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chronique

L’injustice et le compte de taxes municipales de Joey Saputo

Joey Saputo s'adresse aux médias.
Joey Saputo Photo: La Presse canadienne / Paul Chiasson
Martin Leclerc

BILLET – Il est toujours stupéfiant de constater à quel point certains propriétaires d'équipes sportives semblent déconnectés de la société dans laquelle ils vivent. Le dernier en lice est Joey Saputo, le propriétaire de l'Impact de Montréal.

Vendredi dernier, M. Saputo a convié les représentants des médias à une sorte de table ronde au cours de laquelle, pendant près de deux heures, il a levé le voile sur les défis financiers auxquels fait face son club de soccer. Il a notamment soutenu que son entreprise perd environ 11 millions de dollars par saison.

Pour redresser la barre, il estime que son entreprise doit se montrer plus combative et vendre quelque 4500 abonnements de saison supplémentaires, ce qui lui permettrait de rejoindre la moyenne de la MLS. Les prix des billets seront aussi majorés pour embellir la colonne des revenus.

Ensuite, le lapin sort du chapeau...

***

Pour rendre l’Impact plus compétitif financièrement par rapport aux autres formations, Joey Saputo aimerait investir 50 millions dans le stade de l’équipe afin d’aménager des loges et certaines sections plus luxueuses qui permettraient d’accroître considérablement les revenus. Malheureusement, dit-il, ce projet majeur reste sur la glace parce que les taxes foncières de la Ville de Montréal sont injustes et trop élevées à son goût.

Pour quelqu’un de peu familier avec l’histoire du stade Saputo, Joey Saputo plaide brillamment sa cause. Il explique que l’équipe paie environ 2 millions de taxes municipales par année pour le stade et le centre d’entraînement, qui est établi sur le site de l’ancienne caserne Letourneux.

Le stade ne lui appartient pas ni le terrain sur lequel il est bâti, à l’ombre du stade olympique, plaide-t-il. Quant au site d’entraînement, seule la bâtisse appartient à l’équipe, alors que les terrains sur lesquels s’entraînent les joueurs et les jeunes de l’Académie demeurent la propriété de l’arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve.

« Si j’investis dans le stade, qui ne m’appartient pas, je devrai payer plus d'impôts fonciers et ça ne vaudrait pas la peine [de rénover le stade]. On paie 2 millions de taxes municipales par année pour un stade dans lequel j’ai investi 60 millions lors de la construction. Le stade Saputo ne m’appartient pas. [...] Nous avons donné 60 millions pour que Montréal ait un stade. Aujourd’hui, je suis taxé sur un don! Taxez-moi sur mon entreprise, mais pas sur ce que je donne! », lance Joey Saputo.

À l’écouter, on a presque l’impression que cet homme d’affaires, issu d’un milieu sophistiqué et membre d’une des familles les plus riches du Canada, se fait carrément extorquer par l’administration municipale.

Or, ce n’est pas tout à fait le cas.

***

Au milieu des années 2000, Joey Saputo a décidé de construire un stade pour son club, qui existait quand même depuis près de 15 ans. Personne ne manifestait dans les rues pour que Montréal obtienne un stade de soccer. Ce projet répondait uniquement et spécifiquement aux besoins du Bleu-blanc-noir et il était la pièce maîtresse d’un plan d’affaires dressé par son propriétaire.

À l’origine, le projet était modeste. Les travaux étaient censés coûter 15 millions. Pour des raisons qui leur appartiennent, les propriétaires de l’Impact ont alors décidé de placer leur stade sous le cadre juridique d’un organisme sans but lucratif (OSBL). Mais au bout du compte, la personnalité juridique du stade importe peu. Ce stade n’a pas été construit pour la population. Sa raison d’être est simple : c’est le domicile et le siège social de l’Impact de Montréal. Comme le Centre Bell est le domicile et le siège social du Canadien. Et tous les revenus qui en sont tirés, environ 500 000 $ par match selon M. Saputo, se retrouvent dans les coffres de son entreprise.

La construction du stade a finalement coûté 17 millions. Selon les documents soumis par l’Impact et la RIO à l’époque, la famille Saputo a fait un « don » de 7,5 millions à l’OSBL et le reste de la construction a été financé sur 25 ans.

Par ailleurs, le stade a été construit sur un terrain de la RIO, ce qui a permis à l’Impact d’économiser une somme considérable. La facture à acquitter pour acquérir un terrain situé au coeur de la ville, à proximité d’une ligne de métro et suffisamment grand pour y aménager un stade se serait certainement élevée à plusieurs millions. Pour permettre à Joey Saputo d’utiliser les lieux à sa guise comme s’il en était le propriétaire, la RIO lui a alors consenti un très modeste bail emphytéotique de 40 ans.

Incroyablement, une dizaine d’années plus tard, Joey Saputo sort sur la place publique pour arguer que puisque le terrain ne lui appartient pas, il ne devrait pas être soumis au même régime de taxation que les autres citoyens corporatifs de Montréal! La mémoire est une faculté qui oublie, sans doute.

***

Au début des années 2010, peu de temps après l’ouverture du stade, l’entreprise de Joey Saputo a obtenu une concession de la MLS. Des travaux d’agrandissement sont alors devenus nécessaires pour répondre aux exigences de la ligue et faire passer la capacité du stade de 13 000 à 20 000 sièges.

Pour éponger la facture, le gouvernement du Québec a alors allongé pas moins de 23 millions de dollars. Les travaux d’agrandissement ont finalement coûté 30 millions. Généreusement, le propriétaire de l’Impact a alors mis la main dans sa poche pour dénicher les 7 millions manquants.

Si vous avez bien suivi l’histoire, le stade Saputo a finalement coûté 47 millions, dont près de la moitié ont été assumés par les contribuables québécois. Sans compter le terrain gracieusement offert par la RIO. Quant à Joey Saputo, il s’est offert un stade de soccer pour la modique somme de quelque 14,5 millions, ce qui est exceptionnel.

Nous sommes toutefois bien loin du « don » de 60 millions que Joey Saputo allègue avoir généreusement fait aux Montréalais.

(Une parenthèse ici pour souligner que dès sa construction, le stade de l’Impact a hérité du nom de stade Saputo. D’ordinaire, les entreprises paient de véritables fortunes pour donner leur nom et accoler leur logo à un stade ou un amphithéâtre. Par exemple, Vidéotron a versé 33 millions pour que le nouvel amphithéâtre de Québec porte son nom, somme à laquelle s’ajouteront 30 millions si Québec obtient un jour une concession de la LNH. Un « don » de 7,5 millions a-t-il suffi aux entreprises Saputo pour obtenir ce privilège? Si oui, les retombées qui en découlent surpassent de loin les 14,5 millions investis par Joey Saputo dans « le stade qui ne lui appartient pas ».)

***

L’autre volet de l’histoire dont M. Saputo oublie de parler, c’est que pas plus tard qu’en 2017, alors que tous les Montréalais se retrouvaient aux prises avec des habituelles hausses de taxes, l’Impact et le Canadien ont miraculeusement vu chuter les évaluations foncières du stade Saputo et du Centre Bell!

Comme par enchantement, l’évaluation foncière du stade Saputo est passée de 43,9 à 33,7 millions, une chute de près 25 %. En avril 2017, le quotidien La Presse rapportait d’ailleurs que le compte de taxes de l’Impact avait été réduit dans des proportions équivalentes, soit de 393 000 $ par année. Quel propriétaire foncier de Montréal ne rêverait pas de voir son compte de taxes diminuer de 24,4 %?

Et comme le hasard fait bien les choses, le compte de taxes du centre d’entraînement a aussi été réduit de 18 000 $ par année (16,6 %).

Depuis deux ans, l’Impact a donc économisé plus de 800 000 $ en taxes foncières parce que la Ville de Montréal a tendu l’oreille aux doléances de Joey Saputo. Comme citoyen victime d’une fiscalité injuste, on a sans doute déjà vu pire.

Malgré tout ce qui précède, le vendredi 12 octobre 2018, M. Saputo a trouvé qu’il s’agissait d’une bonne idée de convoquer les représentants des médias pour se plaindre de son compte de taxes municipales. Il a même confié qu’il avait rencontré la mairesse de Montréal, Valérie Plante, pour lui demander d’intervenir en sa faveur.

Peut-être Joey Saputo a-t-il oublié qu’il y a à peine 10 mois, alors qu’elle venait d’être élue à la mairie, Mme Plante a renié une promesse électorale et matraqué les Montréalais d’une hausse de taxes de 3,3 %, qui se trouvait à être la plus forte augmentation des six dernières années?

Elle a payé un lourd prix politique pour cette maladresse, qu’elle a toutefois justifié par la grande urgence de rénover les infrastructures de la ville.

Il sera donc très intéressant de voir si la mairesse, alors que tous les citoyens ordinaires se serrent la ceinture, se sentira interpellée par la soi-disant injustice dont se plaignent Joey Saputo et les dirigeants de l’Impact.

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