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Image : Lauretta McKenzie et Samuel Shem devant leur camp estival sur l'île de Fort George.

Délogés de leur île par des barrages hydroélectriques bâtis sur la Grande Rivière il y a 40 ans, les habitants de Chisasibi affrontent désormais les défis du quotidien sur la terre ferme, tout en demeurant attachés à leur territoire ancestral.

Texte et photos : Jean-Michel Cotnoir

Image : Une carte du Québec trace la route qui sépare Montréal et Chisasibi.

Un voyage au bout de la route, c'est ce que représente un trajet en voiture vers Chisasibi, qui signifie Grande Rivière, en cri. Près de 1000 kilomètres séparent la ville de Val-d'Or de cette métropole du nord, qui compte quelque 5000 habitants, soit la plus importante communauté crie au Québec.

De Montréal, il faudra compter plus de 16 heures en voiture pour atteindre la fin de la route Billy-Diamond (autrefois nommée route de la Baie-James), à quelques kilomètres seulement du cœur du village.

Image : Des cônes oranges bloquent une route.

Trois cônes orange bloquent l’accès à l'ancien chemin menant à l'île de Fort George. Cette île, les Cris de Chisasibi la fréquentent depuis des siècles. La Compagnie de la Baie d'Hudson y a établi un poste de traite de fourrures en 1803, transformant ce qui était autrefois un lieu de rendez-vous occasionnel en lieu de résidence permanent.

Dans ce contexte, le déménagement de l'île vers le continent a été un choc pour la plupart des habitants de Chisasibi.

Après la construction des grands barrages, à la fin des années 70, Hydro-Québec considère que les risques d'érosion sur l'île de Fort George pourraient la rendre inhabitable. En 1979, les dirigeants de la communauté se voient obligés de prendre la décision de déménager. 

Image : Samuel Shem et Lauretta McKenzie devant une église abandonnée

Samuel Shem et Lauretta McKenzie ont passé la majeure partie de leur vie sur l’île de Fort George. Ils font partie de ceux qui ont vécu le déménagement de l'île vers la rive sud de la Grande Rivière.

De tous les bâtiments présents sur l'île en 1980, seule une église, encore debout, permet de se replonger dans le décor de l'époque.

« Le déménagement, ça a été un deuil pour bien des gens. C'est ici que je me suis marié. C’est certain que ça rappelle de bons souvenirs. »

— Une citation de  Samuel Shem, habitant de Chisasibi
Image : Une barge accoste sur la berge de la rivière La Grande.

Près de 40 ans plus tard, l’érosion des berges n’a pas progressé autant qu’anticipé. Ainsi, de nombreux habitants de Chisasibi empruntent chaque été le petit traversier qui assure la liaison entre l'île et la terre ferme.

À l’instar de Lauretta et Samuel, plusieurs Chisasibiens se rendent à leur camp estival pour y profiter de la quiétude insulaire.

« On vient ici pour trouver la paix. Quand on emprunte le traversier, on laisse nos soucis derrière.  »

— Une citation de  Lauretta McKenzie, habitante de Chisasibi
Image : Daisy House assise à son bureau

Le déménagement a mis un terme aux craintes liées à l’érosion sur l’île, mais plusieurs défis subsistent dans la communauté reconstruite sur le rivage.

Questionnée sur les principaux soucis qui touchent les habitants de sa communauté, la cheffe de la Nation crie de Chisasibi, Daisy House, évoque un problème touchant une majorité de familles à faible revenu : le manque d'accessibilité aux logements sociaux. Sur cette terre qui regroupe au plus 5000 âmes, le besoin demeure criant.

« On a une liste d’attente qui varie entre 800 et 1000 familles. On veut améliorer ça parce qu’il y a un impact sur l’emploi, sur les jeunes à l’école et sur les couples et les familles. Quand il y a une quinzaine de personnes dans une même maison, alors que la moyenne au Canada est de quatre, ça crée des problèmes sociaux. »

— Une citation de  Daisy House, cheffe de la Nation crie de Chisasibi
Image : Alexandra Jean et David Marentette devant leur maison avec leurs deux chiens

Enseignante au primaire depuis six ans à Chisasibi, Alexandra Jean est bien placée pour témoigner des effets de la pénurie de logements et du surpeuplement que cela cause dans certains foyers.

« Pour certains élèves, on doit combler des besoins primaires, comme s’assurer qu’ils aient mangé le matin, s’assurer qu’ils aient de l’amour. Si l’enfant a eu une fin de semaine difficile, on ne pourra pas avancer l’enseignement. Ici, il faut créer le lien, plus que nulle part ailleurs. »

— Une citation de  Alexandra Jean, enseignante
Image : Un tipi est construit devant l'école primaire de Chisasibi

Originaire de Montréal, Alexandra Jean fait partie des nombreux travailleurs de l'éducation et de la santé venus « du sud » pour contribuer à améliorer la qualité de vie à Chisasibi.

C’est le rythme de vie moins effréné caractérisant l’endroit qui a séduit l’enseignante. Même si elle a trouvé l'amour à Chisasibi et qu'elle s'apprête à y fonder une famille, Mme Jean reconnaît que la transition n'est pas aussi facile pour tous.

« Pour bien des gens, c'est un choc culturel. Commencer à enseigner à Montréal, c'est difficile, mais en arrivant ici, dans un milieu où les élèves ne parlent pas ta langue, ça l'est encore plus. Souvent les gens vont quitter, mais je leur dis : "Reste au moins deux ans et tu vas voir, ça va être correct!"  »

— Une citation de  Alexandra Jean, enseignante
Image : Des logements le long d'une rue

Afin d'attirer et de retenir les nécessaires travailleurs de la santé et de l'éducation, plusieurs mesures ont été mises en place. Des logements modernes destinés à héberger ces travailleurs ont notamment été construits en quantité à l'intérieur du village.

Malgré cette abondance de logements récents, de nombreuses familles n’ont pas les moyens d’y loger, et continuent de vivre dans des conditions difficiles.

C’est une situation que l’on veut régler en priorité. Avec le manque de financement, on doit être créatifs et construire des maisons qui seront adaptées aux familles de tous les revenus. - Daisy House, cheffe de la Nation crie de Chisasibi

Image : L'intérieur d'une épicerie.

Au cœur du village de Chisasibi, la pénurie de logements n'est pas le seul problème à tracasser les citoyens.

La sécurité alimentaire doit se trouver au cœur des préoccupations des élus, soutient Pauline Lameboy, qui a porté les couleurs du Nouveau Parti démocratique lors de l'élection fédérale du 20 septembre, sans toutefois être élue.

« La nourriture, ici, ce n’est pas donné. Une caisse d’eau, c’est 20 $, comparativement à 5 $ à Val-d’Or. Il faut faire la différence. Il faut trouver la bonne solution pour améliorer la situation. »

— Une citation de  Pauline Lameboy, ex-candidate néo-démocrate
Image : Un grand stationnement en forêt.

Bien que la communauté ait quitté l’île de Fort George il y a 40 ans, la possibilité de voir l'un des barrages céder sur la Grande Rivière et inonder le village demeure une préoccupation bien réelle au sein de la population.

Pauline Lameboy soutient qu'en cas d’urgence, Hydro-Québec ne donne que trois heures aux habitants de Chisasibi pour se rendre dans un immense stationnement, construit en hauteur, dans la forêt, à huit kilomètres du centre du village.

« OK, mais après? Ça nous prendrait une infrastructure, parce que là on n’a rien. Si une femme est enceinte, elle accouche où? Accoucher dans l’auto, ce n'est vraiment pas l'idéal.  »

— Une citation de  Pauline Lameboy, ex-candidate néo-démocrate
Image : L'édifice du Mitchuap à Chisasibi

La cheffe de Chisasibi, Daisy House, confirme que cette préoccupation revient souvent sur la table lors des assemblées citoyennes.

Pour le High Ground, il y a des plans pour un édifice. Ça fait presque cinq ans que l’on travaille là-dessus. On doit décider quelle sorte d’infrastructure on veut. Est-ce que c’est une cafétéria? Est-ce que c’est une bâtisse qui a l’air d’un gymnase, pour mettre des lits? Il y a des plans, mais c’est à décider quand et quoi, affirme-t-elle.

Image : Des bateaux ancrés sur la rive.

En attendant la construction de nouveaux logements sociaux, la mise en place de solutions pour améliorer la sécurité alimentaire et la construction d’une nouvelle infrastructure au High Ground, l’immensité du territoire offre de nombreuses options aux habitants de Chisasibi qui désirent se changer les idées.

Bien souvent, c'est en allant chasser, pêcher ou simplement en se rendant sur l'île de Fort George, la terre de leurs ancêtres, qu’ils vont trouver la paix.

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