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chronique

Dopage : le prix à payer pour la réhabilitation de la Russie

Craig Reedie, président de l'Agence mondiale antidopage, gesticule en conférence de presse

Craig Reedie, président de l'Agence mondiale antidopage

Photo : Getty Images / Chris Graythen

Robert Frosi

BILLET - C'est la crédibilité de l'Agence mondiale antidopage (AMA) qui est en jeu aux Seychelles, où se tient le vote sur la levée de la suspension de la Russie.

Réhabiliter la Russie, qui a reconnu à demi-mot qu'un système de dopage étatisé existait, c'est ce que défend dans son argumentaire Craig Reedie, le président actuel de l’AMA. S’en est suivi un tollé international, États-Unis en tête, appuyé par la vice-présidente actuelle de l'AMA, la Norvégienne Linda Helleland, candidate à la présidence pour l'élection de 2019.

Les athlètes de nombreux pays s'élèvent également contre la levée de la suspension russe. Que faut-il comprendre derrière une réhabilitation de la Russie? Des enjeux économiques importants. La Russie est l’un des principaux bailleurs de fonds du sport mondial et du mouvement olympique, qui a d'ailleurs levé la suspension des sportifs russes. En levant la suspension, le Comité international olympique (CIO) avait envoyé un message de défiance envers l'AMA en martelant que ses responsables avaient bâclé le travail dans l’enquête russe.

Le CIO en a profité pour exiger la mise sur pied d'un comité indépendant pour contrôler le dopage dans le sport. En clair, le mouvement olympique veut voir l'AMA disparaître pour mieux contrôler un plus petit organisme qu'il mettrait sur pied. Cette levée de la suspension russe par quelques membres de l'AMA, c'est aussi pour certains un rapprochement avec le CIO, une manière d'enterrer la hache de guerre.

Que vaudrait aux yeux du monde sportif cette levée de suspension? Les athlètes pourraient-ils unanimement boycotter les Jeux olympiques ou aller uniquement dans les compétitions internationales qui ont interdit les athlètes russes, comme l’a fait la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF)?

Le monde sportif pourrait donc imploser. Certains ont même émis l'idée des créer des Jeux olympiques indépendants du CIO.

Les enjeux sont donc importants, car le mouvement olympique est en perte de vitesse. Les villes candidates sont de plus en plus des villes fantômes ou des villes qui font partie de pays qui veulent s'acheter une virginité politique internationale par le biais d'évènements sportifs d'envergure avec pour message : « Si nous sommes capables d'accueillir le monde, c'est que nous sommes gentils et non pas malveillants. » On cache ainsi les problèmes de corruption endémiques, les atteintes aux droits de la personne, le musellement de la presse, les enfermements arbitraires...

De l'autre côté, depuis sa création en 1999, l'Agence mondiale antidopage n'a jamais réussi son pari ou sa mission d'être l'arbitre ou même le garant d'un sport propre. En incluant les États, on a démultiplié les divisions, car chaque continent représenté a sa propre culture, voire sa propre lecture de ce qu'est ou de ce que doit être le sport. Pour certains, c'est une vitrine idéologique, pour d'autres, un outil de contrôle politique ou encore un vecteur important de circulation d'argent aux origines douteuses. Peu y voient un moyen d'épanouissement ou de développement de l'individu, encore moins un outil de réinsertion sociale.

Aujourd’hui, contrôler le sport mondial est un facteur majeur, car on profite de la tenue d'évènements sportifs d’envergure comme les Jeux olympiques, les Coupes du monde de soccer ou les grands tours cyclistes pour commercer ou régler des conflits que les diplomaties traditionnelles n'ont pas réussi à faire. Derrière ce qui pourrait être de « nobles causes », on oublie que certains pays organisateurs sont des dictatures ou des États corrompus par les mafias.

Après les Jeux pharaoniques de Sotchi, la Russie a renchéri pour redorer son image avec la tenue d'une Coupe du monde sans bavure. Le dernier acte reste à jouer si Vladimir Poutine ne veut pas perdre son pari. Une réhabilitation par l'Agence mondiale antidopage redonnerait à ce pays tant contesté une nouvelle légitimité. Mais quel sera le prix à payer?

On ne parle plus ici de la défense d'une philosophie du sport ou de ses valeurs. L'enjeu est tout autre. C'est de l'avenir d'une certaine humanité dont il est question.

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