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chronique

Le dernier rempart protégeant les athlètes est tombé

Plan serré de Craig Reedie, président de l'Agence mondiale antidopage, en conférence de presse
Craig Reedie, président de l'Agence mondiale antidopage Photo: Getty Images / AFP/Ishara S. Kodikara
Martin Leclerc

BILLET - Le jour où un organisme censé lutter contre la corruption se met à plier et à faire des compromis avec ceux qui enfreignent les règles, vous savez que vous avez perdu la bataille et qu'aucun retour en arrière n'est possible.

Dans le mouvement olympique, l’Agence mondiale antidopage (AMA) constitue le dernier rempart visant à préserver l’intégrité du sport. La dernière institution à laquelle les athlètes propres peuvent se fier. Jeudi, après un vote qui doit avoir lieu aux Seychelles, ce ne sera plus le cas.

Rappelez-vous des Jeux de Pyeongchang.

Malgré les preuves irréfutables de l’existence d’un système de dopage supervisé par le gouvernement russe et impliquant 1000 athlètes (le rapport McLaren), le président du CIO, Thomas Bach, avait multiplié les courbettes et les manoeuvres de coulisses pour assurer la présence d’une délégation russe aux Jeux d’hiver.

Officiellement, la Russie était exclue des Jeux. Mais sur le terrain, ses athlètes étaient regroupés sous la bannière « athlètes olympiques de Russie ». Grosse sanction! Et pour avoir orchestré la plus grande tricherie de l’histoire du sport à ses Jeux de Sotchi, le gouvernement russe s’était fait imposer une amende de 15 millions de dollars. Pour un État capable de dépenser 50 milliards pour organiser des Jeux, ces 15 millions sont l’équivalent d’une vieille pièce de 10 ¢ trouvé par terre.

Les Russes n’ont jamais reconnu leur culpabilité et n’ont jamais affiché le moindre remords. Aussi, malgré l’ampleur du scandale, la moitié des athlètes ayant échoué à des tests antidopage à Pyeongchang étaient... Russes.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Thomas Bach et ses sbires du CIO ont tout fait, à Pyeongchang, pour que la sanction mollassonne imposée à la Russie soit levée avant la fin des Jeux et que ces derniers puissent déployer leur drapeau à la cérémonie de fermeture. Les protestations ont été tellement fortes, toutefois, que Bach s’est gardé une petite gêne. Il a finalement attendu quatre jours de plus avant d’effacer l’ardoise des tricheurs, comme si de rien n’était.

***

Jusqu’à tout récemment, l’Agence mondiale antidopage se tenait droite dans le dossier. Pour l’AMA, il n’était pas question d’ouvrir la porte aux Russes ni de reconnaître la validité de l’Agence antidopage russe :

  • a) tant que la Russie n’aurait pas publiquement accepté les conclusions du rapport McLaren et
  • b) tant que toutes les données et tous les échantillons colligés aux Jeux de Sotchi n’auraient pas été remis à l’AMA.

Malgré ces deux conditions minimales, les Russes n’ont jamais reconnu quoi que ce soit. Et ils n’ont jamais remis les échantillons. Ça fait près de trois ans que ça dure.

Et voilà que, la semaine dernière, avec stupéfaction, le monde du sport a appris que l’AMA s’était mise à négocier avec elle-même et à ramper, elle aussi, pour rendre ses conditions acceptables aux Russes.

Ainsi, l’AMA est maintenant prête à tout balayer sous le tapis si les Russes reconnaissent les conclusions du rapport Schmid plutôt que le rapport McLaren. Le rapport Schmid, commandé par le CIO, était beaucoup plus conciliant puisqu’il exonérait les dirigeants politiques russes et niait l’implication des services secrets russes dans cette machination. Durant la nuit, à Sotchi, des agents du FSB remplaçaient pourtant les échantillons d’urine compromettants par des échantillons « propres ». Les ordres ne provenaient certainement pas de l’au-delà...

Aussi, l’AMA se dit maintenant prête à attendre que la Russie lui remette les données et les échantillons prélevés à Sotchi « le plus rapidement possible », mais à un moment qui lui conviendra!

Tout ce matériel est susceptible de donner une plus grande ampleur au scandale de dopage et de confirmer la culpabilité d’un plus grand nombre d’athlètes russes. L’AMA ne sait pas si ces preuves existent encore ni dans quelles conditions elles ont été préservées.

***

Tel que mentionné plus haut, le vote qui appuiera officiellement cette trahison des athlètes propres aura lieu jeudi.

Alors qu’elle est censée préserver l’intégrité du sport coûte que coûte, c’est ironiquement l’AMA qui transformera officiellement l’éléphant en souris et qui balayera sous le tapis le plus grand scandale de dopage de l’histoire. « Ce sera une véritable catastrophe pour le mouvement sportif », prédit le chef de l’Agence américaine antidopage, Travis Tygart.

Au bout du compte, les Russes s’en tireront à peine avec quelques égratignures et les droits des athlètes intègres seront une fois de plus bafoués. Quant à lui, le sonneur d’alerte à l’origine de toute l’histoire, Grigory Rodchenkov (ex-directeur du laboratoire antidopage russe), devra se terrer pour le reste de ses jours afin d’assurer sa sécurité.

Un peu partout dans le monde, des voix s’élèvent contre cet inacceptable compromis. Leaders naturels dans les débats de ce genre, les Britanniques protestent haut et fort. Les Américains et les Allemands aussi. La semaine dernière, l’ex-athlète canadienne Becky Scott a démissionné du poste qu’elle occupait au sein du comité de l’AMA chargé de vérifier si la Russie se conformait aux conditions minimales qui lui avaient été imposées.

Étrangement, les leaders sportifs canadiens sont plutôt silencieux. Craignent-ils de se mettre le CIO à dos et de ne pas obtenir la présentation des Jeux à Calgary en 2026?

***

D’ailleurs, puisqu’il est question de la candidature de Calgary, juste une petite réflexion, en passant.

Tout récemment, le comité chargé de préparer cette candidature évaluait à un peu plus de 5 milliards les coûts de présentation des Jeux d’hiver, dont quelque 3 milliards proviendraient des poches des contribuables canadiens.

En novembre, dans un référendum, les citoyens de Calgary seront appelés à se prononcer sur leur désir (ou non) d’accueillir les Jeux en 2026.

Ne trouvez-vous pas qu’il s’agit d’une grosse somme pour accueillir une organisation de plus en plus dénuée de morale et de valeurs comme le CIO? Collectivement, s’agit-il vraiment du type d’investissement que nous souhaitons faire?

Sports