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Image : France Fournier est accroupie près du bureau d'une élève. Elle porte une visière et un masque.

C'était leur dernière année scolaire. La fermeture des écoles, suivant l'éclosion de COVID-19 au Québec, a fait échouer leur plan de départ. Mais l'adaptation, ils connaissent. Portrait de quatre enseignants pour qui la retraite sonne dans un contexte pas banal.

Texte : Marie-Ève Trudel | Photos : Josée Ducharme

Image : France Fournier montre un livre à ses élèves.

Dans la classe de France Fournier, les sourires passent maintenant par les yeux. Jamais l’enseignante n’aurait cru terminer sa carrière avec une visière et un masque. Surtout pas avec ses tout-petits de maternelle à l’école Notre-Dame-du-Rosaire de Trois-Rivières.

On est habitués de se faire des câlins, alors c’est ça qui est un peu plus difficile...

France Fournier
Image : France Fournier et ses élèves dans un canot montrent leurs rames.

Le départ à la retraite comporte son lot de deuils pour l’enseignante. Elle n’aura pas pu organiser le traditionnel spectacle de fin d’année, qui met en lumière les progrès et les accomplissements des élèves.

J’aurais été déçue vraiment de ne pas pouvoir terminer mon année, j’aurais eu l’impression de laisser quelque chose en plan. C’est sûr que ce n’est pas évident, mais je suis quand même contente d’aller jusqu’au bout.

France Fournier
Image : France Fournier tend des papiers à une fillette.

Aller jusqu’au bout pour France Fournier, ça veut aussi dire sortir la classe de l’école. Sur ses 14 élèves, seuls 6 sont de retour. Mais elle tenait à rester la prof de tous.

Chaque semaine depuis le début de la pandémie, elle a pris l’habitude d’aller livrer des exercices au domicile de ses élèves. Je sonne, on se fait un petit coucou, les enfants sont contents de me voir, je suis contente de les voir aussi!

Le jour du reportage, c’est Kelly-Ann qui a eu la chance de recevoir la visite de Madame France. J’avais tellement hâte que tu t’en viennes! C’est d’ailleurs avec beaucoup de fierté que l’élève a souligné à son enseignante que tous ses exercices de la semaine passée étaient complétés. Un baume sur le cœur de France Fournier qui voit le bien-fondé de sa démarche.

Image : France Fournier met ses élèves en rang.

Combien d’enfants ont le privilège de voir arriver leur enseignante à la maison, lors de la première journée d’école? France Fournier s’en faisait pourtant un devoir. Chaque année, elle montait à bord de l’autobus pour la grande tournée. La rentrée scolaire, c’était l’un de ses moments chouchous.

Elle a savouré sa 39e et dernière rentrée scolaire¬. Elle sait aujourd’hui que la 40e aurait été de trop. Elle se dit qu’elle aurait trouvé bien difficile de ne pas pouvoir réconforter un enfant, du moins comme elle avait l’habitude de le faire avant.

Le détachement avec le parent, des fois, n'est pas toujours facile. On a besoin de prendre l’enfant par la main. On doit les approcher, ne serait-ce que pour un petit bobo. Alors je ne sais pas comment ça va se passer.

Image : France Fournier montre des photos de ses élèves.

France Fournier a connu des enseignants qui ont été confrontés au cancer juste avant leur retraite et qui n’ont pas eu la chance de vivre cette nouvelle étape de vie. Je trouve que c’est important de pouvoir en profiter pendant qu’on est en santé. C’est donc avec le sentiment du devoir accompli qu’elle prend le chemin des vacances. J'ai eu la chance, vraiment, de faire ce que je voulais dans la vie, conclut-elle, sereine.

Elle conservera la photo de chaque enfant de sa classe, comme elle l’a toujours fait, en se disant que la cuvée 2019-2020 aura un goût hors du commun.

Image : Carole Gagnon écrit un message au tableau pour ses élèves.

Carole Gagnon est partie à Cuba pendant la semaine de relâche. Jamais elle n’aurait imaginé qu’elle ne pourrait pas remettre à ses élèves les souvenirs exotiques rapportés de voyage. Encore moins qu’elle ne reverrait pas du tout ses petits écoliers.

Finir une carrière de cette façon-là… J’avais pensé à plein de scénarios, mais pas à celui-là.

Carole Gagnon
Image : Carole Gagnon montre les souvenirs qu'elle tient dans ses mains.

On va faire un voyage pendant une année. C’est ainsi que Carole Gagnon avait l’habitude de créer le premier contact avec ses nouveaux élèves à l’école intégrée des Forges à Trois-Rivières.

Quand on fait de la voile, des fois il y a du vent, des fois il n’y a pas de vent. C’est ça une année scolaire, il y a des hauts et des bas, un peu comme un voyage en bateau.

Son dernier voyage en mer aura été houleux.

Image : Carole Gagnon regarde les livres qu'elle tient dans ses bras.

L’école primaire a repris, mais pas pour l’enseignante de 3e année du primaire. La quarantaine imposée de 14 jours est devenue une vraie quarantaine, sans retour possible en raison d’ennuis de santé.

Ça m’a créé un stress. Je me disais : “est-ce que ça vaut la peine pour six semaines?” Elle a pris une décision crève-cœur. Non, je ne peux pas me mettre à risque pendant six semaines. En même temps, finir comme ça, ce n’est pas ce que j’ai voulu. Je n’ai jamais eu de congé de maladie.

Image : Carole Gagnon

Carole Gagnon a passé la majeure partie de sa carrière à la même école, devenue comme une seconde maison.

L’enseignement, c’était une passion. Tout tournait autour de ça. Son départ à la retraite, ce n’est pas le reflet de ma carrière, confie-t-elle.

Jamais elle n’aurait pensé vivre une fermeture prolongée des écoles. Les seuls congés qu’on pouvait prévoir, c’était les congés de tempête… et même pas des fois!

La veille de l’entrevue pour ce reportage, Madame Carole avait eu la chance d’échanger avec ses élèves par visioconférence. Leur spontanéité lui a fait du bien. Cette année, j’avais une très belle classe, une année parfaite! Malgré tout.

Image : Isabelle Guy

Quelle année, se dit Isabelle Guy. C’est fou! Le ciel lui est tombé sur la tête, deux fois plutôt qu’une, au sens propre et figuré.

En novembre dernier, en plein cours, la membrane du toit du gymnase de l’école secondaire Les Pionniers s’est effondrée. Ç’a été un premier trauma, confie-t-elle, marquée par l’évacuation qui s’en est suivi. Ouf! Pas de blessés, se console-t-elle. Mais l’enseignante en éducation physique a dû redoubler de créativité pour continuer à faire bouger les jeunes, sans gymnase pendant plusieurs mois. Elle n’aurait jamais cru que la cafétéria pouvait devenir un terrain de jeu.

Image : Quatre enseignants font du ski.

Le retour à la normale à la mi-février a été de courte durée. En mars, le Québec est mis sur pause alors qu’elle se trouve en camp de ski avec les élèves à la station Val Saint-Côme dans Lanaudière. Ça aura été, bien malgré elle, sa dernière classe.

Je vais m’en souvenir toute ma vie, le toit du gymnase, puis la pandémie. Ça va avoir marqué l’histoire.

Je n’ai pas vu mes élèves, je ne leur ai pas dit que je m’en allais à la retraite. Ça me fait mal.

Mais Isabelle Guy est positive de nature. Dans son bureau, elle avait même « la chaise du positif ». Les élèves qui étaient invité à s’y asseoir se devaient de poser un regard constructif sur la situation donnée. Ça fait partie de mon tempérament. Il y a un problème? Il y a toujours une solution.

Image : Isabelle Guy entraîne une équipe de cheerleading.

L’un des premiers problèmes pour lequel elle a trouvé une solution remonte à la fin des années 1980. Dès ses premières années d’enseignement, elle a vu la nécessité de stimuler l’activité physique chez les filles au secondaire. On était les premières cheerleaders sur les terrains de football!

Elle a mis sur pied le programme de meneuses de claque, qui perdure trois décennies plus tard. Aujourd’hui, la discipline fait même l’objet de compétitions à travers le réseau scolaire au Québec. Ça reste l’une de ses plus grandes fiertés professionnelles.

J’ai toujours 100 millions de projets!

Isabelle Guy
Image : Isabelle Guy grimpe à un mur d'escalade.

Dans les dernières années de sa carrière, elle a contribué au lancement d’un autre programme marquant, celui-là avec les enfants handicapés. Ses élèves du secondaire étaient jumelés à des enfants ayant une limitation physique ou intellectuelle.

Ç’a été porteur pour nos jeunes qui avaient le sourire autant que les enfants handicapés! Je suis contente de ce projet-là, mais cette année, je n’ai pas pu le finir, relate-t-elle. On a une course à la fin et une grande fête. Cette année, on n’a rien fait. Ça, c’est triste.

Image : Isabelle Guy dans une salle d'entraînement.

Fin d’année scolaire rime aussi avec voyages pour Isabelle Guy, qui a maintes fois accompagné les élèves à Cuba, New York et Toronto notamment. C’est à regret qu’elle a dû renoncer à ses derniers voyages avec les jeunes prévus en avril et en mai. Le lien avec les élèves se créait encore plus lors des voyages, explique-t-elle.

Même si l’enseignement ne fera plus partie de son quotidien, elle sait que l’aventure n’est pas finie. Il faut que je redonne à l’école. L’enseignement m’a apporté beaucoup. Je vais garder des liens, dit Isabelle Guy qui veut continuer à s’impliquer dans la Fondation de l’école Les Pionniers. Sa façon à elle de boucler la boucle comme il se doit. J’étais rendue là dans ma vie, de faire autre chose. Après tout, quand il y a un problème, la solution n’est pas bien loin.

Image : Martin Gervais tient un marqueur de points dans ses mains.

C’est arrivé pas mal soudainement, c’était radical, relate le professeur d’éducation physique Martin Gervais. La pandémie en 2020 a complètement déjoué la fin de sa toute dernière année scolaire. Il n’y a rien dans l’histoire qui est arrivé de cette façon-là. C’était imprévisible.

Au début, on trouvait ça drôle un peu. On se disait : “Bon, c’est deux semaines [la fermeture des écoles]”. Mais après, de savoir qu’on ne retournerait jamais à l’école, c’était spécial. Je ne pensais pas que ça se finirait comme ça.

Image : Martin Gervais

Après 33 ans de carrière, en grande partie vécue à l’école Chavigny, il n’avait pas prévu cette coupure, mais il est bon joueur.

Je n’ai pas eu le temps de dire adieu à mes élèves et à mes collègues, mais quand je compare avec ce qui se passe un peu partout avec la COVID-19, ce n’est pas un grand malheur.

L’enseignant, bon vivant et blagueur, appréhendait la boule d’émotions du départ à la retraite. Ça me stressait, confie-t-il. Je savais que ce serait dur les dernières journées, alors ça au moins, je m’en suis sauvé!

Image : Martin Gervais

Martin Gervais a eu un rare privilège en fin de carrière : celui d’enseigner aux mêmes élèves année après année, plus particulièrement le badminton. Il y a eu des élèves que j’ai eus pendant cinq ans, alors on pouvait créer des liens, ça, c’était vraiment intéressant.

L’enseignant en éducation physique considère que ses dernières années ont été parmi ses plus belles au travail. Même si la fin a pris une tournure inattendue, c’est le souvenir qu’il va garder en tête.

C’est sûr qu’en septembre, ça va faire bizarre. Je pense que c’est là que ça va me manquer. Il se promet de retourner faire son tour de temps en temps.

*Un merci spécial aux enseignants pour leur témoignage et pour les photos fournies.

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