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Avant de choisir votre capitaine, lisez ceci...

Maurice Richard était le capitaine du Canadien lors de sa dernière saison en 1959-1960
Maurice Richard était le capitaine du Canadien lors de sa dernière saison en 1959-1960 Photo: La Presse canadienne
Martin Leclerc

BILLET - À quel point le capitaine est-il important au sein d'une équipe de sport professionnel? Qu'est-ce que le leadership?

L’été dernier, je me suis fait raconter une histoire fort intéressante. Le propriétaire des Jets de Winnipeg, Mark Chipman, a remis un livre à l’entraîneur-chef de son équipe de la LNH (Paul Maurice) et à l’entraîneur de son club-école, le Moose du Manitoba (Pascal Vincent). Il a aussi personnellement remis le même ouvrage au capitaine des Jets, Blake Wheeler, ainsi qu’au capitaine du Moose, Patrice Cormier.

L’ouvrage en question, écrit par Sam Walker, s’intitule The Captain Class, The Hidden Force that Creates the World’s Greatest Teams.

Quand Mark Chipman a fait ce geste (signe d’un leadership évident), les Jets venaient de rater les séries deux fois de suite. Même chose pour le Moose.

Ce n’est sans doute qu’une coïncidence, mais les Jets forment la septième équipe de la LNH. Quant au Moose, il occupe le 1er rang de la Ligue américaine et domine son association avec une avance de 10 points sur ses plus proches poursuivants, avant même la mi-saison.

***

The Captain Class est un livre absolument fascinant. Au départ, son auteur tentait d’établir les caractéristiques communes des plus grandes équipes sportives de tous les temps, tous sports majeurs confondus.

À partir d’une liste de 122 grandes dynasties, il a créé une liste de critères très précis qui lui ont permis d’en arriver aux 16 équipes les plus dominantes de tous les temps. Dans cette liste très sélecte, on ne retrouve qu’une équipe de la LNH : le Canadien de Montréal des années 1955 à 1960.

On note aussi, entre autres, la présence de l’équipe de hockey soviétique de 1980 à 1984, les Yankees de New York de 1949-1953, les Steelers de Pittsburgh de 1974-1980, l’équipe de soccer nationale hongroise de 1950-1955, les équipes de rugby (les All Blacks) de Nouvelle-Zélande de 1986-1990 et de 2011-2015, l’équipe américaine de soccer féminin de 1996-1999 et l’équipe féminine de volleyball cubaine de 1991-2000.

À la fin de cet exercice, Sam Walker estime avoir découvert le lien unissant toutes ces grandes équipes. « J’ai été sidéré de constater que le début et la fin de chacune de ces grandes dynasties correspondaient avec l’arrivée ou le départ d’un joueur en particulier, et dans certains cas, les deux. Et dans la quasi-totalité des cas, ce joueur était (ou allait éventuellement devenir) le capitaine de l’équipe », écrit-il.

À titre d’exemple, les fervents du Canadien se souviendront que Maurice Richard a pris sa retraite en 1960 et qu'à la suite de son départ, la série de cinq conquêtes de la Coupe Stanley du CH a pris fin.

À partir de ce constat, l’auteur développe une théorie fascinante : le capitaine est l’élément essentiel dans une organisation. Son importance surpasse même celle de l’entraîneur.

« Le rôle du capitaine au sein d’une équipe se compare à celui d’un verbe dans une phrase. Le verbe ne sera pas nécessairement aussi mémorable que les noms ou aussi évocateur que les adjectifs, ou aussi expressif que la ponctuation. Mais c’est le verbe qui fait tout le travail, qui unit toutes les pièces disparates et qui crée un élan », dit-il de façon imagée.

***

La théorie de Sam Walker est appuyée par des histoires savoureuses. Il nous transporte notamment en France, en 1986, au beau milieu d’un match de rugby opposant les Bleus aux All Blacks de Nouvelle-Zélande. Les deux équipes étaient considérées comme favorites pour remporter la Coupe du monde l’année suivante. La rivalité était à son comble et ce match préparatoire était le deuxième en une semaine entre ces deux formations. Encore aujourd’hui, cette rencontre porte le nom de la « bataille de Nantes ».

Tout au long de ce duel sanglant, les Français, déterminés à dompter les All Blacks, ont choisi pour cible Wayne « Buck » Shelford, un Néo-Zélandais plutôt méconnu qui déployait une grande combativité sur le terrain.

Dès les premières minutes de jeu, Shelford a reçu un violent coup de pied au visage lorsqu’il était étendu sur le terrain. On lui a plus tard servi un coup de poing sournois au visage pendant que l’arbitre regardait ailleurs. Un porte-couleurs français lui a aussi infligé une commotion cérébrale en lui donnant délibérément un coup de tête.

Après chaque attaque, Shelford se remettait à jouer avec encore plus d’intensité. Après la mi-temps, le joueur le plus dur du côté français a décidé d’en finir. Au moment où Buck Shelford cueillait le ballon au sol, il lui a servi un violent coup de pied dans l’entrejambe.

Totalement dépassé, l’arbitre sud-africain avait perdu le contrôle de la rencontre.

Ensanglanté, Shelford est tout de même resté sur le terrain. Après avoir repris son souffle et ses sens, il a versé un peu d’eau froide dans son short et a continué à jouer comme si de rien n’était. Les All Blacks, qui tombaient au combat l’un après l’autre, se sont fait massacrer 16 à 3.

De retour au vestiaire, alors que Shelford se déshabillait, l’un de ses coéquipiers s’est écrié « Holy Shit! Regardez ça! »

Shelford avait eu le scrotum perforé par les crampons de son adversaire. Il y avait une mare de sang sur le plancher, et l’un de ses testicules pendait dans le vide. Il a fallu 16 points de suture pour tout remettre en place.

Après cette performance héroïque, Buck Shelford, un Maori, a été nommé capitaine des All Blacks. Durant les quatre années suivantes, la Nouvelle-Zélande n’a jamais perdu un seul match. Et quand les dirigeants de l’équipe nationale ont largué leur capitaine invaincu en 1990, les All Blacks ont sombré dans l’une des pires périodes de leur histoire. Ils ont d’ailleurs dû patienter 21 ans avant de reconquérir une Coupe du monde.

***

En passant en revue les 16 capitaines ou leaders des plus grandes équipes de l’histoire, Sam Walker détermine certains traits qui leur sont communs :

- La plupart n’étaient pas des supervedettes.
- La plupart détestaient les projecteurs, le vedettariat et les points de presse. Ils préféraient travailler dans l’ombre.
- La plupart n’étaient pas des anges sur le terrain et tentaient d’étirer le plus possible les règles pour aider leur équipe à gagner.
- Ils n’exerçaient pas leur leadership de la façon dont on le conçoit traditionnellement. Ils ne réalisaient pas nécessairement les gros jeux lors des grands matchs. Ils occupaient des rôles plus secondaires et se mettaient au service de leurs coéquipiers plus talentueux.
- Ils n’hésitaient pas à brasser la cage, à défier l’autorité de l’entraîneur ou à faire des déclarations fracassantes quand ils sentaient que leur équipe n’offrait pas son plein potentiel.

Didier Deschamps, qui était capitaine de l’équipe de France lors de la Coupe du monde de 1998 et de l’Euro 2000, se décrit comme le porteur d’eau par excellence.

« Sur 10 ballons que je recevais, j’en remettais 9 à Zidane. Bien sûr que j’étais dépendant de Zidane, mais il était tout aussi dépendant de moi. Ça allait dans les deux sens. Il avait besoin que je lui refile ces balles [...] Sur une équipe, on ne peut avoir seulement des architectes. Ça prend aussi des briqueteurs », explique Deschamps.

***

Lorsqu’on finit de lire cet ouvrage, on ne conçoit plus le leadership de la même façon. Et on voit, notamment lorsqu’on suit les activités de la LNH, à quel point un grand nombre d’organisations modernes semblent avoir perdu de vue la grande importance de ce rôle ainsi que les préalables essentiels pour le camper. Un passage de The Captain Class ridiculise notamment les Oilers d’Edmonton, qui se sont dépêchés l’an dernier de faire de Connor McDavid le plus jeune capitaine de l’histoire de la LNH.

Dans bien des cas, de nos jours, le poste de capitaine est dénaturé, soit pour plaire aux amateurs, soit pour faire des relations publiques, ou encore pour acheter la loyauté d’une vedette dont on souhaite renouveler le contrat. Il s’agit pourtant, probablement, du poste le plus névralgique de toute l’organisation.

Cet intéressant livre n’a peut-être rien changé du tout du côté des Jets de Winnipeg. L’enthousiasme avec lequel un entraîneur de l’organisation m’en a parlé me laisse toutefois croire qu’il a suscité d’intéressantes réflexions parmi les leaders de l’équipe.

En tout cas, chose certaine, le propriétaire des Jets l’a beaucoup apprécié. Et il s’en est servi pour passer un important message à ses hommes.

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