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« Il m’a traité de singe » : des actes racistes dans la Première Ligue de soccer du Québec

Daivy Makunsa, défenseur du CS Longueuil, dit avoir été victime d'insultes racistes

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Depuis de nombreuses années, le soccer européen est le théâtre d'actes racistes autant sur les terrains que dans les tribunes. Des incidents similaires ont eu lieu sur les terrains du Québec. Ce phénomène serait-il en train de se développer chez nous?

Une enquête de Robert Frosi

Insultes racistes, lancers de bananes, cris de singe… On pensait que ces désolants spectacles qui ont cours en Europe ne traverseraient jamais l'Atlantique. Et pourtant…

« Il m'a traité de singe, il m'a dit "dirty monkey", c'était vraiment dégueulasse. » Le 14 octobre dernier, dans un match éliminatoire de la Coupe de la Première Ligue de soccer du Québec contre le FC Lanaudière, le joueur du CS Longueuil Daivy Makunsa a été victime d'insultes racistes. Le défenseur de 25 ans, qui a joué en Europe, ne pensait jamais voir cela ici.

En venant au Canada, je savais que la mentalité était différente [de celle] des Français. C'est un pays avec des gens très agréables, des gens calmes. Et que ça arrive ici, ça m'a choqué, je ne vais pas vous mentir.

Daivy Makunsa, défenseur du CS Longueuil

« Quand le joueur de l’équipe adverse m’a traité de sale singe, je suis parti voir ses coéquipiers qui sont noirs comme moi, poursuit Daivy Makunsa. Je leur ai dit : "Vous trouvez cela normal de continuer à jouer avec quelqu’un qui insulte un Noir alors que vous aussi vous l’êtes?" Ils m’ont dit : "Non, ce n’est pas normal, mais calme-toi!" »

« J’étais hors de moi. L’arbitre évidemment n’avait rien entendu. Je suis sorti du terrain et j’ai tout raconté à mon entraîneur qui était hors de lui! »

Son entraîneur, Anthony Rimasson, qui a travaillé de nombreuses années en France, a constaté que ces actes sont loin d'être isolés.

« Sur les terrains, on en entend, dit-il. L'année passée, par exemple, on a été victime de cela. Deux entraîneurs qui en ont été victimes. Chaque fois que mes entraîneurs donnaient des consignes, on entendait des bruits d'animaux, des bruits de singe. On l'a signalé à l'arbitre, mais les arbitres ferment les yeux, parce qu'on banalise la chose. »

Anthony Rimasson, entraîneur du CS Longueuil

Anthony Rimasson, entraîneur du CS Longueuil

Photo : Radio-Canada

Il faut préciser qu’à la suite d’une courte enquête de la ligue diligentée par son commissaire Kambiz Ebadi, le joueur qui a reconnu son geste raciste a été suspendu pour 15 matchs.

Ce qui est curieux dans le processus disciplinaire, c’est que le commissaire de la ligue n'a rencontré aucune des deux parties. Il s’est justifié en disant qu’il avait en sa possession tous les éléments pour prendre une décision exemplaire. Les règlements du soccer québécois comportent une certaine incongruité, car un joueur suspendu dans une ligue peut aisément aller jouer dans une autre.

« On a essayé de me faire taire »

Nous avons recueilli d’autres témoignages comme celui de Daivy Makunsa.

« On a essayé de me faire taire. » Angelo Jean-Baptiste est entraîneur de l'équipe de NDG dans la Ligue de soccer élite du Québec (LSEQ), circuit sous la responsabilité de Kambiz Ebadi. Il a joué et entraîné des joueurs dans plus d'une trentaine de pays dans le monde. Il ne pensait pas, lui non plus, voir de tels actes ici.

Il dit avoir même été menacé l'an dernier comme entraîneur de l'équipe de Repentigny en LSEQ lorsqu'il a voulu protester auprès de sa fédération contre des propos racistes dont a été victime l'un de ses joueurs.

J'ai joué au Venezuela, on me surnommait "negrito", mais c'était affectueux. Mais ici, quand on vous traite de sale nègre... J'en ai parlé à M. Ebadi [le commissaire de la ligue, NDLR], je lui ai dit qu'il faut trouver un moyen de faire de la prévention pour que ces choses-là ne se répètent pas. Mais moi, on m'a menacé si j'en parlais.

Angelo Jean-Baptiste
Angelo Jean-Baptiste

Angelo Jean-Baptiste

Photo : Radio-Canada

Nous avons obtenu copie d’un échange de courriels entre Angelo Jean-Baptiste et le commissaire. Il écrit en substance : « Je tiens à porter à votre attention un cas récent de procédure disciplinaire qui me semble tout à fait inacceptable et même littéralement scandaleuse, et qui soulève de graves problèmes de déontologie professionnelle tant au niveau arbitral qu’au niveau de la gestion des plaintes par le comité disciplinaire de la Fédération québécoise de soccer… »

« Je suis entraîneur-chef de l’équipe U-16 AAA de Repentigny, et je suis consterné par le traitement infligé à un de mes joueurs suite à une insulte raciste de la pire espèce, "sale nègre", qui lui a été adressée par un joueur de l’équipe adverse, poursuit Angelo Jean-Baptiste. L’incident est survenu le 22 avril 2017 suite au match entre l’Étoile de l’Est et mon équipe. »

On apprend par la suite que le joueur qui a été victime d’insultes racistes est le seul sanctionné par l’arbitre. L’entraîneur va donc demander une révision des sanctions qu’a subies son joueur. Il conclut son courriel en précisant : « Vous devez donner l’exemple et avez la responsabilité du maintien d’un climat sain et respectueux dans notre communauté. Je compte sur vous pour faire le nécessaire dans les meilleurs délais. »

La réponse du commissaire Ebadi ne se fait pas attendre et Angelo Jean-Baptiste en est abasourdi. « Sur quelles bases l’entraîneur se permet-il d’imposer des ultimatums à la fédération et de la menacer de réprimandes préjudiciables très graves non fondées si elle n’obéit pas à ses doléances, voire ses "ordres"? Sachez que ces propos indécents, injustifiés, accusateurs et d’une extrême gravité sont amplement suffisants pour les soumettre à un comité de discipline, dit le commissaire Ebadi dans sa réponse. Prenez-note que tout autre écart de la part de M. Jean-Baptiste sera aussitôt soumis au comité de discipline provincial. »

Le commissaire Kambiz Ebadi

Le commissaire Kambiz Ebadi

Photo : Radio-Canada

Nous sommes allés rencontrer le commissaire de la Première Ligue de soccer du Québec lors de la finale de la Coupe. Kambiz Ebadi a été surpris lorsqu'on lui a dit que ces problèmes de racisme sont endémiques dans sa ligue.

« Vous me surprenez parce que, si ces propos-là étaient échangés, si les joueurs avaient fait une plainte et l'avaient portée à notre attention, il y aurait sûrement eu des sanctions, comme le joueur qui j’ai suspendu 15 matchs », a-t-il affirmé.

Ce qui peut paraître curieux dans la réponse du commissaire, c’est qu’en seulement 48 h, nous avons colligé de nombreux cas de gestes racistes dans cette ligue, plus encore avec ces quelques lignes qui paraissent dans le communiqué du club incriminé, le FC Lanaudière. « Bien que de tels incidents se produisent beaucoup trop souvent dans notre ligue, nous regrettons profondément qu’un de nos joueurs ait contribué à ce malaise. »

Un joueur qui regrette

Nous avons pu joindre le joueur du FC Lanaudière qui avait insulté Daivy Makunsa. Il nous a confié être dévasté par l’ampleur qu’a prise toute cette affaire. Il regrette ses propos. Il nous dit, sans vouloir se justifier, que c’était pendant un match d’une grande intensité et qu’il avait voulu déstabiliser l’adversaire.

Aujourd’hui, il veut oublier tout cela. Il a aussi des craintes pour sa personne, car il dit avoir reçu des menaces de mort sur les réseaux sociaux. Il a décliné notre demande d’entrevue à la caméra en mentionnant qu’il veut se faire oublier et qu’un tel témoignage, même réalisé sous forme d’excuses et sous couvert d’anonymat, ne ferait qu’empirer la situation.

Daivy Makunsa, lui, a décidé de s'exprimer ouvertement pour crever l'abcès, pour que les gestes humiliants qui perdurent en Europe ne s'installent pas ici.

Je trouve cela vraiment dégueulasse que cela nous arrive à nous. Aujourd'hui, je suis venu parler de moi, mais je parle aussi de la communauté. Je n’ai pas envie que cela arrive à d'autres personnes. Il y a des jeunes de 15 ans à qui c'est arrivé. Ils étaient dans un match et il y avait des cris de singe.

Daivy Makunsa

Avant de nous quitter, Daivy Makunsa avait ce dernier message : « Je pense qu'on devrait sanctionner, faire de la prévention et [essayer] d'arrêter cette haine. »

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