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Le Haut-Karabakh coupé du monde

Envoyée spéciale

Le Haut-Karabakh coupé du monde

La vie en suspens des Arméniens qui veulent rentrer à la maison

Texte et photos : Tamara Altéresco Photographies : Alexey Sergeyev

Publié le 22 février 2023

Les larmes coulent comme des perles sur les joues de Svetlana dès qu’elle évoque la maison, la république autoproclamée du Haut-Karabakh.

Cette enclave arménienne en Azerbaïdjan est inaccessible depuis le 12 décembre. Le corridor de Latchine, la seule et unique route qui la relie au reste de l’Arménie tel un cordon ombilical, est bloqué par des manifestants azéris. Il est impossible d’y entrer ou d’en sortir, explique Svetlana.

« Mon mari de 75 ans est seul et manque de nourriture. »

— Une citation de   Svetlana

Elle accuse l’Azerbaïdjan d’avoir orchestré ce blocus pour nous démoraliser et pour nous chasser de notre territoire.

C’est dans les hôtels de la ville de Goris, la dernière localité d'Arménie sur la route qui mène à l’enclave, que Svetlana et des centaines de familles logent en attendant de rentrer à la maison.

Ils n’ont qu’un petit sac de vêtements et une paire de bottes. Ce père de famille revenait d’un court séjour en Arménie pour un rendez-vous médical lorsque le blocus a commencé.

Séparé de sa famille depuis lors, il passe ses journées dans sa chambre et ne sait plus quoi faire pour lutter contre l’ennui. À la télévision, les nouvelles sur l'Ukraine roulent en boucle du matin au soir. Il n’y a que ça et personne ne parle de nous.

Il s’inquiète terriblement du bien-être de sa femme et de ses filles dans le Haut-Karabakh, où les pénuries de nourriture et de médicaments s’aggravent de jour en jour.

C’est une véritable crise humanitaire qui se dessine, et si ça continue, c’est la malnutrition qui guette mon peuple, dit Gegham Stepanyan, l'ombudsman aux droits de la personne du Haut-Karabakh.

Il est lui aussi coincé en Arménie, incapable de se négocier un passage. Seule la Croix-Rouge réussit occasionnellement à traverser les barricades pour effectuer des évacuations médicales.

Les autorités du Haut-Karabakh ont dû imposer un système de rationnement dans les épiceries. Les préparations pour nourrissons, les légumes frais et les médicaments sont parmi les denrées les plus rares puisqu’elles sont régulièrement importées d'Arménie via le corridor maintenant bloqué.

« C’est la mort par asphyxie et l'Azerbaïdjan agit en toute impunité. »

— Une citation de   Gegham Stepanyan

Le cimetière à l'entrée de la ville de Goris est un rappel constant du fait que la région est une véritable poudrière.

Plus de 6000 soldats sont morts en 2020 (dont 3000 Arméniens) au terme d’une guerre de 44 jours entre l'Azerbaïdjan, qui revendique cette enclave, et les forces arméniennes, qui la soutiennent et la défendent.

Malgré un cessez-le-feu signé sous l’égide de la Russie et selon lequel le Haut-Karabakh a dû céder certaines de ses terres, les tensions restent vives entre les deux anciennes républiques soviétiques, qui s’affrontent depuis les années 1990 sans jamais parvenir à s'entendre sur une solution permanente.

Près de 3000 soldats russes ont été déployés dans le cadre d'une mission de maintien de la paix qui devait assurer la libre circulation dans le corridor de Latchine. Les soldats du Kremlin sont omniprésents à bord de leurs camions qui circulent librement de Goris à Stepanakert, mais ils refusent d’intervenir pour mettre fin au blocus.

La seule réponse qu'ils m’ont donnée, c’est qu’ils n'ont pas le mandat de recourir à la force, explique l'ombudsman aux droits de la personne du Haut-Karabakh, qui déplore l’inaction de la communauté internationale et l’absence de sanctions contre l'Azerbaïdjan.

Astghik Taranyan habite la toute dernière maison avant la frontière avec l'Azerbaïdjan, si bien qu’elle voit le corridor de Latchine de son balcon et se demande elle aussi ce que les Russes attendent pour exiger la fin du blocus.

C’est comme si la Russie regardait ailleurs, préoccupée par sa guerre en Ukraine, et pendant ce temps, nous vivons dans la peur, dit Astghik.

Son neveu est un des milliers de soldats arméniens qui ont péri dans les combats en 2020. Elle craint une autre guerre.

En effet, malgré le cessez-le-feu, des affrontements ont à nouveau éclaté au mois de septembre dernier entre les forces azéries et arméniennes.

Edgar habite lui aussi un de ces villages frontaliers près de Goris. Il s'est réveillé le 12 septembre dernier au son des tirs et des missiles, dont un qui a traversé le toit de son salon et qui a mis le feu à une partie de sa maison.

C’est la politique de l’intimidation et de la terreur, car outre le blocus et le risque d’une catastrophe humanitaire dans le Haut-Karabakh, de nombreux Arméniens redoutent les ambitions de l'Azerbaïdjan.

Une mission d'observation du Conseil européen était de passage à Goris alors que nous y étions pour commenter les allégations selon lesquelles l’Azerbaïdjan occupe désormais 50 kilomètres carrés de territoire arménien.

Pendant ce temps, à l'hôtel Mirhav de Goris, le petit déjeuner se prend sur la même table où des enfants jouent aux échecs. Plusieurs familles y ont élu domicile.

Les parents essaient de leur épargner le stress du conflit, mais ils savent tous ce qui est en jeu : la survie du Haut-Karabakh.

Cela fait des semaines qu’ils n’ont pas vu leurs proches, leurs écoles et leurs amis. Même les joindre par téléphone relève de la chance puisque les interruptions de courant sont quotidiennes dans l’enclave, où plus de 120 000 Arméniens demeurent coupés du monde.

Nous sommes forts et nous attendrons tant et aussi longtemps qu’il le faudra, affirme Dyana. L'Azerbaïdjan essaie de vider le Haut-Karabakh de ses Arméniens, mais personne, personne n’aime autant ce territoire que nous.

Alors que les adultes débarrassent les tables, les enfants chantent à tue-tête, sur un air patriotique, un poème qu’ils ont écrit en hommage à la route qui les mènera éventuellement vers la maison.

Deux grands-mères se sèchent les yeux et se posent la même question : Qu’est-ce qu’il faudra pour que la communauté internationale nous entende?

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