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Un chef d'orchestre mains levées devant l'océan.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Chaque été, durant quelques jours, mélomanes et virtuoses du quatrième art convergent vers Bamfield, une communauté isolée sur les terres ancestrales de la Première Nation Huu-ay-aht, sur l'île de Vancouver, pour vibrer aux rythmes du festival Music by the Sea. Incursion dans les coulisses.

Texte : Célyne Gagnon Photographies : Alexandre Lamic

Des gens rassemblés sur un parterre extérieur d'une salle de spectacle.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Il est 20 heures, un chaud samedi de juillet. L’atmosphère est festive, presque familiale. Les spectateurs se pressent, accoudés à la balustrade extérieure de la salle de concert, face à la mer.

En contrebas, sur les flots de Barkley Sound, le coup d’envoi du festival Music by the Sea est donné. Depuis la berge, Chris Donison, son directeur, dirige une fanfare de 11 avertisseurs à air comprimé installés sur 11 barques. Ses bras fendent l’air, mains tendues vers le ciel dans une sorte de ballet exalté.

Bienvenue à Bamfield, point culminant d’un périple sur mer et route de gravier pour rejoindre cette petite communauté d’environ 300 résidents qui accueille, pour quelques jours, public et musiciens venant d'un peu partout au pays et même de l'étranger.

Buff Allen sur un traversier.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Le périple

Quelques jours avant l'ouverture, Buff Allen, membre d'un sextet de jazz, prend la route du festival. Le périple débute à 4 h 30 pour ce musicien de l’île Bowen, située tout près de Vancouver.

Le batteur insulaire a chargé ses instruments à bord de sa petite Honda bleue la veille, afin de ne pas manquer le premier traversier de la journée.

Voyageant seul, il entend rejoindre la vingtaine de musiciens qui se rendent à Bamfield à bord d’un autocar nolisé, au départ de Victoria ce matin.

Il sait qu’il lui faudra plus de 12 heures pour parvenir sur la côte ouest de l’île de Vancouver, quelque 250 kilomètres plus loin.

Des gens assis dans un autocar.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

C’est que, passé la petite ville de Port Alberni, la route asphaltée se transforme rapidement en un chemin forestier de gravier, à la mesure de sa réputation : poussiéreux, rocailleux, cabossé, sinueux et, parfois, meurtrier.

Awful!, m’avait confié Buff Allen en pouffant de rire, lorsque nous avions entamé les préparatifs de ce reportage.

Si vous vous égarez, suivez les lignes électriques. Elles vous guideront jusqu’à Bamfield!, nous dit Chris Donison.

Un autocar sur une route de gravier.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Nous menons le cortège, suivis par Buff Allen, qui avance lentement dans la poussière épaisse que soulève notre voiture. L'autocar transportant les musiciens, loin derrière, manœuvre adroitement dans les interminables lacets du parcours.

Des travaux de nivellement sont en cours le long du trajet parce que la route de Port Alberni à Bamfield sera pavée d’ici l’automne 2023. Mais, pour l’instant, nous voilà loin de tout, y compris d’une connexion cellulaire.

Vous avez une réservation à Bamfield? Vous avez intérêt parce qu’il y a un festival de musique qui commence, et toutes les chambres sont prises!, nous prévient Nikki, une contrôleuse routière, en s’approchant de notre véhicule alors que nous faisons halte pour laisser passer les poids lourds de la construction.

Buff Allen sur un quai tire une glacière.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Buff Allen, qui en est à son deuxième Music by the Sea, n’a pas oublié les difficultés et les désagréments du trajet, mais il n'a pas hésité à accepter l’invitation que lui a lancée Neil Swainson, contrebassiste et meneur du sextet jazz, de faire partie de l’aventure.

La perspective de cette semaine au bout du monde, dans un décor d’une beauté sauvage exceptionnelle, où les effluves venant de la mer parfument le quotidien et où les heures glissent, suspendues, pour mieux laisser entendre l’appel de la musique, a suffi pour le convaincre de faire ses bagages.

Le festival commence à ressembler à une colonie de vacances pour musiciens professionnels, et Buff Allen y est notre guide.

Un village côtier.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Bamfield : une communauté tissée serrée

Si le trajet est difficile, son aboutissement ne déçoit pas. Le paysage est exceptionnel, et ceux qui l’habitent le sont tout autant. Les résidents affichent une gentillesse bienveillante peu commune.

Welcome to Bamfield!, s’écrie Kevin, le capitaine du petit bateau-taxi qui fait la navette entre East et West Bamfield. Il semble sincèrement heureux de nous accueillir!

Nous aimons beaucoup le festival!, affirme Katherine Frank, la caissière du magasin général The Market. Née à Ahousaht, une communauté autochtone située près de Tofino, elle vit à Bamfield depuis six ans avec Philip, son conjoint et membre de la Nation Huu-ay-aht.

Angel Hlatky devant le magasin général de Bamfield.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

En toute simplicité, Angel Hlatky, un petit bout de femme originaire de Los Angeles qui vit à Bamfield depuis une dizaine d’années, me raconte qu’elle y a suivi son Malboro Man, son cow-boy.

Cela a été un vrai coup de foudre, me confie-t-elle, le sourire dans les yeux. Le festival est un événement phare à Bamfield. C’est formidable de voir la communauté s’animer de nouveau après la COVID et attendre le retour du festival!

Dominic Desautels tient une clarinette dans une salle de spectacle vide, durant la journée.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Les musiciens qui viennent à Bamfield pour la première fois sont également soufflés par le charme des lieux.

« C’est capoté! L’intérêt de pouvoir venir dans un lieu majestueux et d’arriver pour me rendre compte que c’est vrai et que c’est encore mieux que ce que j’imaginais… C’est tellement fantastique. C'est tellement magnifique, merveilleux, époustouflant! »

— Une citation de  Dominic Desautels, première clarinette, Canadian Opera Company
Chris Donison de côté au piano.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Music by the Sea : un festival plus grand que nature

Le festival Music by the Sea a vu le jour durant l’été 2007. Des années auparavant, Chris Donison caressait l’idée de ce festival de musique campé dans un lieu exceptionnel.

« Pendant longtemps, j’ai nourri cette vision d’un lieu sauvage et magnifique pour accueillir un festival de musique hors-norme. Les gens me regardaient avec scepticisme. On trouvait que j'étais un hurluberlu. »

— Une citation de  Chris Donison, directeur du festival Music by the Sea

Le choix s’est arrêté sur Bamfield dans les années 2000, où la construction du centre Rix Centre, une installation d’enseignement et laboratoire de sciences marines, comprenant une salle de réception couverte et vitrée, était déjà en chantier sous la direction du cabinet d’architectes Hoog & Kierulf, de Victoria.

Des spectateurs assis en attendant le début d'un concert.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Les premiers concerts dans cet espace surplombant la baie Barkley s’y tiennent en janvier 2006, à l’occasion du 100e anniversaire du mythique sentier West Coast Trail, longeant la côte du Pacifique.

Après la pause forcée de la pandémie, orchestrer le quinzième festival – ou est-ce le dix-septième? La pandémie a bousculé le fil du temps – n’a pas été une mince tâche.

Il y a deux semaines, je me demandais encore comment on allait mettre tout ça en place à temps. Est-ce que le public sera au rendez-vous? Est-ce qu’on aura trouvé un hébergement pour tous les musiciens?, confie Chris Donison.

Une musicienne tient une contrebasse, de dos.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Il y parvient. Les musiciens du programme de musique classique sont logés dans un grand bâtiment multifonctionnel qui abrite dortoirs, cuisines et salles de répétition, alors que Buff Allen et les jazzmen s’installent dans deux petits chalets à l’ombre des grands cèdres, avec vue sur la mer.

C’est en partie grâce à l’esprit de solidarité qui anime la communauté de Bamfield que cela aura été possible.

Nous avons le sens de l’entraide, dit Max Jaworski, le chef du sympathique café Bamfield Wreckage, en souriant.

Des musiciens classiques en répétition.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

En coulisses : les artisans du festival

À l’instar des randonneurs qui s’attaquent au célèbre sentier West Coast Trail, situé à quelques kilomètres de Bamfield, les artistes et les artisans du festival sont habités d’un désir d’aventure et de dépassement de soi.

Car l'événement bouscule le familier et ses repères. Comme si le temps s’organisait hors du temps. Ici, le festival invite à une profonde symbiose avec la beauté environnante et les musiciens en témoignent, par la musique.

« Les musiciens sont ravis de se retrouver dans ce coin de paradis, loin de tout. Ils acceptent des conditions de travail et une rémunération qui n’est pas à la hauteur de leur talent, mais ils viennent parce que cela en vaut la peine. C’est une expérience unique! »

— Une citation de  Chris Donison, directeur du festival Music by the Sea
Des bateaux sur l'eau.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

La magie du lieu opère et ravit les novices autant que les habitués. Impossible d’être grognon avec une vue pareille, s’écrie Martin Finnerty, le régisseur de plateau, en embrassant le paysage d’un geste de la main.

D’être dans un lieu isolé, d’être près l’un de l’autre, ça affecte ce qu’on fait sur scène, musicalement et artistiquement parlant, raconte Dominic Desautels.

« En très peu de temps, on développe une espèce de proximité, une amitié presque instantanée. Si on était dans une grande ville, il n’y aurait pas la même magie que ce qui se passe actuellement. »

— Une citation de  Dominic Desautels, première clarinette, Canadian Opera Company
Buff Allen prépare des pâtes pendant que les musiciens sont assis autour d'une table discutant et souriant.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Pour Buff Allen, la complicité qui se noue au fil du quotidien et des répétitions est l’un des attraits du festival. Comme me le disait Neil [Swainson] : "Il n’y a pas que la musique. Nous sommes dans un endroit magnifique. Nous passons du temps ensemble, nous cuisinons, nous nous promenons la plage. Il faut que nous ayons des affinités."

Cuisiner ensemble et s’attabler autour d’un bon repas, voilà de quoi cimenter l’esprit de groupe et c’est heureux, car Buff Allen et les Cool Cats sont gastronomes.

Au menu : salade verte et pâtes fraîches nappées d’une sauce crémeuse aux champignons, parmesan et brandy. Buff Allen pétrit et glisse la pâte dans la petite machine qu’il a pris soin d’apporter dans ses bagages.

Des mains cassent un oeuf dans un plat.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Autour de la table, l’amitié est évidente, et l’humour au rendez-vous, malgré la fatigue du trajet et le décalage qui grignote les énergies de Neil Swainson et de Rob Piltch, arrivés la veille de Toronto.

J’ai vu Neil il y a deux ans, mais Rob Piltch [le guitariste du groupe] et moi ne nous sommes pas revus depuis 40 ans, confie Buff Allen.

Ensemble, ils retrouvent la complicité chaleureuse d’antan. Au fil des souvenirs, on évoque Leonard Bernstein, Cole Porter, Art Tatum, Irving Berlin, Quincy Jones et Charlie Watts. Le nom des Canadiens Aaron Davis et Holly Cole sort. Rob Piltch fait circuler une partition, Source, du compositeur Torontois Aaron Davis, un ami.

Deux hommes regardent des partitions dans une cuisine.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Nous choisissons ensemble les pièces que nous aimons. Les cuivres [le trompettiste Brad Turner et le saxophoniste James Danderfer] arriveront juste avant le concert de samedi. Nous les consulterons et nous ajusterons le programme, m’explique Neil Swainson.

Rob Piltch renchérit : Les musiciens jazz sont particuliers. Contrairement au monde du classique, où tout est réglé et organisé à l’avance, on a l’habitude de faire les choses spontanément, d’organiser au fur et à mesure. Nous nous sentons libres dans un endroit comme celui-ci. Se retrouver dans un lieu aussi beau nous rend heureux. C'est très différent.

La nuit est déjà fort avancée. Le photographe Alexandre Lamic et moi avons manqué la dernière traversée en bateau-taxi pour nous rendre dans notre lieu d’hébergement. Nous acceptons l’hospitalité, et les lits de fortune, du groupe. En quelques heures, notre amitié s’est tissée et ne se démentira pas.

Un homme allongé sous un piano fait des ajustements.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Communier avec l'éphémère

L’équipe du festival s’affaire à aménager la salle de concert. On va chercher le piano à queue demeuré à l’école de Bamfield, où l’instrument séjourne depuis le début de la pandémie.

Chris Donison, propriétaire de l’instrument, aurait souhaité transporter son Steinway, un piano à queue de concert, pour entendre sa sonorité riche et ronde qui sied si bien à une salle comme celle du Centre Rix. Il n’en a cependant pas été question : trop compliqué et trop coûteux, d’autant plus que le festival l’utilisera la semaine suivante, lors de son volet à Victoria.

Robert Dettling, l’accordeur de piano, attend, sur le qui-vive. Il ne chômera pas cette semaine, car l’air de la mer et la chaleur du soleil qui inonde la salle produisent leurs effets sur l’instrument.

Un homme accorde un piano.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Nous plaçons un écran devant les baies vitrées, car lorsque le soleil plombe, cela joue sur la hauteur et la tonalité du piano, explique Robert Dettling. J’accorde le piano une fois par jour, parfois deux. Demain, je viendrai après les répétitions et avant le concert.

L’instrument de marque Schiedmayer est néanmoins en très bon état, précise-t-il. Véritable orfèvre du son juste, il resserre ici, tapote là, examine de près la table d’harmonie de l’instrument, soucieux d’offrir à David Restivo, pianiste du sextet, un instrument à la mesure de son talent. Le regard du musicien en dit long sur le plaisir qu’il éprouve en caressant l’ivoire des touches.

Qu’avez-vous envie de jouer? Tu connais celle-ci? Rapproche-toi, Rob, que je t’entende un peu mieux, demande Neil Swainson dans un murmure aux musiciens.

Buff Allen et des musiciens de son sextet en répétition.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Tout se fait instinctivement : un mouvement du corps, un hochement de la tête, un regard furtif, chacun prend part à la conversation musicale et y apporte sa touche. Tour à tour, les musiciens interprètent quelques-unes de leurs pièces préférées, avant de choisir ce qui va composer le programme du concert inaugural.

En rafale s’élèvent alors les mélodies des standards du Great American Songbook, notamment You’ve Changed, How Deep is the Ocean? et You and the Night and the Music. Buff Allen déploie son talent, ses solos de batterie sont brefs, doux, voire délicats.

La répétition terminée, nous descendons prendre le bateau-taxi vers West Bamfield. La petite fourgonnette japonaise nous ramène au chalet, cahin-caha sur le sentier de terre. On m’invite pour l’apéro. Et comment refuser le délicieux poulet au vin de Neil Swainson?

Un orchestre en spectacle dans une salle vitrée qui donne sur l'océan.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Au diapason, entre mer et montagne

Le samedi, la salle du Rix Centre baigne dans la lumière dorée du couchant.

Une centaine de spectateurs sont au rendez-vous et, parmi eux, un groupe d’amies mélomanes qui a fait le trajet depuis Nanaimo, de l’autre côté de l’île de Vancouver. Ce concert sera le point final de leur périple en kayak sur la côte ouest.

Les applaudissements fusent. Le festival débute! Les musiciens de jazz attendent patiemment en coulisses. On leur réserve le volet du programme de la soirée qui débute après l’entracte.

Le directeur du festival, Chris Allen, de dos regarde un concert.
Radio-Canada / Alexandre Lamic

Le ciel s’empourpre sur la nuit qui s’annonce en toile de fond. Brad Turner, le trompettiste, et James Danderfer, le saxophoniste, sont arrivés de Vancouver in extremis!

Les premières notes de Source s’élèvent et, avec elles, le souvenir de ces quelques heures partagées au bout du monde et hors du temps.

Déjà, Buff Allen se dit qu’il s’ennuiera des navettes à bord de la petite camionnette rouge et du bateau-taxi. Il faudra revenir l’année prochaine.

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