ÉLECTIONS QUÉBEC 2018

Voici pourquoi plus de femmes devraient se lancer en politique
Par Naël Shiab
22 août 2018
Les femmes ont désormais autant de chances d'être élues que les hommes au Québec, et même davantage de chances de devenir ministres, selon une analyse effectuée par Radio-Canada.
Nous avons calculé les chances de succès des candidatures masculines et féminines au fil des décennies.
Pour ce faire, nous avons compilé et analysé les résultats électoraux de toutes les élections générales et partielles depuis le 25 avril 1940, date à laquelle les femmes ont obtenu le droit de se présenter à une élection au Québec.
Le 23 juillet 1947, Mae O'Connor est la première femme à se lancer en politique provinciale, à Huntingdon. À l'époque, les listes électorales précisaient si les candidates étaient mariées ou non. Il n'y avait aucune indication semblable pour les hommes.
Mae O'Connor et toutes les candidates qui ont suivi dans les années 40 et 50 ont toutefois perdu leurs élections.
À l'opposé, un homme candidat avait 1 chance sur 3 d'être élu et, en moyenne, il récoltait 7 fois plus de votes qu'une femme.
La situation change de 1960 à 1980, avec plusieurs victoires électorales féminines. L'écart entre hommes et femmes se réduit, ces dernières étant davantage prises au sérieux.
Marie-Claire Kirkland Casgrain est la première femme élue, lors de l'élection partielle de Jacques-Cartier, le 14 décembre 1961. Elle gagne aussi l'élection générale du 14 novembre 1962 avec une fracassante majorité de 49 338 voix, un record.
Pendant cette période, un candidat a 1 chance sur 4 d'être élu. C'est toujours plus qu'une candidate, dont les chances de victoire ne sont que de 1 sur 8.
C'est finalement à partir des années 90 que les hommes et les femmes ont les mêmes chances d'être élus, soit 1 sur 6. Il n'y a plus d'écart entre les deux sexes.
Les changements dans les moeurs et les batailles menées par les premières politiciennes font des femmes de sérieuses adversaires aujourd'hui.
Du côté des hommes, l'explosion du nombre de candidatures réduit leurs chances de victoire. Lors de l'élection générale de 1944, 333 hommes se sont présentés pour 91 sièges à l'Assemblée nationale. En 2014, ils étaient 573, en plus de 241 femmes, pour 125 sièges.
Mais être élu ne signifie pas avoir le pouvoir.
C'est pourquoi nous avons aussi calculé les probabilités de devenir ministre, en fonction du genre.
Dans les années 40 et 50, sans surprise, aucune femme n'étant élue, elles n'ont aucune chance d'être nommées ministres, contrairement aux hommes.
Dans les décennies qui suivent, quelques femmes se taillent une place au sein du Cabinet et l'écart se réduit. Malgré tout, les candidates ont 1 chance sur 25 de devenir ministres, contre 1 sur 16 pour les candidats.
Mais à partir des années 90, le vent tourne. Désormais, une candidate a 1 chance sur 20 de devenir ministre. C'est plus qu'un candidat, avec 1 chance sur 27.
La volonté de former des Conseils des ministres proches de la parité augmente aujourd'hui les chances des candidates de devenir ministres.
Toutefois, bien que la probabilité d'être nommé ministre soit plus faible pour les candidats, ils sont bien plus nombreux. Par conséquent, il y a quand même davantage d'hommes qui deviennent ministres que de femmes, encore aujourd'hui.
« Il y a une certaine exigence à ce que le Conseil des ministres soit représentatif de la société. Et souvent, il l'est plus que l'Assemblée nationale. On va avoir des représentants des régions, de différentes minorités, et aussi des femmes. Comme ces dernières sont moins nombreuses à être élues, elles ont donc plus de chances d'être nommées ministres. »
Allison Harell
Titulaire de la Chaire de recherche en psychologie politique à l'Université du Québec à Montréal
Pour ce qui est des probabilités de devenir premier ministre, ce n'est que tout récemment que les chances des candidates ont rejoint celles des candidats.
Lors des sept premières décennies, les femmes ne sont chefs de parti qu'en de très rares occasions - et souvent par intérim - ce qui réduit significativement leurs chances, comparativement aux hommes.
Mais le 4 septembre 2012, Pauline Marois devient première ministre du Québec, brisant le plafond de verre pour les femmes.
« Ces dernières années, on a vu beaucoup de femmes devenir premières ministres au Canada, mais ce que des recherches récentes montrent, c'est que ça arrive à certains moments dans l'histoire des partis, quand ils sont en difficulté ou en déclin. L'argument, c'est qu'on cherche une femme pour prendre soin de l'organisation, pour reprendre un langage très genré. »
Allison Harell
Titulaire de la Chaire de recherche en psychologie politique à l'Université du Québec à Montréal
Une fois devant les urnes, les électeurs votent autant pour les candidates que pour les candidats, à quelques dizaines de votes près, selon les données électorales des 27 dernières années.
« On voit clairement que ce ne sont pas les électeurs le problème. En fait, c'est le nombre de candidatures. Et donc, les partis politiques comme organisations. »
Pascale Dufour
Professeure à l'Université de Montréal et présidente de la Société québécoise de science politique
Pour chaque femme qui se présente aux élections, au moins deux hommes déposent aussi leur candidature.

Par exemple, lors de l'élection générale du 7 avril 2014, 814 candidats se sont lancés dans la course.
De ce nombre, 573 étaient des hommes.
Et seulement 241 étaient des femmes.
« Il y a plusieurs obstacles pour les candidatures féminines. Quand on parle de bataille politique, d'arène, de joute, de combat, certaines femmes se retrouvent moins dans ces valeurs-là. Aussi, le parlementarisme a été créé il y a longtemps par des hommes qui avaient les moyens de s'éloigner de leur milieu familial. Or, les femmes ont plus tendance à réfléchir aux enjeux de conciliation travail-famille. »
Louise Cordeau
Présidente du Conseil du statut de la femme
En 2014, quatre partis ont présenté des candidats dans chacune des circonscriptions du Québec.
Mais seul Québec solidaire avait une parité, avec 62 candidatures féminines sur 125.
« Les femmes voient également la politique comme un environnement hostile. Dans un monde très médiatisé, les femmes et les minorités sont des cibles, notamment sur les réseaux sociaux. Il y a les problèmes de harcèlement aussi, dont on a entendu parler ces dernières années. Je comprends qu'une femme qualifiée, approchée par un parti, se dise : "Mais pourquoi je ferais ça?" »
Allison Harell
Titulaire de la Chaire de recherche en psychologie politique à l'Université du Québec à Montréal
Autre phénomène à noter : la concentration montréalaise des candidatures féminines. L'île de Montréal comptait 32 % de toutes les candidatures féminines de la province lors de l'élection générale de 2014, bien que seulement 24 % des Québécois y résident.
« Ce que le Conseil du statut de la femme propose, c'est de modifier la Loi électorale du Québec pour obliger les partis à recruter un minimum de 40 % et un maximum de 60 % de candidats et de candidates. Ensuite, il pourrait y avoir encouragement ou sanction monétaire pour ceux qui respectent ou non la loi. »
Louise Cordeau
Présidente du Conseil du statut de la femme
« Il y a une stagnation dans le nombre de candidatures féminines depuis des années. Ça ne va pas augmenter par magie ou grâce à la bonne volonté des individus. C'est impossible. Une loi, c'est incontournable. Et, selon moi, ce serait un point de départ, pas une ligne d'arrivée. »
Pascale Dufour
Professeure à l'Université de Montréal et présidente de la Société québécoise de science politique
Il n'en reste pas moins que le prochain scrutin promet d'être historique, avec un nombre record de candidatures féminines. Est-ce que 2018 sera l’année de la parité en politique au Québec? La réponse le 1er octobre.
Méthodologie
Nous avons compilé l'ensemble des candidatures féminines, le nombre de votes qu'elles ont amassés et leurs victoires ou défaites, à partir des listes électorales du Directeur général des élections du Québec et des documents en ligne dans la section historique de l'Assemblée nationale du Québec. Cliquez ici pour récupérer ces données.
Pour calculer les chances des hommes et des femmes d'être élus, de devenir ministre et premier ministre, nous avons également fait le suivi de l'issue des candidatures, par date d'élection. Cliquez ici pour récupérer ces données.
Si vous les utilisez, veuillez indiquer Naël Shiab et Radio-Canada comme sources. Pour contacter l'auteur, cliquez ici.
Crédits
Naël Shiab journaliste de données, Santiago Salcido designer et Melanie Julien chef de pupitre
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