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chronique

Subban, le trophée Norris et le poissonnier d'Astérix

P.K. Subban tire devant Paul Byron.
P.K. Subban tire devant Paul Byron. Photo: Getty Images / Frederick Breedon
Martin Leclerc

BILLET - Si P.K. Subban remportait le trophée Norris dans quelques semaines, il en résulterait une situation incongrue qui n'est probablement survenue qu'une seule fois dans toute l'histoire de la LNH: le défenseur par excellence de la ligue ne serait même pas le défenseur le plus utilisé au sein de son équipe...

Avec Drew Doughty (des Kings de Los Angeles) et Victor Hedman (du Lightning de Tampa Bay), P.K. Subban fait partie des trois finalistes en lice pour l’obtention du trophée Norris. Il s’agit d’une troisième nomination en carrière pour l’ex-défenseur du Canadien.

Dans le petit univers du hockey québécois, évoquer le nom de Subban équivaut à remettre en question la qualité du poisson d’Ordralfabétix dans les bandes dessinées d’Astérix. Il en résulte inévitablement de la bagarre. Et c’est exactement ce qui est survenu au cours des derniers jours, tant sur les réseaux sociaux que dans les grands médias. Puissent les « traumatisés » des deux camps s’en remettre éventuellement.

***

Avant que les uns ou les autres se précipitent sur leur clavier pour vanter ou dénigrer Subban, permettez-moi cette petite précision : vous perdrez votre temps parce que ce n’est pas l’objet de cette chronique.

Le propos de ce texte, c’est que les critères d’attribution du trophée Norris (décerné depuis 1954 par les membres de l’Association des chroniqueurs de hockey professionnel) sont probablement les plus flous, tous sports nord-américains confondus. Je me permets aussi d’ajouter (au risque d’écorcher ma propre profession) que la position de défenseur étant de loin la plus difficile à évaluer au hockey, les membres de l’ACHP ne sont peut-être pas les mieux placés pour faire ce choix.

Le Norris est censé être remis au défenseur « ayant démontré les habiletés les plus complètes tout au long de la saison », ce qui implique évidemment un très haut niveau de compétence et de constance tant en attaque qu’en défense. Cela dit, je vous mets au défi d’étudier les données des 40 dernières années et d’identifier des critères ou un raisonnement logique ayant pu mener, année après année, à l’attribution du trophée Norris.

Depuis 40 ans, le Norris a été décerné 17 fois au défenseur ayant récolté le plus grand nombre de points au cours de la saison et neuf autres fois au deuxième marqueur. Parfois, le récipiendaire excellait effectivement dans tous les aspects du jeu (Denis Potvin, Raymond Bourque, Niklas Lidstrom) tandis qu’en d’autres occasions, l’heureux élu présentait des lacunes défensives évidentes (Erik Karlsson, Brent Burns). En 1981, Randy Carlyle a même remporté le Norris après avoir bouclé la saison avec un bilan défensif de -16!

Dans certains cas, on a monté sur un piédestal de jeunes arrières qui venaient à peine de débarquer dans la LNH (Karlsson, Subban) alors qu’en d’autres occasions, des candidats exceptionnels ont dû patienter jusqu’au début de la trentaine (Lidstrom, Scott Niedermayer, Zdeno Chara) avant que la qualité de leur jeu et leur constance finissent par être remarquées.

Certaines années, les critères offensifs ont tout simplement été balancés à la fenêtre. En 1983 et en 1984, Rod Langway (qui était reconnu comme un défenseur complet) a remporté le Norris en terminant respectivement aux 44e et 46e rangs des marqueurs chez les défenseurs. La première année, il présentait un différentiel de +14. La deuxième année, c’était -2.

Souvent, on a aussi eu l’impression que ça se décidait à la tête du client. Niklas Lidstrom, qui jouissait d’une réputation sans faille, a remporté le trophée Norris à 40 ans alors qu’il était sur son déclin, après avoir présenté un bilan défensif de -2. En 1998, sans trop qu’on sache pourquoi, les voteurs ont misé sur Rob Blake, qui avait présenté le huitième plus haut total de points et bouclé avec un -3. Blake a ainsi été proclamé meilleur défenseur de la LNH même s’il présentait, depuis 5 ans, un bilan défensif de -54!

Bref, on pourrait épiloguer là-dessus encore longtemps. Tout le monde aura compris qu’entre le Norris et la réalité, pour toutes sortes de raisons, il y a parfois une grosse marge.

***

À travers le temps, par contre, la seule constance statistique qu’on remarque, c’est que le détenteur du trophée Norris a toujours été (ou presque) le défenseur numéro un de son équipe. Et comment détermine-t-on l’identité d’un défenseur numéro un? Par son temps d’utilisation moyen par match.

Si, soir après soir, un entraîneur mise davantage sur un défenseur que les autres, c’est parce qu’il considère que cet arrière constitue la pierre d’assise de son équipe.

Jusqu'à maintenant, depuis que la LNH comptabilise le temps d’utilisation des joueurs, un seul arrière a remporté le Norris sans avoir été le défenseur le plus utilisé de son équipe. Il s’agit d’Al MacInnis, en 1999, lorsqu’il défendait les couleurs des Blues de Saint Louis.

Cette année-là, MacInnis avait été utilisé 29 min 7 s en moyenne tandis que son coéquipier Chris Pronger (récipiendaire du Norris la saison précédente) avait bénéficié d’un temps de jeu moyen de 30:36. À la fin des émissions, les deux n’étaient toutefois pas dans la même photo: MacInnis avec inscrit 16 points de plus que Pronger et il présentait un bilan défensif de +33 comparativement à +3 du côté de Pronger.

Chez les Predators de Nashville cette saison, P.K. Subban a encore une fois été légèrement été moins utilisé que son coéquipier Roman Josi. La saison dernière, Josi jouait une trentaine de secondes de plus par match. Cette année, cet écart a été réduit à 21 secondes. On s’entend que c’est minime. Mais tout de même...

Statistiquement, l’écart séparant Subban et Josi n’a rien à voir avec le gouffre qui existait entre MacInnis et Pronger. Subban a enregistré 59 points (16-43) en 82 matchs tandis que Josi en a inscrit 53 (14-39) en 75 rencontres (on parle d’un écart de 0,01 point par match). Subban présente par ailleurs un bilan défensif de +18, ce qui le place au quatrième rang au sein de son équipe derrière Josi +24, Mattias Ekholm +25 et Ryan Ellis +26.

Pourquoi Subban et pas Josi? Fouillez-moi.

Au cours des trois dernières saisons, Subban a été nominé deux fois pour le Norris tandis que Josi ne l’a pas été une seule fois. Pourtant, Josi a compilé des statistiques supérieures (40-123-163, +28) à celles de Subban (32-118-150, +14) durant cette période.

Incidemment, Subban a été coiffé par Erik Karlsson il y a trois ans alors qu’il présentait des statistiques nettement supérieures à celles du défenseur des Sénateurs. Pourquoi Karlsson et pas Subban? Allez savoir.

Avec Josi, John Klingberg (Dallas) est statistiquement l’un des trois ou quatre arrières les plus performants de la LNH depuis quatre ans. Or, vous n’avez jamais vu son nom parmi les finalistes en lice pour le Norris. Pourquoi Brent Burns (-11 durant cette période) et pas Klingberg? Parce que Klingberg n’a pas de longue barbe et que son taux de notoriété est moins élevé? Qui sait?

Tout cela pour dire qu’il n’y a rien de moins certain, dans l’univers du hockey, que l’identité du réel détenteur du trophée Norris. Comme il n’y avait rien de moins certain, dans Astérix, que la qualité du poisson du bon Ordralfabétix.

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