la musique, le théâtre et, très vite, on va les amener vers le sport. Étant donné qu’on était avec une armée interalliée, on va découvrir toutes sortes de sports. Le football bien sûr, mais aussi le rugby et le basketball.

Q. - Vous avez également découvert des histoires incroyables…

R. Il y en a beaucoup, mais une en particulier m’a impressionné. On est le 1er juillet 1916 et ce jour-là commence la terrible bataille de la Somme, qui va coûter la vie à plus de 1 million de soldats. Dans une des tranchées, il y avait une des compagnies du 8e bataillon de l'East Surrey Regiment. Le capitaine Billie Nevill commence à voir que ses hommes sont désespérés par les tirs répétés de l’artillerie allemande. Et là, il va faire quelque chose d’inouï, qui pourrait même relever de la folie.

Pour galvaniser ses troupes, il va lancer quatre ballons de football sur le champ de bataille avant de donner l’assaut. Au coup de sifflet de départ, comme dans un match de football, les joueurs vont sortir des tranchées et s’élancer vers le camp ennemi en se renvoyant les ballons. De nombreux hommes vont tomber sous les balles ennemies, mais fait particulièrement incroyable, on retrouvera plus tard l’un des ballons dans la tranchée allemande conquise par son bataillon.

À partir de ce fait d’arme incroyable, la pratique du sport va prendre toute une autre dimension chez les Poilus [le surnom des soldats français de l’époque, NDLR]. On va découvrir que le sport est plus qu’un simple jeu, un simple dérivatif à l’ennui, mais qu’il est porteur de valeurs, qu’il construit l’individu, qui le rend plus fort.

Il y a aussi cette histoire étonnante, celle d’Eugène Criqui. Eugène Criqui est alors soldat du 54e régiment d'infanterie de ligne. Il va être gravement blessé par un éclat d'obus à la tête. Son visage défiguré aura besoin d’une dizaine d’opérations. Une blessure qui sera jugée mortelle par les médecins. Et pourtant, ils arriveront à lui consolider une plaque de fer au niveau de la mâchoire. Quand il retrouve l’usage de la parole, les premiers mots d’Eugène Criqui sont : « Je veux reboxer. »

Avant le déclenchement de la guerre, il était boxeur professionnel. Il était même le champion de France des poids mouches. Après la guerre, il remontera sur le ring et le 2 juin 1923, à la suite d'une série de victoires. Il affronte et bat à New York l'Américain Johnny Kilbane par K.-O. à la 6e reprise, devenant ainsi champion du monde. Eugène Criqui devient le deuxième Français décrochant un titre mondial après Georges Carpentier.

Q. - Autre chose surprenante, vous allez également découvrir que cette guerre va permettre l’essor du sport féminin. Comment?

R. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’héritage sportif de la guerre ne touche pas que les hommes, car va naître aussi durant le conflit le sport féminin. Certaines femmes vont profiter d’avoir du temps de libre, car elles n’étaient pas sur le front pour faire du sport, ce qui était totalement interdit à l’époque. Le corps médical l’interdisait en prétextant que le sport déformait l’organe reproducteur!

Mais une femme, Alice Milliat, va fédérer ce mouvement naissant et va faire en sorte que les femmes participent aux Jeux olympiques. Il va y avoir un vrai combat avec le président du CIO de l’époque, Pierre de Coubertin, qui ne voulait absolument pas voir de femmes participer aux Jeux.

Et elle va gagner, car en 1928, les femmes françaises, mais aussi les femmes canadiennes, américaines et toutes les femmes du monde vont pouvoir participer aux Jeux olympiques. Et c’est cette universalité qui est l’héritage de 14-18.

Q. – La Coupe du monde de soccer tient aussi ses origines du front…

R. Un autre héritage et non le moindre viendra d’un Poilu qui s’appelle Jules Rimet. Rescapé de la guerre, il va devenir président de la Fédération française de football en 1919, puis en 1923, il va présider la FIFA. Et son rêve, c’est de créer une grande compétition mondiale. Parce que pour lui, cette guerre devait être la dernière et qu’il a appris que le sport était l’outil pour le rapprochement des hommes, des peuples.

Avec le sport, on apprend à se connaître, on partage nos différences et, surtout, on ne se fait plus la guerre. Le sport doit devenir un outil de paix. Un message qui peut paraître utopique, mais il est sincère, il est vrai. Et que va faire Jules Rimet? Il va créer en 1930 la première Coupe du monde de football.

… les Jeux paralympiques aussi

Un dernier exemple d’héritage. Les « gueules cassées » [nom que l’on donnait aux handicapés de la Première Guerre mondiale, NDLR]. Il y a des centaines de milliers d’hommes qui vont être mutilés. Comment allait-on les rééduquer? Les hommes vont trouver d’eux-mêmes la solution : faire du sport!

Et très tôt, dès 1918, on va créer en France la Fédération des sourds et muets. De nombreux soldats vont revenir sourds à cause des canons et d’autres muets par le traumatisme de la guerre. Un homme, Eugène Rubens-Alcais, va créer cette fédération. Et en 1924, il va avoir cette idée géniale, soutenue par Pierre de Coubertin, de coupler les Jeux olympiques avec ceux des sourds et muets. C’est une première mondiale et il est décidé, car c’est un succès, de reconduire tous les quatre ans, en parallèle avec les Jeux, ces Jeux dans un premier temps pour sourds et muets et qui sont maintenant les Paralympiques.

Avant de se quitter, Michel Merkel avait cette pensée pour tous les Canadiens : « Tous les ans, je vais me recueillir sur tous les champs de bataille et en particulier celui de Vimy, où il y a ce grand cimetière canadien, et j’ai une énorme pensée pour tous ces hommes qui ont donné leur vie pour libérer la France de l’envahisseur et je vous en remercie. »

14-18, le sport sort des tranchées, de Michel Merkel , est publié aux Éditions Le pas d’oiseau

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