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Image : Des Inuit se déplacent dans une embarcation dans la baie de Frobisher. En arrière-plan, la capitale du Nunavut, Iqaluit.

Ils sont nombreux à bouillir en silence dans la plus grande circonscription fédérale. Les Inuit du Nunavut pourraient envoyer lundi un profond signal politique en réponse à leurs espoirs déçus. Il ne s’agit que d’un comté, mais la symbolique est forte.

Texte et photos : Marc Godbout

Image : Takialuk Sagiatook navigue sur les eaux de la baie de Frobisher, au sud de l'île de Baffin.

Le ciel est en train de tourner en un bleu éclatant qu'on voit habituellement lors des grands froids.

Takialuk Sagiatook prend le large sur les eaux de la baie de Frobisher, au sud de la terre de Baffin. Il part chasser le phoque. C’est aussi une occasion de prendre la température de l’eau à quelques jours du scrutin.

La plupart d’entre nous sont peut-être pauvres. Mais nous ne sommes pas stupides. Le ton est donné.

Image : Un avion sur une piste de l’aéroport d’Iqaluit.

Bienvenue à Iqaluit, où les ministres libéraux débarquent des avions comme des clowns de cirque sortant d'une Volkswagen.

C’est ainsi que commence l’éditorial du principal journal du Nunavut, le Nunatsiaq News, publié quelques jours à peine avant le déclenchement des élections fédérales.

On dirait qu'à chaque fois qu'un vol atterrit, un autre émissaire du premier ministre Justin Trudeau surgit, ajoute l’éditorialiste. Les dépenses du gouvernement à l'approche d'une élection ne font qu'alimenter le cynisme et éroder la confiance du public dans le gouvernement.

Image : Un paysage du Nunavut au mois de septembre.

La circonscription du Nunavut est la plus étendue géographiquement. À elle seule, elle couvre le cinquième de la superficie du Canada et traverse trois fuseaux horaires.

25 communautés se trouvent sur ce territoire de près de 2 millions de kilomètres carrés. Nunavut est la deuxième plus grande circonscription électorale dans le monde après celle d'Irkoutsk, en Russie.

Image : Trois Inuit sur une colline tout près d'Iqaluit.

85 % de ses électeurs sont des Inuit, ce qui en fait le comté fédéral ayant la plus importante population autochtone au Canada.

L’âge moyen au Nunavut est de 26 ans. Au Canada, il se situe à 41 ans.

De tous les territoires et provinces, c’est ici que l’espérance de vie à la naissance demeure la plus courte. Elle est de 10 ans inférieure à la moyenne nationale.

Image : Le phoque tué par Takialuk Sagiatook dans la baie de Frobisher.

À quelques kilomètres de la côte, Takialuk Sagiatook a déjà abattu un phoque.

Alors qu'il met le cap sur Iqaluit, l’Inuk de 41 ans s’ouvre davantage sur ses intentions.

J’ai toujours voté libéral. Cette fois-ci, je ne le ferai pas. Pour moi, un gouvernement libéral représentait l’espoir d’accorder une place plus importante à l’Arctique et de pouvoir vivre plus dignement. Ça ne s’est pas produit.

Image : La députée sortante de la circonscription du Nunavut, Mumilaaq Qaqqaq.

En 2019, les Inuit avaient tourné le dos à Justin Trudeau et lancé un premier avertissement aux libéraux.

Ils ont élu Mumilaaq Qaqqaq, 25 ans. Elle devenait ainsi la plus jeune et la première députée néo-démocrate à remporter la circonscription depuis la création du Nunavut en 1999.

Image : La députée sortante de la circonscription du Nunavut, Mumilaaq Qaqqaq.

Mumilaaq Qaqqaq s’est exprimée avec fougue tout au long de son mandat, dénonçant sans relâche l’inaction d’Ottawa face aux différentes crises auxquelles les Inuit restent confrontés, dont celle du logement.

Après avoir annoncé qu’elle sollicitait un nouveau mandat, la députée est revenue sur sa décision. Les libéraux y ont aussitôt vu une occasion en or de reprendre cette circonscription.

Dans son discours d’adieu à Ottawa, Mumilaaq Qaqqaq a déclaré avoir été victime de profilage racial au Parlement. Elle a aussi accusé le gouvernement fédéral de refuser de fournir aux Inuit les droits de la personne fondamentaux.

Image : Saa Shaa est assis dans sa tente qu’il a installée sur le bord d’une plage à Iqaluit.

Saa Shaa vit depuis plusieurs mois sur une plage d’Iqaluit dans une tente tachée de moisissures. À l’approche des grands froids, il est toujours incapable de trouver un logement.

Je suis fatigué. Je n’en peux plus d’être un sans-abri, explique l’homme de 55 ans. On nous promet continuellement de nouveaux logements. Où sont-ils? S’il y en a, ils ne sont pas pour nous.

Image : Un jeune Inuk est caché entre deux chaises sur une galerie.

Ce garçon qui joue à cache-cache habite dans un logement de deux chambres à coucher. Neuf personnes y vivent.

Au Nunavut, la fréquence de la tuberculose chez les Inuit demeure aussi élevée que dans certains pays d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est.

Les conditions de vie comme les logements surpeuplés contribuent à un risque accru d’exposition à cette maladie infectieuse.

Image : Une maison inhabitable à Kinngait dans le sud-ouest de l’île de Baffin.

Le Nunavut a le taux le plus élevé de logements surpeuplés au Canada. Il a six fois le taux national de logements nécessitant des réparations majeures.

Le dernier budget fédéral prévoit 25 millions de dollars pour aider le Nunavut à réparer les maisons et à construire une centaine de nouvelles unités.

Mais le territoire a besoin au minimum de 3000 logements. Bâtir ici coûte trois fois plus cher que dans la grande région de Toronto. La construction d’un seul logement revient en moyenne à 642 000 $.

Image : Le chef libéral Justin Trudeau discute avec la candidate du PLC Pat Angnakak lors de son passage à Iqaluit.

Comprendre le Nunavut, comprendre le Nord est la seule façon de comprendre correctement le Canada et tous les Canadiens.

Une citation de :Justin Trudeau, 30 août 2021

Presque à mi-chemin dans la campagne, le chef libéral a fait une visite éclair au Nunavut.

Devant la presse nationale et locale, il était accompagné de sa candidate, Pat Angnakak, une ancienne députée territoriale qui tente de succéder à Mumilaaq Qaqqaq.

Image de La Presse canadienne/Nathan Denette

Image : Le chef libéral Justin Trudeau discute en compagnie de la candidate du PLC, Pat Angnakak, lors de son passage à Iqaluit.

Au Nunavut, on dit souvent qu’un premier ministre s'y rend quand il est en difficulté, pour rehausser son image et montrer qu’il dirige un grand pays.

Lors de son passage, Justin Trudeau a notamment promis 360 millions de dollars aux Inuit du Grand Nord pour le logement.

Mais il faut savoir que cette somme répartie sur quatre ans devra être divisée entre le Nunavut, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, le Québec et le Labrador.

Image de La Presse canadienne/Nathan Denette

Image : Des Inuit font la queue à l’extérieur de la soupe populaire d’Iqaluit.

Alors que le chef libéral était accueilli par une centaine de personnes à Iqaluit, au moins 150 autres faisaient la queue à la soupe populaire cette journée-là.

Ici, la distribution des denrées alimentaires peut durer parfois une heure et demie.

Image : Un Inuk mange une soupe qu’il s’est procurée à la soupe populaire.

Jemessee dévore une soupe au phoque préparée dans les cuisines de la banque alimentaire d’Iqaluit.

Certains jours, jusqu’à 200 repas y sont distribués.

Image : Un Inuk montre des sandwichs qu’il vient de recevoir à la soupe populaire.

Les plus récentes données de Statistique Canada ont confirmé que 57 % de la population du Nunavut souffre d'insécurité alimentaire. C'est plus de quatre fois la moyenne nationale de 12,7 %.

Image : Une jeune Inuk fait des bulles de savon.

Un rapport d’un groupe d’experts publié en 2019 révélait que 76 % des enfants inuit d'âge préscolaire sautent régulièrement des repas. Pire encore, 60 % d'entre eux ont déjà passé au moins une journée sans rien manger.

Image : Une affiche de la candidate du NDP, Lori Idlout, dans la petite communauté d’Apex qui est rattachée à Iqaluit.

Les Canadiens savent un peu plus à quoi nous sommes confrontés. Mais ça ne doit pas s’arrêter là.

Ce constat est celui de l’avocate Lori Idlout qui souhaite prendre la relève de Mumilaaq Qaqqaq.

Depuis deux ans, le NPD connaît une résurgence au Nunavut.

Image :  La candidate du NDP, Lori Idlout.

J’ai moi-même voté libéral en 2015 quand Justin Trudeau a fait campagne pour la première fois. J'avais tellement d'espoir.

Une citation de :Lori Idlout, candidate néo-démocrate
Image : Une tente devant une aurore boréale, à l’extérieur d’Iqaluit, la capitale du Nunavut.

Une aurore boréale offre un spectacle époustouflant en retrait d’Iqaluit. Ironiquement, cette photo a été prise au bout d’un chemin baptisé Road to Nowhere, la route qui ne mène nulle part.

De toutes les circonscriptions fédérales, celle du Nunavut est celle qui souffre du plus grand déficit en infrastructures.

En 2019, le gouvernement libéral avait attendu le jour précédant le déclenchement des élections pour présenter le Cadre stratégique sur l’Arctique et le Nord, une politique pourtant promise en 2015.

Image : Des antennes satellites sur une colline tout près d’Iqaluit.

En 2021, les communications demeurent une barrière importante pour cette partie du pays.

La vitesse d'Internet la plus rapide au Nunavut est huit fois plus lente que la moyenne nationale.

C'est le seul, parmi les provinces et territoires au Canada, à ne pas avoir d'accès résidentiel à des vitesses Internet supérieures à 25 mégabits par seconde. Ici, la plus élevée est de 15 mégabits par seconde.

Image : Le chantier du futur port en eau profonde d’Iqaluit.

Le Canada reste la seule des nations arctiques à ne pas avoir de port en eau profonde. C’est pourtant ici que se trouve 40 % du littoral canadien. Aucun gros navire ne peut encore accoster au Nunavut.

Ce genre d’infrastructure portuaire qui doit notamment permettre de faciliter l’approvisionnement annuel est actuellement en construction à Iqaluit. Mais ce projet présenté en 2006 n’est toujours pas terminé. Il pourrait ne pas l’être avant 2023.

Image : Takialuk Sagiatook navigue sur les eaux de la baie de Frobisher et regarde au loin avec des jumelles.

C'est ainsi qu'Ottawa traite le Nord , résume Takialuk Sagiatook alors que le vent se lève dans la baie de Frobisher.

Les promesses de dernière minute et les visites ministérielles préélectorales n’ont jamais cessé. Mais dans la plus grande circonscription du pays, les progrès semblent aussi lents qu’Internet.

Takialuk Sagiatook, lui, résume en une phrase l’état d’esprit d’une grande partie de l'électorat : c’est comme si le poisson ne veut plus mordre à l’appât.

Marc Godbout, Iqaluit

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