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chronique

Les Sénateurs d'Ottawa ont un sérieux problème de valeurs

Des joueurs des Sénateurs le 20 octobre, avant un match contre le Canadien.

Des joueurs des Sénateurs le 20 octobre, avant un match contre le Canadien à Ottawa

Photo : Getty Images / Jana Chytilova/Freestyle Photo

Martin Leclerc

BILLET - Il y a deux manières d'analyser le énième épisode embarrassant que traversent les Sénateurs d'Ottawa.

On peut s’attarder au comportement des sept joueurs filmés à leur insu le 29 octobre dernier, en Arizona, alors qu’ils cassaient du sucre sur le dos de l’entraîneur adjoint Martin Raymond durant un court trajet à bord d’un véhicule Uber. On peut aussi accorder une attention particulière aux propos tenus durant cette spectaculaire randonnée.

Commençons par le comportement des joueurs...

Il est sans doute vrai que, dans toutes les sphères de la société, les travailleurs critiquent leurs patrons lorsqu’ils discutent entre eux des aléas du boulot. L’inverse est d’ailleurs tout aussi véridique. Lorsqu’ils se retrouvent en privé, les patrons ne se gênent certainement pas non plus pour souligner les travers de leurs employés les moins performants.

Le monde du sport professionnel ne fait donc pas exception. Parce qu’il s’agit d’un milieu impitoyable axé sur la nécessité d’obtenir des résultats immédiats, les relations entraîneur-athlète y sont certainement plus tendues ou conflictuelles que ce qu’on voit normalement ailleurs.

Dans la vie d’une équipe de hockey, il n’est d’ailleurs pas rare que le ton monte, et que parfois les insultes pleuvent, entre un entraîneur-chef et l’un de ses joueurs. Encore récemment, un entraîneur me confiait que de tels épisodes surviennent plusieurs fois au cours d’une saison. La dentelle est optionnelle et personne n’en fait de cas. Le lendemain, chacun se retrousse les manches et tente d'apporter sa contribution pour remporter des matchs.

Les entraîneurs ne sont pas nommés pour tisser des liens d’amitié avec leurs joueurs. Leur mandat consiste à soutirer le maximum de points de classement des athlètes mis à leur disposition.

De leur côté, les joueurs n’éprouvent généralement pas de loyauté particulière envers leurs entraîneurs. Tant que leur temps d’utilisation personnel s’avère satisfaisant et que la structure collective est suffisamment fonctionnelle pour leur permettre de connaître du succès, l’identité des entraîneurs leur importe peu.

Bref, tout le monde sait que les joueurs jugent ou critiquent constamment leurs entraîneurs lorsqu’ils se retrouvent entre eux. Et si c’étaient les entraîneurs des Sénateurs qui étaient montés à bord du même véhicule le 29 octobre dernier, peut-être aurions-nous assisté au même genre de scène.

***

Cela dit, si le directeur général Pierre Dorion prête une oreille attentive aux impitoyables paroles prononcées durant ce déplacement de cinq minutes, il pourra certainement en tirer des leçons utiles.

À bord de ce véhicule Uber, on retrouvait sept joueurs, soit le tiers de la formation, soit les attaquants Matt Duchene, Chris Tierney, Alex Formenton et Colin White, ainsi que les défenseurs Chris Wideman, Thomas Chabot et Dylan DeMelo. Et à peu près tous les « sous-groupes » de l’équipe étaient représentés. On y retrouvait des vétérans établis, des joueurs venant à peine de se greffer à l’organisation et des recrues représentant l’avenir de l'équipe.

Duchene, un joueur traînant une réputation de leader négatif, a été le principal animateur de la conversation. Il a rejeté toute la responsabilité des mauvaises performances des unités spéciales des Sénateurs sur les épaules de Martin Raymond, qu’il a indirectement qualifié d’un des pires adjoints de l’histoire de la LNH. Et il en a ajouté en déclarant qu’il n’accordait aucune attention depuis trois semaines aux séances vidéo animées par Raymond.

Pierre Dorion devrait se demander si Duchene est le genre de mentor dont il a besoin pour inculquer professionnalisme et bonnes habitudes de travail aux nombreux jeunes qui commencent à percer.

Il deviendra (en principe) joueur autonome à la fin de la saison. Pour obtenir ses services la saison dernière, Dorion a sacrifié Kyle Turris, son choix de premier tour en 2019, un choix de troisième tour en 2018 et un espoir, Shane Bowers. Le DG devrait aussi se demander s’il a bien fait son travail.

***

Il faut par ailleurs souligner que les joueurs ne se sont pas contentés de se moquer ou de remettre en question certaines décisions du messager qu’est Martin Raymond. Ils ont carrément remis ses compétences en question.

« Avez-vous remarqué, si vous écoutez ce qu’il dit, qu’il [Martin Raymond] ne nous enseigne rien durant ces séances? Il ne fait que décrire ce que nous voyons à l’écran », a lancé le défenseur Chris Wideman.

« Nous ne changeons jamais rien [dans notre stratégie]. Je ne comprends pas pourquoi on continue d’organiser des réunions », a renchéri Duchene.

Martin Raymond n’est peut-être pas un grand communicateur, mais il est certainement compétent et travaillant. Les entraîneurs qui l’ont côtoyé ou affronté au cours des 25 dernières années dans les rangs universitaires, juniors ou dans la LNH soutiennent tous que les équipes de Raymond sont toujours très bien préparées.

Pierre Dorion se retrouve donc aux prises avec le traditionnel problème du message qui ne passe pas. Si les joueurs des Sénateurs varlopent un entraîneur adjoint de la sorte, ils ne sont certainement pas plus cléments envers Guy Boucher et le reste de son groupe.

Cela dit, le DG jouit-il de l’autorité nécessaire pour entrer dans le vestiaire et ordonner à ses joueurs de se serrer les coudes et de respecter les entraîneurs en place? Pas plus tard qu'au printemps dernier, Pierre Dorion minait lui-même la crédibilité de Guy Boucher sur la place publique, en l’accusant notamment d’avoir accordé trop de congés à ses joueurs. Il a aussi sapé son autorité en le laissant entreprendre sa dernière année de contrat sans lui offrir de prolongation.

En s’essuyant les pieds sur son entraîneur-chef, Dorion n’a fait que répéter ce que son patron, le propriétaire Eugene Melnyk, avait fait trois semaines avant la fin de la saison 2015-2016. Il avait déclaré que le précédent entraîneur-chef, Dave Cameron, prenait des décisions « inconstantes et stupides ».

Au cours des 10 dernières années, cinq entraîneurs-chefs se sont succédé derrière le banc des Sénateurs d’Ottawa. Tirez-en vos propres conclusions.

Les dirigeants ont beau faire miroiter aux partisans un vent de jeunesse et de renouveau, au bout du compte, lorsqu’on attache toutes les ficelles, on se rend compte que l’épisode de la randonnée Uber n’est que le reflet d’une culture d’entreprise incrustée depuis longtemps.

Lorsqu’une organisation n’établit pas clairement ses valeurs, ça donne exactement ce genre de résultat.

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