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Il y a 30 ans, Ben Johnson devenait le plus célèbre des dopés

Ben Johnson domine le 100 mètres contre Carl Lewis et Linford Christie.

Photo : La Presse canadienne / Gary Kemper

Radio-Canada

« La dernière fois que j'ai vu Ben, j'avais mal pour lui. Il me donnait l'impression de quelqu'un qui aimerait revenir en arrière. Mais il est trop tard, ce qui est fait est fait. »

Un texte de Jean-François Poirier

Bruny Surin se souvient de sa dernière rencontre avec Ben Johnson, le plus célèbre des dopés, il y a trois ans. Les deux ex-sprinteurs s'étaient croisés dans une rencontre d'athlétisme à Toronto.

Trente ans après les Jeux olympiques de Séoul, Johnson demeure en otage. Il est à tout jamais le symbole du 100 m le plus sale de l'histoire, qu'il avait remporté en un temps record de 9,79 s.

Le 24 septembre 1988, devant plus de 90 000 spectateurs stupéfaits, mais surtout des milliards de téléspectateurs éblouis, le plus costaud des participants en finale franchissait la ligne d'arrivée le bras levé avec une avance colossale de 13 centièmes de seconde sur le favori américain Carl Lewis.

Le sprinteur canadien Ben Johnson célèbre sa victoire au 100 m des Jeux olympiques de Séoul, en 1988.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le doigt levé de Ben Johnson au fil d'arrivée à Séoul avait marqué l'imaginaire collectif.

Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

Auparavant, obnubilé par le désir de devenir le héros de l'épreuve reine des Jeux, Ben Johnson avait cédé à la terrible tentation de franchir une autre ligne, celle de trop, celle qui sépare les athlètes propres des tricheurs.

« J'avais 21 ans et je participais à mes premiers Jeux au concours de saut en longueur, se rappelle Bruny Surin, qui à l'époque ne se doutait pas qu'il deviendrait le dauphin du champion maudit au Canada. Je me rappelle de l'ambiance qui régnait durant les courses de qualifications de Ben et de Carl Lewis. Nous étions de l'autre côté de la piste, mais l'arbitre de notre compétition se tournait aussi pour les voir courir. Le stade s'arrêtait, tout le monde voulait voir ce qui se passait. »

Le journaliste Alain Gravel était dans le stade de Séoul le jour de cette finale mémorable, le samedi après-midi à 13 h 30 en Corée du Sud.

« Il faut le faire. Je couvrais ma première compétition olympique à vie, précise-t-il d'emblée. Le réseau d'information CKAC-Télémédia m'avait envoyé là-bas pour surveiller les manifestations de rues parce qu'il y avait beaucoup de tensions politiques en Corée du Sud, mais je me suis retrouvé à la finale du 100 m.

« La confrontation entre Ben Johnson et Carl Lewis, c'était un événement planétaire. Il y avait une rivalité naturelle entre les deux. Lewis était un peu arrogant et il qualifiait Johnson d'un peu simple d'esprit. »

Le Canadien était le détenteur du record du monde, qu'il avait établi en 1987 à Rome. Depuis, il ne s'était cependant plus approché de son fantastique chrono de 9,83 s. Il était, et c'est le cas de la dire, en perte de vitesse. Lewis, champion olympique aux Jeux de Los Angeles en 1984, avait d'ailleurs encore été le sprinteur le plus dominant dans les phases de qualification.

Ben Johnson reçoit un porte-bonheur d'un moine bouddhiste du temple Shinshoji de Narita, au Japon, le 15 septembre 1988.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ben Johnson a reçu un porte-bonheur d'un moine bouddhiste du Japon le 15 septembre 1988, avant son arrivée en Corée du Sud.

Photo : Associated Press / Sankei Shimbun

Le doute

En 1988, Bruny Surin se souvient qu'il hésitait à s'approcher de Ben Johnson. La grande étoile de l'équipe olympique canadienne ne faisait rien pour plaire aux autres athlètes.

À l'époque, chaque fois que je l'ai croisé, je n'ai pas eu le courage de regarder Ben dans les yeux parce qu'il était tellement intimidant. Son regard était si agressif que tu avais l'impression qu'il pouvait te sauter dans la figure. Il était toujours comme ça, pas juste en compétition. Je n'avais jamais vu ça. Ben était en mission pour lui-même et se foutait du Canada. Il y avait une barrière entre lui et les autres athlètes. On savait qu'il y avait quelque chose qui clochait.

Bruny Surin, athlète de saut en longueur à Séoul en 1988

Personne n'avait osé sonner l'alarme. Le duel entre Johnson et Lewis devait faire un maître sur la piste. Ce qui se passait dans les laboratoires semblait bien secondaire, jusqu'au jour où le vainqueur de cette course légendaire est tombé de son piédestal.

« J'étais au village des athlètes lorsqu'il a gagné la finale, se souvient Surin. C'était magique et euphorique. Avec la veste du Canada sur le dos, nous étions des rois. On nous félicitait. Mais comme athlète, nous avions le sentiment que Ben n'était pas clean, clean. Nous avions beaucoup de soupçons par rapport à sa performance et à son comportement avant que ça ne commence. La grosse balloune a vite crevé. »

Son moment de gloire a été éphémère. Deux jours après sa victoire, la rumeur de sa disqualification pour dopage s'est mise à circuler en pleine nuit. Des traces du stéroïde anabolisant stanozolol avaient été détectées dans son organisme.

La décision du Comité international olympique (CIO) était sans appel. Ben Johnson a été expulsé et a dû remettre sa médaille d'or.

Un appel dans la nuit

« À 4 heures du matin, le téléphone sonne à ma chambre, se remémore Alain Gravel. J'habitais au village de presse. Il n'y avait que des journalistes dans ces tours. Mon chef de pupitre m'apprend que l'Agence France-Presse a publié en primeur que Ben Johnson sera disqualifié pour dopage. »

Comme le monde entier, le reporter est sonné. Il se souvient précisément de l'intensité des minutes qui ont suivi.

Le monde olympique ne sera plus jamais le même après cette nuit.

J'étais assis sur le lit et puis j'ai entendu des bruits en provenance de la descente d'escaliers. Les journalistes et les caméramans se précipitaient vers l'hôtel du CIO. J'ai ouvert les rideaux et j'ai vu une nouvelle se répandre comme une traînée de poudre. Les lumières s'allumaient partout dans les chambres, il y avait des flashs. Tout le monde se réveillait en même temps.

Alain Gravel, journaliste à CKAC-Télémédia en 1988

« À notre réveil, les gens de l'équipe canadienne ont commencé à chuchoter que Ben s'était fait prendre, affirme Bruny Surin. Je n'étais pas surpris, ça devait arriver. C'était plate que ça finisse comme ça, mais il avait triché et il devait payer le prix. »

L'athlète québécois avait entendu dire que Johnson voulait courir le 100 m en 9,5 s. Il l'avait dit à des amis proches. Son chrono de 9,79 était le résultat d'une course quasi parfaite.

« Ben avait toujours le meilleur départ et Carl Lewis le rattrapait. Mais cette fois-là, il a maintenu sa vitesse jusqu'à la fin. Quand j'ai vu 9,79, je suis tombé en bas de ma chaise. Au point de vue sportif, c'est une super belle course. Mais quand tu vois ce qu'il y avait derrière, tout ça a fait mal au sport. »

Durant cette course folle vers les quartiers du CIO, Alain Gravel se souvient tout de même d'un moment hilarant.

« Les médias ont horreur du vide. La nouvelle n'avait pas été encore confirmée et les membres de la presse internationale se collaient aux journalistes canadiens dans l'espoir d'avoir de l'information parce que nous connaissions les membres de la délégation, raconte-t-il.

« Le père Marcel de la Sablonnière est apparu parce qu'il transportait les athlètes à bord de minibus. Il était très connu dans le mouvement olympique, mais il ne savait rien de cette histoire. Il aimait cependant beaucoup les caméras. Je faisais une entrevue avec lui et j'ai vu apparaître les micros de NBC, CBS, ABC et de partout dans le monde. Ce matin-là, le père Sablon rayonnait et, pourtant, il ne savait absolument rien! »

Ben Johnson se fraie un chemin à travers les journalistes à l'aéroport de Séoul le jour de son départ de la Corée du Sud, le 27 septembre 1988.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ben Johnson a quitté Séoul trois jours à peine après la finale du 100 m.

Photo : Associated Press / Lennox McLendon

Le CIO a confirmé le test positif de Ben Johnson, qui a dû être escorté par des agents de sécurité à l'aéroport afin de pouvoir quitter Séoul le jour même. Rarement avait-on vu une telle cohue pour un dieu du stade déchu.

Johnson a soutenu qu'il avait été victime d'un acte de sabotage, qu'un mystérieux individu avait déposé la substance interdite dans sa bouteille d'eau durant son passage au vestiaire entre la demi-finale et la finale.

Une thèse rejetée du revers de la main dès les premières heures du scandale par la Commission médicale du CIO.

La réalité du dopage

Invité au Téléjournal de Radio-Canada le jour de l'annonce de la disqualification de Ben Johnson, un étudiant en sciences politiques à l'Université de Montréal, auteur de reportages en matière de dopage sportif, n'avait pas mis de gants blancs pour dénoncer les pratiques de l'époque.

« Je pense qu'on peut parler de 100 % d'athlètes drogués en athlétisme, affirme Michel Marois, aujourd'hui journaliste à La Presse. Et je n'exclus pas Carl Lewis, qui accuse Johnson, mais je crois qu'il est aussi dopé que lui. C'est paradoxal de penser que ce sont les innocents qui se font pincer, dans la mesure où ce sont les gens qui ne réussissent pas à cacher leur consommation de stéroïdes, par exemple. »

L'Américain Carl Lewis célèbre sa victoire en finale du 100 m aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'Américain Carl Lewis a remporté neuf médailles d'or olympiques.

Photo : Associated Press / Skeeter Hagler

La Commission Dubin a forcé le monde de l'athlétisme canadien à faire la lumière sur cette triste affaire. L'entraîneur de Johnson, Charlie Francis, alias « le pharmacien », a confirmé que Johnson se dopait depuis de nombreuses années, mais que le stanozolol ne faisait pas partie des produits utilisés. Ce qui l'incitait à croire que son protégé avait bel et bien été piégé à Séoul.

Six des huit participants à la finale du 100 m seront mêlés à des histoires de dopage de près ou de loin. Selon Sport Illustrated, preuves à l'appui dans un reportage publié en 2003, Carl Lewis a même été déclaré positif à trois occasions aux sélections olympiques américaines avant les Jeux de 1988. Ses fautes n'ont cependant jamais été sanctionnées.

Ombrage

La pilule a certes été dure à avaler pour un athlète canadien comme Bruny Surin, qui durant toute sa carrière ou presque a dû composer avec l'ombre de Ben Johnson.

« Ça m'a pris un an avant de lui pardonner et de me convaincre qu'il avait pris le mauvais chemin, dit-il. J'avais été très sévère. Je trouvais ça dégueulasse qu'un athlète puisse se doper pour obtenir la grosse part du gâteau, la reconnaissance, l'argent et qu'il ne reste que les miettes pour ceux qui demeuraient propres. Il n'avait pas besoin de mon pardon, mais dans mon coeur, j'ai fini par lui pardonner. »

Bruny Surin (à gauche) court le 100 m aux Championnats du monde d'athlétisme de 1999 à Séville, en Espagne.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Bruny Surin (à gauche) a couru le 100 m en 9,84 s le 22 août 1999, à Séville.

Photo : Associated Press / Lionel Cironneau

Bruny Surin est le codétenteur du record canadien au 100 m. Donovan Bailey et lui ont réalisé le même chrono de 9,84 s dans un intervalle de trois ans.

La performance de Bailey lui a valu la médaille d'or aux Jeux d'Atlanta en 1996, tandis que celle de Surin l'a mené à la 2e place aux Championnats du monde à Séville en 1999.

« Je l'ai fait à l'âge de 32 ans, même si on disait que j'étais fini à 28 ou 29 ans, rappelle-t-il. C'est ma grande fierté. »

Le Québécois avoue que le parcours a été rendu plus difficile en raison de tous les soupçons de dopage depuis l'éclatement de l'affaire Ben Johnson.

Après les Jeux, je suis allé m'installer en Italie pour devenir sprinteur. À mon retour, sept mois plus tard, boum! Je suis couronné champion canadien et je deviens le successeur de Ben Johnson. On ne me posait que des questions sur le dopage. J'entendais des petites pointes comme : "Surin a pris de la masse ou il est bien bâti."

Bruny Surin

« C'est encore vrai aujourd'hui. Usain Bolt a fait le record du monde et, tout ce que j'entends, c'est oui, mais... est-il propre? Tout ça part de Ben. »

Avec le recul, Alain Gravel croit que le CIO n'aurait jamais eu le courage de punir Johnson si l'Agence France-Presse n'avait pas ébruité la nouvelle.

« J'avais pris une bière là-bas avec le journaliste de l'AFP qui avait réussi à sortir l'histoire et il m'avait raconté, je ne sais pas si c'est vrai, qu'il avait eu le scoop du responsable du laboratoire antidopage. L'intérêt du type, c'était de s'assurer que l'histoire sorte parce qu'il avait peur qu'on la camoufle. »

Le journaliste, aujourd'hui à la barre de l'émission matinale à ICI PREMIÈRE, croit fermement que le CIO a été déjoué par la parution de cette nouvelle.

Je suis profondément convaincu que sans cette fuite, on n'aurait jamais su que Johnson était dopé cette journée-là. Il y avait tellement d'argent dans cette histoire que l'empire du CIO, à une époque où il faisait pas mal ce qu'il voulait, n'avait aucun intérêt à tuer son commerce. En faisant ça, il discréditait le monde de l'athlétisme. C'était comme Joe Frazier contre Muhammad Ali à l'époque. C'était payant.

Alain Gravel

Après la disgrâce de Séoul, Ben Johnson a été banni à vie par la Fédération internationale d'athlétisme en 1993 en raison d'un second test positif.

Trente ans plus tard, son discours n'a pas changé. Ben Johnson a été sacrifié, mais le dopage continue d'exister. Probablement plus fort que jamais.

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