•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
chronique

L’histoire d’un sauvetage et d’une équipe tissée serrée

Marc-André Arpin avec la petite Athena.
Marc-André Arpin avec la petite Athena Photo: Courtoisie
Martin Leclerc

Ancien entraîneur de baseball et de hockey mineur, j'accueille toujours les bonnes nouvelles au sujet des joueurs que j'ai dirigés avec un immense plaisir. Mais honnêtement, aucune histoire ne m'a rendu plus fier que celle dont j'ai pris connaissance cette semaine et qui concerne Marc-André Arpin, un joueur d'avant-champ combatif que j'ai eu le plaisir de diriger dans le réseau de développement midget AAA, à Montréal, au début des années 1990.

Dans cette chronique, je fais très rarement mention de mes expériences passées à titre d’entraîneur de baseball et de hockey mineur. Pourtant, même si j’ai passé toute ma vie dans le monde du sport, c’est certainement dans ce rôle bénévole que j’ai vécu mes expériences sportives les plus enrichissantes.

Peu importe l’âge des athlètes qu’on dirige, il n’y a rien de plus intéressant que d’accueillir une nouvelle équipe au début d’une saison et d’apprendre à découvrir la personnalité de chacun de ses membres. Dans le monde du sport, le plaisir naît du progrès. Chaque jour, alors que le calendrier file à une vitesse folle, les entraîneurs déploient énormément d’efforts pour enseigner des gestes techniques, mais aussi pour encourager leurs athlètes et renforcer chez eux des valeurs comme la patience, la minutie, l’altruisme ou la détermination, qui sont essentielles sur le terrain de jeu et qui transcendent évidemment le sport.

La roue tourne malheureusement trop vite. La plupart du temps, lorsqu’une saison se termine, un autre entraîneur prend immédiatement le relais la saison suivante et la vie suit son cours. Mais pour diverses raisons, très souvent, le poids des années ne parvient jamais à effacer les liens qui se tissent au sein d’une équipe.

Chaque fois que je retrouve l’un de mes anciens entraîneurs ou coéquipiers, c’est un peu comme si je retrouvais un membre de ma propre famille. Le lien existe toujours. Et quand j’ai le bonheur de croiser la route d’un de mes anciens joueurs, même après de très longues périodes, nous engageons la conversation comme si nous nous étions quittés la veille. Tous ceux qui ont fait du sport peuvent certainement en témoigner : ces relations représentent ce que le sport a de plus précieux.

***

Certains de mes anciens joueurs ont persévéré dans le sport et ont connu (ou connaissent) des parcours extrêmement intéressants. Certains ont été repêchés dans le baseball majeur, la LNH ou la LHJMQ. D’autres se sont rendus jusqu’à la NCAA. L’un de mes anciens attaquants au hockey dans la catégorie pee-wee est devenu un extraordinaire joueur de basket universitaire alors qu’un autre est présentement l’un des meilleurs pilotes de karting en Amérique du Nord. Un autre deviendra peut-être même arbitre dans la LNH. Les superviseurs m’en disent souvent beaucoup de bien.

Chaque fois, à cause de ce fameux lien créé par le sport, j’accueille ces bonnes nouvelles avec un bonheur immense.

Mais honnêtement, aucune histoire ne m’a rendu plus fier que celle dont j’ai pris connaissance cette semaine et qui vise Marc-André Arpin, un joueur d’avant-champ combatif que j’ai eu le plaisir de diriger dans le réseau de développement midget AAA, à Montréal, au début des années 1990.

Maintenant âgé de 44 ans, Marc-André fait partie du groupe d’intervention du SPVM. C’est une escouade policière spécialisée à qui on fait appel pour stabiliser des situations particulièrement difficiles.

Cette semaine, donc, j’ai vu passer sur les réseaux sociaux une photo de Marc-André qui tenait dans ses bras Athena, une adorable fillette de deux ans à qui les membres du groupe d’intervention ont sauvé la vie il y a un an, le 31 août 2017.

Intrigué, j’ai appelé Marc-André pour lui demander de me raconter en détail ce qu’il avait vécu ce soir-là.

***

« Nous avions été appelés pour intervenir dans Hochelaga-Maisonneuve. Un homme aux prises avec des problèmes psychiatriques s’était barricadé dans un appartement après avoir menacé des gens avec un couteau », raconte Marc-André.

Une fois l’intervention terminée, vers 1 h du matin, les membres du groupe d’intervention rangeaient leurs armes et leur équipement quand deux citoyens, à dix secondes d’intervalle, se sont mis à crier « au feu! » près d’un immeuble voisin, haut de trois étages.

« On s’est tous précipités vers l’édifice et les gars ont tout de suite demandé qu’on leur apporte des extincteurs. Il n’y avait pas de dommages au premier étage, mais il y avait beaucoup de fumée au deuxième. Dans la cage d’escalier, l’appartement de gauche était véritablement la proie des flammes. Le danger était grand. Je me suis dit que nous n’avions pas besoin d’y entrer sans être certains que quelqu’un s’y trouvait. J’ai ensuite cogné dans la porte de droite, puis j’ai défoncé la porte, et j’ai réveillé une mère et deux jeunes enfants, qui dormaient à poings fermés. On les a tout de suite évacués. Ça a pris 30 secondes et, déjà, il y avait deux pieds de fumée noire au plafond de cet appartement. »

De retour dans la cage d’escalier, Marc-André Arpin arrive face à face avec son collègue Danny Paquette.

« Danny est un dur, un vrai de vrai. Mais juste par l’expression de son visage, j’ai compris que ça allait vraiment très mal. En pointant le logement qui flambait, il m’a dit : "Il y a un bébé là-dedans. Je l’ai entendu pleurer". »

En prononçant ces paroles, l’agent Paquette sort du logement et descend l’escalier. Marc-André Arpin y entre à son tour, debout.

« Je ne sais pas combien de centaines de degrés il faisait là-dedans, mais c’était comme si j’avais mis le four à broil pendant une demi-heure et que je m’étais mis la tête dedans. Tout mon corps me disait de sortir de là. Ça n’avait aucun sens. Alors je suis tout de suite ressorti », se souvient Marc-André Arpin.

Pendant ce temps, incapable d’attaquer l’incendie de front, l’agent Danny Paquette s’était faufilé à l’arrière de l’immeuble par l’appartement du premier étage pour combattre les flammes sous un autre angle.

Dans la cage d’escalier, après être redescendu d’un demi-palier, Arpin cherchait une solution.

« Je me disais : "C’est pas vrai qu’on va tous partir d’ici et qu’on va laisser un bébé mourir. Ça se peut pas! C’est impossible!" En me disant ça, alors que j’avais le plancher à la hauteur des yeux, j’ai vu qu’il y avait à peu près un pied et demi d’espace sans fumée près du sol. Je suis retourné dans l’appartement en rampant sur le plancher. »

***

L’appartement était rempli de fumée, la visibilité est presque nulle. Une fois à l’intérieur, Arpin tombe sur son collègue Jimmy Hébert, qui a une serviette mouillée enrubannée autour de la tête. Hébert cherche désespérément l’enfant.

Les deux policiers identifient une chambre où le bébé est susceptible de se trouver. Mais la situation se dégrade de seconde en seconde.

« La fumée et le feu consommaient l’oxygène et le son était extrêmement distortionné. Jimmy et moi ne nous entendions pas quand on se parlait. On entendait juste le vacarme des flammes qui rageaient et qui léchaient le plafond de la cuisine », se souvient Marc-André.

Fait remarquable, toutes les radios portatives des agents du groupe d’intervention sont restées accrochées sur les combinaisons qu’ils portaient lors de leur intervention précédente. Ils n’ont aucun moyen de communiquer entre eux. Toute l’opération de sauvetage repose sur leur instinct et sur le lien de confiance qui les unit.

Privé de ces outils de communication vitaux, le sergent Hughes Thibault déploie ses effectifs et parvient tout de même à assurer la coordination de l’opération.

***

Le nez à quelques centimètres du plancher, Arpin prend une grande respiration et pénètre dans la chambre. Il ne voit même pas ses mains. Après une trentaine de secondes de recherches, il quitte la pièce pour céder sa place à Jimmy Hébert.

Les deux policiers alternent ainsi les incursions dans la pièce, ressortant chaque fois les mains vides.

L’agent Jimmy Hébert avec la petite AthenaL’agent Jimmy Hébert avec la petite Athena Photo : Courtoisie

Pendant ce temps, de l’autre côté de la cuisine, Danny Paquette et l’agent Paul Morin, entre autres, vident extincteur après extincteur sur les flammes. Ils s’agrippent l’un et l’autre par la ceinture pour ne pas se perdre et pour s’assurer que chacun ne reste pas trop longtemps sans respirer.

« Une chance que Danny Paquette avait quelqu’un avec lui parce que, avec le caractère qu’il a, il aurait peut-être franchi la limite, estime Marc-André Arpin. Il était si près des flammes que le luminaire de la cuisine lui fondait sur la tête. »

Alors que Aprin et Jimmy Hébert se trouvent près de la chambre, l’agente Annie Arseneau (la conjointe de Danny Paquette) et le commandant Patrice Bigras ont aussi franchi la porte d’entrée de l’appartement et, avec d’autres membres de l’équipe, ils vident des extincteurs sur les flammes. D’autres se relaient pour faire parvenir de nouveaux extincteurs à ceux qui combattent le brasier.

***

À sa deuxième tentative dans la chambre du bébé, Marc-André Arpin reste jusqu’à la limite de son souffle. Quand il veut ressortir, il ne trouve plus la porte!

« Ça allait mal en cibole! J’ai longé le mur et j’ai fini par trouver la sortie. Puis, je suis allé m’écraser dans le salon en me disant : "On ne va quand même pas perdre un policier dans une pièce de 10 pieds par 10 pieds. Ça nous prend une ligne de vie". »

Il arrache un fil électrique du mur et en donne une extrémité à Jimmy Hébert. « On y va chacun notre tour et on ne se lâche plus », conviennent-ils, alors que le commandant Bigras les rejoint.

À sa troisième incursion dans la chambre, toujours à tâtons, Marc-André Arpin se cogne et s’appuie contre un meuble assez bas et de forme carrée. Il ressort pour reprendre son souffle.

« Une fois à l’extérieur de la pièce, j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un parc d’enfants. J’étais convaincu que le bébé s’y trouvait. J’ai crié à Jimmy et au commandant Bigras à quel endroit Athena se trouvait, mais ils ne m’entendaient pas. Alors j’y suis retourné. »

À la toute fin de sa quatrième fouille, alors qu’il a les deux mains plongées dans le parc d’enfants, l’agent Arpin commence à se demander s’il ne s’est pas trompé. Puis soudainement, son bras gauche effleure celui d’une petite fille.

« Elle était debout, les mains sur la paroi du parc. Et elle nous attendait », raconte-t-il encore ému par cette histoire.

« J’ai crié à Jimmy et au commandant que je l’avais trouvée. On a prévenu tout le monde et nous avons tous rapidement évacué l’édifice. Quand je suis arrivé à l’extérieur, les gars d’Urgence Santé étaient prêts. J’ai déposé la petite sur le capot d’une voiture. Ils l’ont prise en charge et transportée à l’hôpital. »

Fin de l’histoire. Ou presque.

***

Lorsqu’il repense à cette soirée hallucinante du 31 août 2017, Marc-André Arpin se répète sans cesse que bien des gens auraient perdu la vie ce soir-là si, par hasard, le groupe d’intervention n’avait pas été appelé à intervenir juste à côté.

« Tout ça s’est produit en quelques minutes. Les pompiers n’auraient jamais eu la chance d’arriver à temps », soutient-il.

« Et par-dessus tout, ajoute-t-il, je dirais que cette opération a été une réussite à cause d’un travail d’équipe incroyable. Nous n’avions pas de moyens de communication et nous nous sommes quand même complétés de façon incroyable.

« Danny Paquette est lui-même père de deux petites filles. Après avoir entendu pleurer l’enfant, il a probablement pris la décision la plus difficile de sa vie en quittant l’appartement pour aller combattre les flammes de l’autre côté. Mais c’était la bonne décision. En s’attaquant aux flammes comme ils l’ont fait, les autres membres de l’équipe ont fait baisser la température qui régnait dans l’appartement et ils nous ont permis de poursuivre les recherches », ajoute Marc-André, en prenant soin de rendre hommage au leadership du sergent Hugues Thibault.

L’agent Danny Paquette en train de rédiger son rapport à l’hôpital le 31 août 2017.L’agent Danny Paquette en train de rédiger son rapport à l’hôpital le 31 août 2017. Photo : Courtoisie

***

Il faut tout un village pour qu’un enfant grandisse.

À distance, au cours de la dernière année, certains membres du groupe d’intervention ont noté que la grand-mère d’Athena, Chantale St-Amour, avait formulé le voeu d’éventuellement rencontrer les policiers du groupe d’intervention pour les remercier.

Disons les choses comme elles sont. Les gars du SPVM avaient très hâte de la revoir, cette petite Athena. Pour des raisons évidentes, même à distance, des liens se sont tissés. Ils ont donc organisé une rencontre la semaine dernière, au Centre opérationnel nord.

Les années ont passé et je ne suis plus entraîneur. Mais je consacre tout de même mon temps à rédiger des histoires relatives au leadership, à l’altruisme, au courage et à la combativité, des qualités essentielles qui manquent parfois cruellement au sein de certaines équipes. L’histoire du sauvetage de la petite Athena remet drôlement les choses en perspective.

En quelques minutes, le 31 août 2017, les membres du groupe d’intervention du SPVM ont parfaitement démontré, spontanément, à quel point leur groupe est tissé serré. Quelle leçon extraordinaire!

Sports