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Un chameau se dresse dans un champ devant une école.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

La République de Kalmoukie, ses fermiers et les foudres du réchauffement climatique.

Des dunes de sable en Kalmoukie.
Radio-Canada

Bienvenue en République semi-autonome de Kalmoukie, le seul désert artificiel du continent européen. Avec ses dunes à perte de vue, on se croirait par moments dans le Sahara, mais nous sommes au cœur des steppes, dans le sud de la Russie.

L’homme est à blâmer pour l'érosion du sol, trahi par des décennies d'agriculture abusive menée par le régime soviétique. Cette région, qui était autrefois un pâturage unique pour le bétail, est aujourd’hui la plus aride de l'Europe.

Un berger devant sa maison.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Aujourd’hui, ce sont les changements climatiques qui exacerbent la dégradation du sol et des lacs. Les sécheresses sont devenues la norme et les pluies sont rarissimes.

C’est la réalité hostile qu’endure ou fuit une population qui dépend presque entièrement de l’agriculture.

Hongor, le berger, regarde au loin.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Tous les matins, Hongor Mandjiev saute sur sa moto et pousse son troupeau de moutons pendant des heures et sur des kilomètres afin de trouver où les faire brouter.

La plupart des fermiers doivent parcourir 10, parfois même 20 kilomètres, c’est très difficile. Même que certains troupeaux n’ont plus besoin d'être guidés parce qu'ils savent très bien qu’il n’y a rien à brouter près des fermes.

En raison du climat et du manque de pluie, on ne peut plus exploiter le même pâturage, explique Hongor. C’est une catastrophe naturelle. L’herbe est dévorée et n’a pas le temps de se renouveler, on ne peut plus exploiter le même pâturage. Sans l’élevage, nous ne sommes rien.

Un troupeau de moutons.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Hongor porte en lui 400 ans de tradition kalmouke. Ce peuple descendant des bergers nomades de Mongolie forme ce qui demeure à ce jour la seule nation bouddhiste de l'Europe.

Les pratiques d’élevage se transmettent de père en fils. Et l'idée de voir ses enfants partir d’ici, comme le font tant d'autres pour une meilleure vie, lui donne des maux de ventre.

Un Kalmouk sans les steppes, c’est comme du thé sans lait, dit Hongor en prenant quelques gorgées de thé chaud que son frère fait mijoter sur le poêle. Assis à table avec sa fille et son fils, il nous parle de la dégradation du sol et des sécheresses qui accablent le territoire. C’est une menace existentielle.

Des cochons errent devant un bâtiment abandonné.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Les villages se vident en Kalmoukie. Plus de 4600 personnes ont quitté la République pour la grande ville depuis 2019.

Des fermes abandonnées hantent les steppes sur la route qui mène à Bergan, un autre petit bled où l'hôpital n’est plus qu’un squelette de brique, et le centre culturel est laissé aux cochons qui errent dans les rues couvertes de sable et de poussière.

Rimma dans sa classe.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Devant l'école, un chameau monte la garde, mais on peut entendre quelques enfants rire au loin.

C’est ici que Rimma Boldyreva, 71 ans, enseigne la biologie aux 70 élèves qui fréquentent l'établissement. Quand Rimma était petite, il y en avait plus de 1000.

À l'époque, l’herbe montait jusqu'aux hanches, on faisait pousser des tomates et même des melons. Aujourd’hui, regardez, on ne peut rien planter, nous sommes entourés de sable.

Altusha dans une classe.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Rimma a pris l'habitude d'emmener ses élèves arpenter les dunes dorées qui sont visibles à l'œil nu de la fenêtre de sa classe. On les mesure pour qu’ils saisissent l’ampleur des enjeux climatiques qui poussent tant de familles à l'exil.

Une jeune de 15 ans, Altusha, nous raconte qu'elle a déjà quitté son village natal, qui se trouve à 70 kilomètres seulement, parce qu'il a été englouti par le sable. Elle craint le même sort pour Bergan.

Et c'est très certainement ce qui nous attend si ça continue. Il n’y a pas eu une seule goutte de pluie du mois de juin au mois septembre. Pas une seule, assure Rimma Boldyreva.

Le sable de Kalmoukie s'étend à perte de vue.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

La désertification gruge désormais 80 % du territoire kalmouk, et la température moyenne a augmenté de 1,2 degré Celsius en moins de dix ans.

Avec ce genre de climat digne du désert et non des steppes, il sera impossible de barrer la route au sable, explique l’enseignante, ou de renverser le phénomène. Chaque année, il y a des sécheresses, et celle de 2020 a été la pire, il n’y avait même pas d'ambroisie, encore moins d'herbe.

Les fermiers déclarent avoir perdu 40 % de leur bétail. Des milliers de chevaux, de vaches et de moutons sont morts de faim ou de soif.

Igor dans un champ.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Les vaches qu’Igor Ochirov a pu sauver, il les a vendues pour la moitié du prix. La ferme qu’il a construite de ses propres mains et avec tant de fierté est aujourd'hui vide. Il nous guide vers l’étable la gorge nouée d’émotion.

Qu'est-ce qui va nous arriver? On va perdre l'élevage? Mon âme souffre, j'ai trois enfants. La terre ne nous doit rien, mais je prie le Bon Dieu pour qu’il nous aide.

Des solutions de remplacement économiques, il y en a peu ou pas du tout dans son petit coin de pays. Il est aujourd’hui propriétaire du tout petit magasin général à l'entrée du village d’Ernievsky, mais la vie est dure et l’avenir est incertain.

Des gens réunis devant l'entrée d'un bâtiment.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

La petite équipe de l'Institut de recherche des terres arides n’a pas l’habitude de recevoir des visites de l’étranger. Elle nous a reçus avec du thé, des biscuits et une présentation PowerPoint, le temps de nous faire la démonstration de la catastrophe environnementale qu’elle documente depuis la création de l’institut en 1999.

Le financement que l’institut reçoit est suffisant pour acheter les meubles et les ordinateurs, mais ce sont eux, les scientifiques, qui financent leurs déplacements et les recherches sur le terrain, dit Svetlana Ulanova.

Elle prévient que la menace la plus alarmante est désormais la vitesse avec laquelle les réservoirs d’eau s'assèchent. En raison de la hausse des températures et de la sécheresse, ce phénomène s'accélère.

Un lac se retire, le sable avance.
Radio-Canada

Nous avons pu le constater avec notre drone tout au long de la route qui mène à la capitale Elista, où se trouve l'institut. Les lacs se vident et ce qui reste d’eau dans les centaines d'aquifères de la République est trop salé pour la consommation humaine, explique Svetlana.

L’eau potable est livrée par camion et limitée dans certaines régions.

La désertification, le manque d’eau et l'épuisement des pâturages sont des problèmes critiques qui menacent le bien-être économique. En dépit de certains programmes d’aide aux fermiers, aussi menus soient-ils, la migration des familles vers les villes continue.

Des moutons dans un champ surplombé par la lune.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Le gouvernement de Kalmoukie a imposé récemment une limite sur le nombre de têtes de bétail que chaque ferme peut exploiter, mais personne ne respecte les règles, confie Hongor en appelant ses moutons pour les faire rentrer au bercail.

Là où il est permis d’en avoir 1000, certains fermiers privés en ont le triple, dit-il.

Bien que ce genre de pratique sauvage soit la cause primaire de la dégradation du sol, l'élevage demeure la principale source de revenu. Sauf que la terre ne pourra bientôt plus soutenir ce genre d'élevage à grande échelle, selon l'Institut de recherche des terres arides de Kalmoukie.

Un lac asséché.
Radio-Canada / Tamara Alteresco

Regardez, on se croirait en Arizona ou en Oklahoma!, dit Hongor, en nous guidant vers ce qui était autrefois un lac pour voir le soleil se coucher. Il ne se remplit que lorsqu’il pleut très très fort, mais de nos jours, c’est rare, même l’automne.

La terre nous parle, et ce qu’elle nous dit, c’est : "Je vous traite comme vous m’avez traitée".

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