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Chronique d’une condamnation annoncée

Enquête sur l’emprisonnement de la Canadienne Judith Brassard après le meurtre de son mari

Judith Brassard a été condamnée à 28 ans de prison pour avoir orchestré le meurtre de son mari colombien. Mais a-t-elle réellement eu droit à un procès juste et équitable? Une enquête de Jean-Michel Leprince.

Elle était professeure de musique, lui orthodontiste. Pendant 10 ans, la Canadienne Judith Brassard a filé un bonheur quasi parfait avec son mari colombien, Felipe Rojas Gnecco, à Santa Marta, en Colombie. Puis ils se sont séparés et elle est revenue au Canada, avant d’entamer des procédures de divorce.

Mais tout a basculé le jour où Felipe a été abattu par des tueurs à moto, à bout portant.

4 décembre 2006 vers 10 h - Felipe Rojas Gnecco sort de sa clinique de la Perla del Caribe et se dirige vers sa voiture. La méthode est typiquement colombienne : deux hommes à moto, l’un armé d’un pistolet qui lui tire trois balles dans la nuque. Il meurt sur le coup.

Judith Brassard, l’épouse de Felipe, est à Montréal avec les enfants au moment du meurtre. Elle apprend la nouvelle au téléphone, de sa belle-mère en Colombie.

Elle soutient qu’elle venait tout juste de renoncer à des procédures de divorce. Le couple s’était entendu pour mener une vie séparée dans cette petite station balnéaire des caraïbes colombiennes, où Felipe pourrait voir ses enfants à loisir.

Judith Brassard et les enfants retournent en Colombie pour les funérailles et ils y restent.

2008 - Les assassins sont arrêtés. Mais l’organisateur du meurtre incrimine Judith Brassard. Elle est arrêtée le 27 août.

24 février 2010 – Après un procès de neuf mois, Judith Brassard est condamnée à 28 ans de prison et 2 millions de dollars d’amende en dommages et intérêts à la famille de la victime.

Le verdict sera ensuite confirmé en Cour d’appel.

28 juin 2013 - Judith Brassard dans la prison de Santa Marta, ses deux enfants et sa famille à Montréal se réjouissent parce qu’ils croient que ces années de cauchemar vont prendre fin.

Ils sont sûrs que la Cour suprême de la Colombie ordonnera la libération de Judith Brassard.

En effet, le « Ministère public », l’ombudsman de la Justice colombienne, demande à la Cour suprême sa libération faute de preuves et au nom du principe de « doute raisonnable » en faveur de l’accusée.

Le passeport est prêt à l’ambassade du Canada à Bogota, on s’apprête à fêter sa libération.

Mais c’est la stupeur du côté de Judith Brassard. La Cour suprême rejette la demande de cassation et confirme la sentence des deux instances précédentes. Incompréhension et désespoir.

L'un des articles écrits sur la décision de la Cour suprême colombienne

Les journaux de Santa Marta relatent fidèlement l’argumentaire du tribunal et la version de l’accusation. Le quotidien El Heraldo la baptise la « Viuda negra canadiense », la Veuve noire canadienne.

En bref : elle voulait se séparer de son mari, garder les enfants, s’approprier l’argent du couple et toucher les assurances-vie. Judith Brassard « était la seule personne qui a eu de sérieux problèmes avec la victime » (...) et qui aurait pu bénéficier de sa mort, concluent les juges de la Cour suprême.

La ressortissante canadienne a épuisé tous ses recours. Sa famille ne sait plus quoi faire. Elle avait demandé l’aide de l’ambassade du Canada et du gouvernement canadien. Mais tout s’arrête. Le site web freejudith.org est laissé à l’abandon.

Au Québec, quelques articles rapportent le jugement final et son cas tombe dans l’oubli.

Décembre 2013 - Le père de Judith, Raymond Brassard, contacte Radio-Canada. Nous commençons à creuser le sujet.

Enquête ne prétend pas prouver l’innocence de Judith Brassard, mais montrer, comme en témoigne le document de l’ombudsman de la justice colombienne, que :

  • elle a été condamnée sans preuve et sur de simples présomptions
  • des témoins importants n’ont jamais été entendus, alors qu’ils voulaient déclarer qu’il existait plusieurs autres pistes plausibles dans un pays comme la Colombie qui n’ont jamais fait l’objet de la moindre enquête.

Notre priorité : interviewer Judith Brassard dans sa prison de Santa Marta.

Ensuite tous ceux qui ont quelque chose à dire sur l’assassinat de Felipe Rojas. La plupart sont en prison.

Il a fallu obtenir leur autorisation et aussi celle des services correctionnels colombiens qui nous ont permis d’interviewer quatre détenus dans trois prisons différentes dans une fenêtre de quelques jours.

Écoutez ci-dessous ce que les personnes impliquées dans l’affaire ont à dire.

Judith Brassard, la condamnée

Elle expose son argumentaire, soutenant notamment qu’elle n’a jamais eu de liens avec les tueurs.

Katerine Pitre, l’ex-domestique de Judith Brassard

Condamnée pour complicité du meurtre de Felipe Rojas. Son ex-conjoint, Jhon William Osorio a refusé de nous parler. Les deux connaissent l’identité du ou des commanditaire(s) du meutre. Ils ont d’abord accusé Judith Brassard, avant de se rétracter. Jhon Osorio accuse sans les nommer des chefs paramilitaires dans des règlements de compte.

Adriano Sanchez Comas, le chef paramilitaire

Il dit que le frère de Felipe Rojas lui a demandé d'incriminer Judith Brassard, mais il a refusé.

Raymond Brassard, le père de Judith Brassard

Convaincu de l’innocence de sa fille, il lit la lettre que sa fille lui a envoyée pour ses 80 ans.

Mariana Rojas Brassard, la fille de Judith Brassard

Elle croit aussi sa mère innocente. Elle vit avec son frère, Felipe David, chez les grands-parents de leur père à Santa Marta, en Colombie.

Hector Meza, l'ami de Judith Brassard

Il explique qu'il s'est senti intimidé lorsqu'il a manifesté pour défendre son amie qu'il considère innocente.

Solange Harvey, la mère de Judith Brassard

Elle aussi croit toujours à l’innocence de sa fille et explique pourquoi.