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Image : Les pieds d'un sans-abri.

Près de 90 % des Autochtones au Canada vivent maintenant en milieu urbain ou rural. Mais leurs conditions ne sont pas nécessairement plus enviables que dans les réserves. Seront-ils les grands oubliés de cette campagne électorale?

Texte et Photos : Marc Godbout

Image :  Le chauffeur de taxi Maninder Singh.

Au volant de son taxi, Maninder Singh emprunte souvent un parcours en zigzag pour gagner du temps. Pour ses clients qui partent de l’aéroport de Winnipeg et qui souhaitent se rendre dans l’est de la ville, il considère que c’est l’option la plus rapide.

Ce trajet fait certainement économiser quelques dollars. Mais il permet avant tout d’être témoin d’une réalité qui s’étend sur des kilomètres. On pourrait l’appeler le chemin du désespoir.

Image : Le sans-abri Charles est assis sous un viaduc.

Sous les viaducs, sous les ponts, le long des cours d’eau, dans les parcs et les stationnements, la misère humaine s’est installée. Un groupe ressort de tous ces sans-abris, les Autochtones. Ils sont si nombreux à ne pas avoir de toit qu’on n’arrive plus à les compter.

Voilà cinq ans que Maninder Singh est parti de l’Inde pour immigrer au Canada. Je m’étais fait une image du Canada. Pour être franc avec vous, je ne m’attendais pas à voir ça ici.

Jamais il ne se serait imaginé non plus que la situation allait se détériorer à ce point. J’ai l’impression qu’ils sont deux fois plus nombreux qu’à mon arrivée. Plus personne ne semble se préoccuper d’eux. Ça me bouleverse.

Image : Le sans-abri Charles est assis sous un viaduc.

Ce viaduc est tout ce qu’il me reste. Certains jours, je me dis que je serais mieux mort.

Une citation de :Charles

Plusieurs ont vécu toute leur vie ici, à Winnipeg. D'autres, comme Charles, arrivent des réserves en quête d'un monde meilleur. Peu importe, ils sont confrontés au même problème : ils ne savent plus comment se loger.

Même si je travaille, je n’ai pas les moyens de me payer un logement. Les refuges sont devenus beaucoup trop violents et dangereux. Je ne veux pas retourner dans ma réserve, il n'y a pas de place pour moi.

Image : Une sans-abri dans un parc de Winnipeg.

Le chemin du désespoir est un rappel brutal, celui d’une réalité démographique canadienne souvent oubliée. La grande majorité des Autochtones au pays ne vivent pas sur les terres des réserves.

Ce portrait n’est pas nouveau. Il existe depuis le milieu des années 90. Campagne électorale après campagne électorale, leur nombre a continué d’augmenter.

Pourtant, il n’existe toujours pas de programmes fédéraux pour le logement consacré à cette population urbaine. Au Canada, 677 000 ménages autochtones vivent hors réserve. 124 000 ont des besoins non comblés en matière de logement.

Image : Valdine et Rubin Harper devant leur maison.

Valdine et Rubin Harper, eux, ont un toit. Ils se considèrent très chanceux malgré tout.

Si on se plaint trop, on va se retrouver à la rue. C’est ce que les propriétaires font dans ce quartier. On a toujours l’impression d’avoir un fusil sur la tempe.

Une citation de :Valdine Harper

Souriants, ils étaient d'abord réticents à parler des conditions de logements dans lesquelles ils vivent avec leurs huit enfants. Mais les Harper ont accepté de partager leur expérience de locataires. Je m’excuse à l’avance, c’est un taudis, prévient Valdine avant d’ouvrir la porte.

Image : Un lit dans une chambre improvisée.

Au bout d’un long corridor, une chambre improvisée. Elle se trouve dans le couloir étroit de la sortie qui donne accès à la cour extérieure. Les enfants se la partagent en alternance.

Le père et la mère dorment à l’étage alors que les autres enfants occupent le sous-sol.

Image : Une des chambres où dorment les enfants.

Dans la cave, une odeur de moisissure flotte. Aucune fenêtre, aucune aération. Des draps suspendus séparent les chambres et des morceaux de boîtes de carton humides servent de couvre-plancher.

Un plafond endommagé et rapiécé témoigne des fuites dans la tuyauterie. Et au fil des mois, la présence de rats est venue aggraver la situation.

Image : Une des filles de la famille Harper.

Combien coûte ce loyer? 1350 dollars par mois, répond Valdine. Les Harper vivent dans l’un des quartiers les plus pauvres du pays, le North End.

Nous avons quitté notre communauté pour offrir un meilleur avenir à nos enfants, une meilleure éducation. Nous sommes tous pris dans ce tourbillon. Comment leur offrir une vie saine? Chaque être humain ne devrait-il pas avoir le droit de vivre dans un logement convenable?

Une citation de :Valdine Harper
Image : Une boîtes de couches devant un édifice à logements.

Les conditions de vie ne semblent pas mieux chez leurs voisins immédiats.

Leur logement est infesté de coquerelles, ils vivent sur un plancher de ciment avec trois enfants qui sont encore aux couches, soutient Valdine Harper.

Avec une population de 705 000 en 2016, Winnipeg comptait la plus forte concentration d’Autochtones au Canada. Ils étaient 92 000, soit 12,1 % de sa population totale. Si la tendance démographique se maintient, leur nombre aura facilement dépassé les 100 000 d’ici l’an prochain.

Image : L'édifice des Missionnaires de la Charité.

À quelques coins de rue d’où résident les Harper, ils sont des dizaines tous les matins à faire la queue pour obtenir de quoi manger.

En 1984, c’est dans ce quartier confronté à une pauvreté extrême que Mère Teresa de Calcutta a décidé d’établir une mission au Canada pour s’occuper des plus pauvres des pauvres.

37 ans plus tard, les Missionnaires de la Charité sont toujours ici.

Image : Soeur Mary avec des gens dans le besoin.

Chaque matin à 9 h 30 sur le trottoir, la voix de soeur Mary se fait entendre.

Fermez les yeux pendant une minute, commence par demander la missionnaire avant la distribution des denrées. Prions pour ceux qui souffrent et ceux qui mourront aujourd’hui.

Image : Un bébé regarde une caméra.

Semaine après semaine, de nouveaux visages s’ajoutent à cette file d’attente.

Le nombre de personnes dans le besoin est tel que les Missionnaires de la Charité n’ont eu d’autres choix que de faire construire une nouvelle section sur leur modeste propriété.

Grâce à des dons, elles pourront accueillir 90 personnes à la fois dans cette nouvelle soupe populaire. Les installations actuelles ne disposent que de 12 places assises.

Image : Ron Frank devant un graffiti peint sur un mur.

Ron Frank vit dans le quartier North End depuis 30 ans. Il craint la suite si les gouvernements ne tiennent pas compte davantage de la réalité autochtone en milieu urbain. Ici, nous pourrions être à une molécule de l'anarchie. La situation devient désespérée dans des villes comme la nôtre.

L’homme de 74 ans pourrait parler de politique pendant des heures. Il s’emporte et exprime le fond de sa pensée :

Il y a une autre campagne électorale. Les chefs des partis ne viendront pas ici, ils devraient. Ils ne viendront pas parce que ça prendrait trop de temps et d’efforts pour leur expliquer qu’ils ont failli et pour les convaincre qu’ils vont vraiment s’occuper d’eux.

Une citation de :Ron Frank
Image : Un lit sous une bâche bleue.

Dans un des nombreux abris de fortune qui longent la Rivière-Rouge, une jeune femme de la nation crie est en mode survie. Je louais une chambre. C’est tout ce que je pouvais me payer avec mon salaire. Un jour, j’ai décidé que je ne pouvais plus endurer ça.

Jen se considère plus en sécurité ici. Elle témoigne de ce que vivent de nombreuses femmes. J’étais harcelée sexuellement par le propriétaire. J’ai loué une chambre ailleurs, ça n’a rien changé.

Image : Cynthia Debrot appuyée sur une colonne.

Elles sont plusieurs à devoir louer des chambres. Très souvent, les portes n’ont même pas de serrure.

Cynthia Debrot dirige un centre d’aide pour les femmes du quartier North End. Elle ne sait plus à quel saint se vouer pour leur trouver des logements sécuritaires.

Le gouvernement fédéral a certains programmes, mais trop souvent, c’est à la pièce et pas permanent. C’est très frustrant et exaspérant.

Image :  Un graffiti en anglais I wish peint sur un mur devant un fauteuil abandonné.

Une stratégie sur le logement autochtone en milieu urbain est réclamée depuis des années au Canada.

L’écart à combler est énorme. Cette situation découle de l’élimination par le gouvernement conservateur de Brian Mulroney d’un programme fédéral de logement consacré à la population vivant hors des réserves. Une décision prise en 1993 et maintenue par les libéraux de Jean Chrétien.

Pendant que la croissance démographique se poursuivait, pratiquement rien n'a été construit ni rénové pendant 25 ans pour les autochtones hors réserve.

Image : Un bloc de climatisation dans un cadre de fenêtre délabré.

À l’échelle du pays, au moins 73 000 nouvelles unités seraient nécessaires, selon l’Association canadienne d’habitation et de rénovation urbaine. À elle seule, l’Ontario fait face à un déficit de 22 000 unités pour les dix prochaines années.

Dans la lettre de mandat remise en 2019 au ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Ahmed Hussen, Justin Trudeau a demandé l’élaboration d’une stratégie sur le logement autochtone en milieu urbain.

Image : Des tentes et des bâches dans un campement.

Des sources confirment que, devant l’urgence de la situation, la Société canadienne d'hypothèques et de logement avait présenté au printemps un plan de plusieurs milliards de dollars au gouvernement Trudeau.

Ce programme spécifique pour les autochtones en milieu urbain lui a été soumis lors de la préparation du dernier budget fédéral. Mais il n’a pas été retenu.

Image : Un crucifix sur un mur.

Sur l'un des murs écaillés dans la cuisine des Harper, il est écrit espoir.

Quand je suis trop découragé, je regarde ce mot. C’est pour ça qu’il est là. Il me donne un peu d’énergie, explique Valdine. Mais si vous me demandez si cette campagne électorale changera quoi que ce soit pour nous, je ne crois pas.

À défaut d’un miracle de plusieurs milliards, ils comptent sur sainte Teresa pour veiller sur eux.

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