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MONTRÉAL
TAMOULE

Voyage au coeur de
rituels millénaires

par Denis Wong

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Chaque été, ce temple hindou est le théâtre de rituels millénaires, parmi les plus anciens sur terre. Un festival religieux coloré et spectaculaire y attire des milliers de personnes d’origine tamoule sri-lankaise. Malgré les apparences, nous ne sommes pas au Sri Lanka, mais bien dans un stationnement de Dollard-des-Ormeaux. Incursion dans cet univers mystique de la communauté tamoule de Montréal.

Des hommes d’origine tamoule sri-lankaise vêtus de costumes traditionnels colorés sont rassemblés dans un stationnement. Certains portent des autels miniatures en bois sur les épaules.

En ce samedi humide du mois d’août, des centaines de personnes sont rassemblées au temple Thiru Murugan, sur le boulevard Saint-Régis, afin de rendre hommage à l’une des divinités associées au shivaïsme. Cet événement est l’un des faits saillants du Tiruvilla, le terme tamoul désignant cette célébration qui s’étend sur 18 jours.

Des fidèles sont rassemblés dans l’une des entrées du temple Thiru Murugan pendant que dans la rue, des centaines de personnes participent à une procession religieuse.
« Certains de ces rituels sont parmi les plus anciens que des hommes et des femmes ont exécutés sur la planète terre. C’est ce qui est extraordinaire avec cette tradition. On continue à répéter les mêmes gestes et les mêmes paroles qu’il y a 3000 ans, 4000 ans. C’est attesté. »

- Mark Bradley, chercheur au Centre d’études et de recherche sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS). M. Bradley a complété une maîtrise ainsi qu’une thèse de doctorat sur la communauté tamoule sri-lankaise de Montréal.

Des hommes torse nu roulent sur eux-mêmes sur le boulevard Saint-Régis, là où la procession se déroule. Tenant une noix de coco à bout de bras, ils exécutent une forme de sacrifice hindou.

La population tamoule sri-lankaise se chiffrerait à près de 450 000 personnes au Canada et environ 20 000 au Québec, selon le chercheur Mark Bradley et les estimations au sein même de la communauté. La majorité de ces personnes pratiquent l’hindouisme de tradition shivaïte. Le temple Thiru Murugan, l’un des plus importants en son genre au Canada, est le principal lieu de culte des Tamouls au Québec.

Une femme d’origine tamoule sri-lankaise vêtue d’un sari porte sur la tête un récipient contenant du lait de vache.

Dans la tradition religieuse hindoue, Shiva est le dieu de la réincarnation et le gardien des cycles de naissance et de mort. Murugan est l’un de ses fils et aujourd’hui, une procession est organisée en son honneur. Un chariot sur lequel est placée une représentation de la divinité est tiré dans la rue pour qu’un maximum de fidèles puisse la voir.

Des femmes portant le sari marchent à côté d’un chariot en bois préparé spécifiquement pour la procession en l’honneur du dieu Murugan.

Le concept d’énergie est central dans ces rituels. Les personnes sur place veulent établir un contact avec la divinité et, pour ce faire, ils accomplissent différents sacrifices. Les fidèles espèrent obtenir une faveur de sa part, ou dans d’autres cas, ils veulent la remercier pour un souhait exaucé.

Une fidèle tient un pot dans lequel brûle une pastille de camphre et, en arrière-plan, d’autres femmes suivent le chariot où se trouve la représentation de la divinité Murugan.

L’un des rituels les plus impressionnants de la célébration se nomme « kavadi », qui, en tamoul, réfère au sacrifice pour s’en remettre à Dieu. Le concept est intimement lié à la douleur, à la piété et à l’humilité. Des fidèles portent des autels en bois ornés de tissus et de plumes de paon, l’animal associé à Murugan. Ils dansent au rythme d’une musique hypnotique et cherchent à accéder à un état de transe. Ainsi, ils espèrent être un véhicule par lequel l’énergie de la divinité peut transiter.

Un homme marche parmi la foule en tenant sur ses épaules un autel miniature décoré avec des tissus et des plumes de paon.

Ces fidèles sont tirés par une corde attachée à leur dos avec des crochets ou des aiguilles. L’image est saisissante. Symboliquement, ils tentent de se lancer dans le vide afin de s’abandonner à la divinité, pendant que leur partenaire les retient et les guide à travers leur transe. Bien que spectaculaire, ce rituel n’est pas douloureux, selon les dires des fidèles.

Un homme dont la peau du dos est attachée à une corde par des crochets est tiré par son partenaire. La peau de son dos est tendue, mais il ne semble pas souffrir.

Cette tradition typiquement tamoule est honorée autant en Inde qu’au Sri Lanka, qu’en Malaisie (où il y a une grande minorité tamoule) ou qu’à Toronto (où la majorité de la communauté tamoule canadienne réside).

Un jeune homme qui exécute le kavadi danse au rythme de la musique alors qu’il se fait asperger d’eau par quelqu’un dans la foule.

Pour leur part, les femmes s’acquittent de sacrifices différents. Certaines vont notamment tenir sur leur tête un récipient rempli de lait de vache, symbole sacré de l’hindouisme, pendant toute la durée de la procession. Lorsque le tout sera terminé, le liquide sera versé dans des cuves placées dans le temple, au pied des représentations divines.

Des femmes sri-lankaises vues de dos portent des fleurs dans les cheveux et tiennent sur leur tête un récipient contenant du lait de vache.

D’autres fidèles exécutent un rituel nommé « Angapradakshina ». En roulant sur eux-mêmes en silence et en tenant une noix de coco à bout de bras, ces hommes souvent âgés suivent le parcours du chariot divin en espérant ainsi s’imprégner de son énergie. Ceux qui se prêtent à ce rituel sont, en principe, à jeun depuis au moins deux jours. La noix de coco symbolise l’être humain : son extérieur est parfois dur et difficile à percer, mais son intérieur est tendre et sensible.

Des hommes torse nu roulent sur eux-mêmes sur le boulevard Saint-Régis. Tenant une noix de coco à bout de bras, ils exécutent une forme de sacrifice hindou et suivent le chariot de Murugan.

Le festival Tiruvilla est aussi une occasion pour la communauté de porter les habits traditionnels, comme le sari pour les femmes. Ce vêtement emblématique est ajusté au corps sans coutures ni épingles. Les étoffes, les détails et les ornements de ces habits forment une fresque colorée.

Une jeune femme d’origine tamoule portant un sari mauve et doré s’avance parmi la foule rassemblée.
« Depuis longtemps, le temple est le centre de la culture tamoule. On y fait de l’éducation, il y a des festivités, c’est ainsi qu’on peut promouvoir notre culture. Ce temple en particulier a été complètement financé par la communauté sri-lankaise. On a mis 10 ans à construire la première partie et dix autres années à compléter la partie avec la tourelle. »

- Sivananthan Muthuckumaru, Secrétaire du conseil de direction du temple Thiru Murugan.

Des fidèles participant au Tiruvilla sont massés devant le temple Thiru Murugan, dont la tourelle principale s’élève majestueusement dans le ciel.

Pour construire la deuxième phase et respecter l’architecture traditionnelle hindoue, la communauté a fait venir au Québec des artisans du sud de l’Inde. Ces derniers sont restés ici de 2002 à 2006 afin de compléter le nouveau sanctuaire, les ornements les plus spectaculaires et la tourelle principale.

Des gens sont rassemblés sur la pelouse et dans la rue adjacente au temple dont les ornements ont été réalisés par des artisans du sud de l’Inde.

Selon le chercheur Mark Bradley, la communauté tamoule sri-lankaise s’est très bien intégrée au Québec. Cette population a émigré ici à partir des années 80, fuyant la guerre civile qui sévissait au Sri Lanka entre le gouvernement de la majorité cinghalaise et l’organisation indépendantiste des Tigres tamouls. La nouvelle génération s’est instruite en français en vertu de la Charte de la langue française et généralement, elle réussit à faire le pont entre sa société d’accueil et son héritage culturel.

Un jeune Québécois d’origine sri-lankaise est visible à travers les plumes de paon et les tissus qui ornent les autels miniatures portés par les fidèles qui exécutent le kavadi.
« On ne trouve pas ça si difficile. L’important, c’est que nos enfants parlent bien en français et qu’ils participent à des activités, comme le hockey, et qu’ils s’intéressent à autre chose. Mais qu’en même temps, ils viennent au temple. C’est un équilibre entre préserver sa culture et s’intégrer au Québec. »

- Sivananthan Muthuckumaru, Secrétaire du conseil de direction du temple Thiru Murugan.

Deux jeunes Québécoises d’origine sri-lankaise vêtues de saris colorés échangent un moment de complicité lors du Tiruvilla.

En cette journée dédiée à Murugan, ce petit quadrilatère d’un secteur industriel de Dollard-des-Ormeaux se transforme en microcosme de l’Asie du Sud et offre une fenêtre privilégiée sur une culture millénaire.

Radio-Canada.ca

Textes et photos Denis Wong Design Mathieu Blanchette Développement Cédric Edouard Marie-Anne Seim