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chronique

La mafia de la boxe olympique aurait-elle gagné?

Plan rapproché de Gafur Rakhimov en conférence de presse
Gafur Rakhimov, réélu à la tête de l'AIBA Photo: Getty Images / AFP/Alexander Nemenov
Robert Frosi

BILLET - Ce week-end à Moscou, les membres de l'Association internationale de boxe amateur (AIBA) ont réélu leur président. Un président ouzbek qui est loin de faire l'unanimité. Il serait même reconnu dans le monde pour être un trafiquant de drogue notoire. Une réputation dont se serait passé le monde de la boxe.

Gafur Rakhimov est de nouveau président de la boxe olympique. Mais avant de vous tracer son curriculum vitae peu glorieux, revenons sur le capharnaüm qui règne dans la boxe amateur.

En novembre 2017, au terme d'une bataille rocambolesque, d'une intervention de vigiles et d'un blocage au siège de la fédération internationale, l'ex-président de l’AIBA, le Taïwanais Ching-Kuo Wu, a été poussé vers la sortie. Il faut dire qu'on avait découvert un trou financier de 20 millions de dollars. Après ce putsch, il a fallu élire un nouveau président. Le plus ancien membre de l'AIBA était Rakhimov et c'est là que le bât blesse.

L'Ouzbek est considéré par le Trésor américain comme un criminel qui fait partie des quatre ou cinq personnes les plus importantes au monde dans le trafic d'héroïne. Ses avoirs ont d'ailleurs été gelés aux États-Unis.

Ses activités seraient multiples. On parle d'extorsion, de blanchiment d'argent, de vol, de trafic de drogues et de corruption.

« J'avais travaillé il y a quelques années sur son histoire, c'est-à-dire un boxeur de la rue qui gravit lentement les échelons du crime organisé et qui va devenir le gros caïd dans son pays, raconte Michel Koutousis, un spécialiste des questions de trafic de drogue et de blanchiment d'argent à l'Observatoire géopolitique des drogues en France, qui a longuement enquêté sur Gafur Rakhimov. À l'époque, sachant que je travaillais sur cette enquête, le brasseur Heineken m'avait approché, car il voulait implanter une de ses usines en Ouzbékistan et qu'il devait traiter avec lui. À la suite de notre rencontre, il avait annulé le contrat. Ce qui m'avait valu certaines menaces. »

Et il va rapidement se faire une réputation dans le milieu criminel organisé, mais surtout va essayer de se donner une certaine légitimité en s'entourant d'un milieu d'influence, comme le ferait n'importe quel homme d'affaires. Et durant trois décennies, il va forger son pouvoir en renforçant ses protections institutionnelles.

Michel Koutousis, spécialiste des questions de trafic de drogues et de blanchiment d'argent

Pourtant le Comité international olympique (CIO) était déjà intervenu en suspendant son aide financière à l’AIBA. Il avait même menacé de retirer la boxe des prochains Jeux olympiques, en 2020 à Tokyo, si l'on réélisait le président ouzbek.

La menace avait l'air insuffisante et n'a pas fait peur à Gafur Rakhimov. Voici d'ailleurs le dernier communiqué du CIO à la suite de sa réélection :

« Le CIO rappelle son inquiétude concernant le jugement des combats, les finances et le programme antidopage, ainsi que la gouvernance de l'AIBA, qui n'est pas limitée à l'élection de son président. Le CIO rappelant son désir de protéger les athlètes et de voir la boxe aux Jeux de 2020, il pourrait suspendre l'AIBA et désigner ou créer un autre organisme pour gérer la boxe olympique. »

Yvon Michel est membre du conseil d'administration de Boxe Canada. Il connaît bien la boxe olympique puisqu'il a déjà dirigé l'équipe nationale. Il ne cache pas son inquiétude.

« La perception est très mauvaise, dit-il. Les prochains mois vont être déterminants. On s'en allait dans la bonne direction avec les premières réformes, notamment sur l'arbitrage, suite au scandale des Jeux de Londres et surtout de Rio. »

On n'avait pas besoin d'un président avec ce genre de réputation.

Yvon Michel, président de GYM

Est-ce que finalement cette élection pourrait être un mal pour un bien pour l'avenir de la boxe olympique? Sans doute, car cette confrontation frontale souhaitée par le président de l'AIBA avec le CIO ne sera pas gagnante. La boxe est au programme olympique depuis 1904 à St. Louis et, très souvent dans son histoire, sa présence aux Jeux a été remise en question. Les mêmes dysfonctionnements étaient dénoncés : mauvaise gestion, président sulfureux, absence de transparence dans la gestion, arbitrage frauduleux, etc.

Le CIO pourrait mettre ses menaces à exécution et créer une fédération indépendante de boxe olympique.

Russ Anber est un vétéran de la boxe amateur au Canada. Il a été analyste pour CBC, président de la Fédération québécoise de boxe olympique durant 10 ans et est révolté quand on lui parle du sulfureux président de l'Association internationale de boxe amateur.

Pour lui, l’AIBA est à l'image de ce qui se passe dans toutes les fédérations nationales et même provinciales, comme celle du Québec

« Je ne suis absolument pas surpris, ça me met en colère, lance-t-il. Mais vous savez, ce n'est pas seulement au niveau international qu'on voit des abus, du gaspillage d'argent, des mauvaises gestions de fédérations. Les décisions prises par les dirigeants de la boxe amateur à tous les niveaux sont ridicules. Ceux qui devraient protéger les intérêts du sport et protéger les jeunes ne le font tout simplement pas! »

Ce sont des membres élus qui le font pour leur pouvoir politique. Ce sont des bénévoles qui se font élire pour leur pouvoir personnel et qui aiment exploiter ce pouvoir et établir leurs propres règles dans leur pays. L'image de la boxe est encore un peu plus ternie. Et c'est maintenant au CIO d'envoyer un message clair pour l'avenir de l'un de ses sports fondateurs.

Russ Anber

Le CIO va donc étudier toutes ces questions et prendre une décision à la prochaine réunion de son comité exécutif, du 30 novembre au 2 décembre, à Tokyo.

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