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 Ed Bitternose et Ben Pratt ont visité leur ancien pensionnat.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Alors que le Canada souligne le 30 septembre la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, des survivants des pensionnats pour Autochtones racontent l’horreur qu’ils ont vécue et partagent leurs espoirs pour l’avenir.

Un bâtiment abandonné.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Le pensionnat pour Autochtones de Muskowekwan, en Saskatchewan, est l’un des derniers restants sur les 139 construits au Canada. Fermé en 1997, il donne encore froid dans le dos, surtout lorsqu’on le visite après avoir entendu les récits terrifiants de ceux qui l’ont fréquenté.

Une pièce abandonnée de l'ancien pensionnat, couverte de fientes de pigeon.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

L’école a été vidée de ses meubles. Les fenêtres sont murées; les plafonds sont éventrés et la peinture, écaillée, pèle.

S’en dégage une forte odeur d’humidité et de fientes, gracieuseté de la colonie de pigeons qui s’y est installée.

L’endroit est lugubre.

Ed Bitternose assis dans les marches d'un escalier.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ed Bitternose est aujourd’hui un gaillard de près de deux mètres. Et pourtant, c’est avec des yeux d’enfant qu’il redécouvre les lieux qui ont hanté sa jeunesse.

Tout me paraissait beaucoup plus grand à l’époque, dit-il en jetant un regard sur l’estrade où se dressait l’autel dans la chapelle.

Ed Bitternose porte un chapeau de paille.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Le dortoir des garçons est associé à ses pires souvenirs. J’y entendais des pleurs étouffés la nuit. J’ai compris plus tard pourquoi.

« J’ai été agressé sexuellement dans le dortoir des garçons. Il m’arrive encore de ne pas pouvoir m’endormir sans la couverture serrée autour de mes chevilles et sans avoir la tête sous l’oreiller. »

— Une citation de  Ed Bitternose, ancien élève des pensionnats de Muskowekwan et de George Gordon

Ed n’a jamais compris pourquoi la surveillante, qui n’était qu’à quelques mètres, n’intervenait jamais pour protéger les enfants.

Ed Bitternose dans une pièce désaffectée.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ed a tenté de s’enfuir à plusieurs reprises, mais, chaque fois, évasion rimait avec punition. Il était forcé de s’agenouiller plusieurs jours sur un manche à balai dans la salle de bains.

Il boite encore de nos jours.

Comble de la torture psychologique, de son lieu de détention, il pouvait voir la maison de ses parents à moins de 100 mètres. Je ne comprenais pas pourquoi on me forçait à rester là. Je me demandais ce que j’avais fait de mal.

Le sous-sol du pensionnat de Muskowekwan.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Le pensionnat de Muskowekwan était géré par les oblats, donc par l'Église catholique. Mais tout ce dont Ed Bitternose se souvient à propos du personnel, c’est sa méchanceté.

« Si on regardait les filles de l’autre côté ou si l’on se regardait l’un l’autre, on se faisait frapper derrière la tête. Parfois, le superviseur nous donnait des coups de poing. Il semblait toujours viser là où ça fait le plus mal. »

— Une citation de  Ed Bitternose, ancien élève des pensionnats de Muskowekwan et de George Gordon
Portrait de Ben Pratt.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Les élèves du pensionnat de la communauté George Gordon, juste à côté, sous la férule de l’Église anglicane, n’étaient pas mieux traités. Ben Pratt en est resté traumatisé.

« On ne ressentait jamais d’affection. On ne m’appelait jamais Ben. Je n’étais qu’un numéro, le numéro 38. »

— Une citation de  Ben Pratt, ancien élève du pensionnat de George Gordon
L'arrière du pensionnat de Muskowekan, abandonné.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Pire, entre 1968 et 1984, le pensionnat était dirigé par un pédophile notoire, William Starr. Ce prédateur sexuel a par la suite reconnu avoir abusé de centaines d’enfants. Il a plaidé coupable en 1993 d’avoir agressé 10 élèves âgés de 7 et 14 ans. Il a été condamné à quatre ans et demi de prison.

Portrait de Ben Pratt.
Radio-Canada

Ben Pratt raconte avoir été violé à de multiples reprises par William Starr.

« Derrière son bureau, il avait une petite pièce avec une télévision, un lit et un canapé. Il faisait venir quatre ou cinq d’entre nous et nous violait tous. On ne disait rien. On rentrait au dortoir en pleurant. »

— Une citation de  Ben Pratt, ancien élève du pensionnat de George Gordon

Il se souvient de la honte ressentie, de son caleçon taché de sang qu’il cachait pour que personne ne sache.

Ben Pratt lit un livre.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ben Pratt est un homme marqué pour la vie. Il avoue avoir eu de gros problèmes d’alcool et de drogue, comme presque tous les élèves qui ont vécu la même chose que lui. Il dit aussi avoir songé au suicide à plusieurs reprises. Son cousin est passé à l’acte.

Aujourd’hui, Ben dit avoir trouvé la paix et la sérénité dans la Bible, qu’il a apprise par cœur. Il y a aussi puisé la force de parler et de dénoncer le drame vécu en silence par des générations d’Autochtones.

Ben Pratt porte la casquette.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ben ne peut retenir ses sanglots lorsqu’il parle de ses parents. Peu avant leur mort, il a trouvé le courage de leur raconter son calvaire.

« Je suis allé voir mon père à l’hôpital. Je lui ai dit : "Papa, au pensionnat, je me suis fait violer." Il m’a agrippé le visage en criant et en pleurant et m’a dit : "Moi aussi, mon fils!" »

— Une citation de  Ben Pratt, ancien élève du pensionnat de George Gordon

Il apprendra peu après que sa mère avait vécu la même chose.

Ben et Ed devant l'ancien pensionnat de Muskowekwan.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Les drames vécus dans leur jeunesse par Ed Bitternose et Ben Pratt les ont rapprochés, réunis par une quête commune de justice et de vérité.

Lorsque, encore jeune homme, Ed a appris les agressions dont avait été victime son ami, il est allé voir la GRC. Personne ne va croire Ben, lui a-t-on répondu, ce n’est qu’un alcoolique.

Des peluches sur des marches d'escalier.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Sur les marches à l’entrée du pensionnat de Muskowekwan, des chaussures et des jouets ont été déposés.

Ils symbolisent les douzaines d’élèves de l’école, portés disparus au fil des ans.

Une étude des registres indique qu’au moins 35 enfants ne sont jamais rentrés chez eux.

Le conseil de bande de Muskowekwan a été le premier au Canada à faire réaliser une fouille des terrains autour de l’école à l’aide d’un sonar pour localiser les corps. Il pourrait y en avoir une soixantaine.

Portrait de Cynthia Desjarlais.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Cynthia Desjarlais est membre du conseil de bande et ancienne élève du pensionnat de Muskowekwan. Si la plupart des communautés autochtones ont fait détruire leurs pensionnats, les aînés de Muskowekwan ont décidé de conserver le leur.

« Nous ne pourrons jamais oublier ce qui s’est passé dans ces pensionnats. Cela fait partie de notre mémoire pour toujours. Et si nous ne pouvons pas l'oublier, le reste du monde ne devrait pas oublier non plus. »

— Une citation de  Cynthia Desjarlais, membre du conseil de bande de Muskowekwan

Cynthia a fait reconnaître le caractère historique du pensionnat de Muskowekwan. Elle souhaite maintenant en faire un musée pour que de l’horreur naisse quelque chose de positif. Parce qu’on ne peut pas changer le passé, mais on peut faire de notre mieux pour changer l’avenir.

Ben Pratt devant le pensionnat de Muskowekwan.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Lorsqu’il entend parler d’excuses, de vérité et de réconciliation, Ben Pratt ne cache pas son scepticisme. J’en ai marre de voir les politiciens mentir en direct à la télé pour se faire élire.

« Ce truc vérité et réconciliation, ce ne sont que de beaux mots… C’est de la foutaise! Je n’ai jamais rien vu se produire à Gordon après tous ces abus ou à l’école de Muskowekwan avec tous ces enfants disparus, tous ces corps retrouvés. »

— Une citation de  Ben Pratt, ancien élève du pensionnat de George Gordon
Ed Bitternose regarde par une ancienne fenêtre.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ed, lui, veut y croire. Encore faut-il s’entendre sur la démarche. Au lieu de nous dire en permanence ce que l’on devrait faire et comment on devrait se sentir, les élus devraient écouter davantage les membres des Premières Nations.

« La réconciliation, ça devrait vouloir dire que nos peuples se rassemblent et que l’on essaie de se comprendre mutuellement pour aller de l’avant. »

— Une citation de  Ed Bitternose, ancien élève des pensionnats de Muskowekwan et de George Gordon
Un enfant devant des tipis.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Il cite en exemple la construction des tipis qui, pour être solides, doivent être montés avec les perches disposées l’une à côté de l’autre et non l’une par-dessus l’autre. Il en va de même, selon lui, pour les peuples du Canada. Nous sommes bien mieux côte à côte que si l’un essaie de dominer l’autre.

En un mot, réconciliation implique aussi réparation et, surtout, nécessite de jeter ensemble les bases d’une nouvelle relation.

Une ligne téléphonique bilingue d'aide aux anciens des pensionnats pour Autochtones et aux personnes touchées par les pensionnats offre un soutien psychologique et fournit des références pour l'obtention de soutien. Elle est accessible 24 heures sur 24, au 1 866 925-4419.

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