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chronique

La boxe, le crime organisé et le CIO...

Franco Falcinelli et Gafur Rakhimov
Franco Falcinelli et Gafur Rakhimov Photo: Getty Images
Martin Leclerc

Un criminel russe d'envergure internationale est à la tête de l'Association internationale de boxe amateur (AIBA) depuis 10 mois et le Comité international olympique (CIO), malgré de nombreux rappels à l'ordre, semble incapable de nettoyer ce sport corrompu jusqu'aux os. La boxe finira-t-elle par être rayée du programme olympique?

Pour ceux qui n’ont pas suivi cette hallucinante affaire, un bref rappel :

- En 2016, peu avant le début des Jeux de Rio, le quotidien britannique The Guardian avait publié un article-choc annonçant que des combats du tournoi de boxe olympique étaient truqués d’avance et que des juges s’étaient déjà réunis pour en déterminer les éventuels vainqueurs.

- Le tournoi de boxe a effectivement été le théâtre de combats dont les résultats étaient invraisemblables, ce qui a déclenché un scandale de corruption. De nombreux juges et arbitres ont été renvoyés pendant les Jeux, mais pas nécessairement ceux qui avaient officié les combats litigieux.

- En 2017, un an et demi après les Jeux, le président de l'AIBA, le Taïwanais Wu Ching-kuo (en poste depuis 2006) a été éjecté. L’AIBA était littéralement en faillite et 10 millions de dollars empruntés à une compagnie d’Azerbaïdjan avaient disparu des livres comptables.

- Wu a alors été remplacé par un président intérimaire, l’Italien Franco Falcinelli. Or, au début de 2018, moins de trois mois après sa nomination, Falcinelli a mystérieusement démissionné pour laisser sa place au Russe/Ouzbek Gafur Rakhimov. Or, Rakhimov est identifié par plusieurs organismes ou pays (comme Interpol, le département d’État des États-Unis et la Grande-Bretagne) comme étant membre de la mafia russe et comme étant l’un des plus importants trafiquants d’héroïne du monde. Rien que ça!

Un média italien, DataSport, a d’ailleurs révélé que juste avant de démissionner, Falcinelli avait reçu à son domicile la visite d’une « délégation russe » désireuse de le voir céder sa place.

- Fait à souligner, la nomination de Rakhimov en janvier dernier a été soutenue avec beaucoup d’enthousiasme par le président de la Fédération canadienne de boxe amateur, Pat Fiacco.

- Dans le monde, cette prise de contrôle d’un sport olympique de façon tout à fait ouverte par un baron du crime organisé a fait grand bruit. Au cours de la dernière année, le CIO a plusieurs fois menacé de retirer la boxe du programme des Jeux de Tokyo en 2020 si Rakhimov était maintenu à la présidence de l’AIBA et si d’importantes réformes n’étaient pas entreprises pour rétablir l’intégrité de cette fédération. Le CIO a par ailleurs fermé le robinet et cessé de verser toute subvention à l’AIBA.

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Les deux boxeurs s'échangent des coups.Un match de boxe aux Jeux olympiques de Rio entre l'Ouzbek Shakhobidin Zoirov et le Russe Misha Aloian Photo : Reuters

Cette semaine, le site britannique InsideTheGames révélait que Gafur Rakhimov sera le seul candidat à la présidence de l’AIBA au prochain congrès, à Moscou (drôle de hasard), au début du mois de novembre.

Au cours du dernier mois, l’Italien Falcinelli a envoyé une lettre à toutes les fédérations nationales. Il les invitait à sauver la boxe olympique en votant pour l’opposant de Rahkimov, le Kazakh Serik Kanakbayev.

Falcinelli, qui est un personnage très influent sur la scène de la boxe européenne, a depuis été exclu de l’AIBA. La garde rapprochée de Rakhimov lui reproche d’avoir enfreint une quelconque règle du code d’éthique. Quant à Kanakbayev, l’AIBA rejette sa candidature! Mystérieusement, semble-t-il, les lettres d’appuis des pays qui le soutenaient à la présidence sont arrivées au siège social de la fédération, à Lausanne, quelques heures après la date limite fixée dans les statuts de la fédération.

Tant qu’à y être, l’AIBA a littéralement expulsé Kanakbayev de son siège de vice-président. On a inscrit les noms de deux remplaçants potentiels sur les bulletins de vote du congrès de novembre.

Tu parles d’une malchance! Il n’y a soudainement plus personne pour se présenter contre Rakhimov.

Selon le site CrimeRussia, qui s’intéresse aux démêlés des grands criminels russes, Gafur Rakhimov possède pas moins de cinq passeports ouzbeks, un passeport russe et une carte de citoyenneté des Émirats arabes unis. Il réside à Dubaï dans un quartier où le prix moyen des maisons s’élève à 119 millions de dollars américains. Dans le milieu du crime organisé, il est davantage connu sous une de ses cinq autres identités : Gafur Cherny.

Malgré toutes les pressions externes le poussant vers la sortie, Rakhimov reste impassible. « Nous ne laisserons pas des rumeurs entacher le processus démocratique de l’AIBA », a-t-il écrit, en réponse aux menaces du CIO d’exclure la boxe des Jeux olympiques s’il demeure aux commandes.

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Le nouveau président de l'AIBA, Gafur Rahimov, et Franco FalcinelliLe nouveau président de l'AIBA, Gafur Rahimov, et Franco Falcinelli Photo : AIBA

Comment un type pareil peut-il avoir abouti à la tête d’une fédération internationale? La question est plutôt de savoir comment Rakhimov a pu graviter dans le monde de l’olympisme aussi longtemps.

À cause de ses liens avec le monde interlope, il s’était fait refuser l’accès au territoire australien aux Jeux de Sydney en 2000, même s’il était vice-président du Conseil olympique d’Asie.

Sept années plus tard, il a été établi par le Comité olympique russe comme l’un des grands responsables de l’attribution des Jeux d’hiver de 2014 à la ville de Sotchi. Ses interventions auprès de nombreux pays asiatiques avaient fait pencher la balance en faveur de la Russie, disait-on.

Selon CrimeRussia, l’influence de Rakhimov a été récompensée par l’attribution de contrats de construction d’infrastructures olympiques à l’un de ses amis. Puis, au cours des 15 dernières années, personne ne semblait s’inquiéter du fait que Rakhimov ait occupé une place de vice-président à l’AIBA ni de le voir à la tête de la fédération russe de boxe.

***

La facilité avec laquelle la Russie s’est extirpée du grand scandale de dopage des Jeux de Sotchi (environ 1000 athlètes russes étaient dopés et déjouaient les contrôles avec l’aide de l’État) en dit très long sur l’influence qu’exerce ce pays au sein du mouvement olympique.

Or, le cas de la prise de contrôle de l’AIBA ne semble pas unique. Le journaliste allemand Hajo Seppelt, qui s’intéresse aux cas de dopage et de corruption dans le sport, vient de révéler que la Fédération internationale de tir sportif (ISSF), qui est un sport olympique, vit un épisode presque identique à celui de la boxe.

Le président sortant de l'ISSF, Olegario Vazquez Rana, un Mexicain de 83 ans, a annoncé qu’il souhaite être remplacé par le milliardaire russe Vladimir Lisin. Ce dernier, un magnat de l’acier, serait le plus riche citoyen de la Russie. Sa fortune est estimée à plus de 20 milliards de dollars. Or, l'Italien Luciano Rossi a aussi décidé de se porter candidat à la présidence de l’ISSF.

Quand sa candidature a été connue, Rossi a été suspendu de l’ISSF pour trois ans par un comité d’éthique soi-disant indépendant. L’Italien, dont la candidature était pourtant endossée par 23 pays répartis sur 6 continents, était ainsi disqualifié pour l’élection de la fin novembre. N’est-ce pas troublant?

Au bout du compte, Luciano Rossi a porté la cause au Tribunal arbitral du sport. Sa suspension a été réduite et il affrontera effectivement Lisin aux élections. Mais l’Italien fera face à une grande adversité.

Mikaela Joslin Mayer (gauche) dans un combat l'opposant à Jennifer Chieng, pendant les Jeux olympiques de Rio, en 2016Mikaela Joslin Mayer (gauche) dans un combat l'opposant à Jennifer Chieng, pendant les Jeux olympiques de Rio, en 2016 Photo : The Associated Press / Frank Franklin II

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L’élection de Gafur Rakhimov à la présidence de l’AIBA semblant assurée, le CIO n’a plus beaucoup d’options. Ou bien Thomas Bach accepte de brasser des affaires avec un criminel notoire (imaginez les dégâts), ou bien il l’évacue tout simplement du portrait.

Le comité exécutif du CIO était en réunion à Buenos Aires jeudi après-midi. Il semble qu’après réflexion, l’idée d’exclure la boxe du programme des Jeux de Tokyo en 2020 ait été abandonnée.

Pour éviter de punir les athlètes pour des malversations dont ils ne sont pas responsables, le CIO envisage plutôt de ne plus reconnaître l’AIBA à titre de fédération internationale et de confier l’organisation du tournoi de boxe olympique à un autre organisme. Et pourquoi pas? L’AIBA est tellement pourrie, tant sur les plans économique que sportif, que toute tentative de redressement apparaît vouée à l’échec.

« Les fédérations internationales sont autonomes par rapport au CIO, mais ça va dans les deux sens. Le CIO est aussi autonome et libre de choisir le programme des Jeux ainsi que les partenaires avec lesquels il s’associe. Rien ne nous oblige à nous associer à une fédération qui éprouve des problèmes de gouvernance et qui pourrait ternir la réputation des Jeux ou des autres fédérations internationales », a plaidé Thomas Bach jeudi.

Nous vivons à une époque où l’idéal olympique est très sévèrement malmené.

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