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Image : Le terrain de La petite ferme avec le poulailler derrière.

Ce n'est pas un centre de désintoxication, ni une maison de thérapie, mais un centre d'hébergement pour hommes en difficultés à Roxton Falls, qui réussit là où plusieurs échouent. Visite d’un havre où des gars brisés par la vie se réparent à coups de pots de confiture et de travaux champêtres.

Texte : Geneviève Proulx | Photos : André Vuillemin

Image : Éliodor dans le poulailler de La petite ferme..

On peut dire qu’Eliodor Lessard a eu une vie rock-and-roll. Entre la drogue, l’alcool, les partys et les problèmes de santé mentale, il y avait peu de place pour un quotidien bien rangé. Aujourd’hui, l’homme de 46 ans est prêt et déterminé à faire les choses autrement. Il veut de la tranquillité, du calme, du doux. Il rêve de journées sans cauchemar, sans démons qui l’attendent dans le tournant.

Je veux m’en sortir, enfin. Je veux m’en sortir depuis 2003. Je vais tout faire pour y arriver.

C’est à La petite ferme de l’auberge qu’il a déposé ses valises, début mai. C’est ici qu’il vient apprendre à être un adulte responsable, à devenir un citoyen honnête, mais surtout à croire en demain, un demain sans alcool. 

Éliodor n’a pas levé le coude depuis deux mois. Il veut, du plus profond de lui-même, ne plus recommencer à compter ses jours d’abstinence à partir de zéro. Jamais.

Image : Benoît Houle pose devant une maison. Il s'appuie sur une clôture de bois.

Un accueil à bras ouverts

La petite ferme de l’auberge, c’est l’ancienne maison de Benoît Houle, le cofondateur et l’actuel directeur général. Avec un baccalauréat en théologie, des certificats en psychologie et en philosophie en poche, l’ancien animateur de pastorale croyait avoir tout en main pour réussir l’impossible : créer un centre pour que les hommes en difficulté se retrouvent, se reconstruisent et repartent sur de meilleures bases. C’était il y a 20 ans.

L'endroit est bordé d’une forêt, d’un ruisseau, d’un champ de fraises et de framboises. Les oiseaux sont nombreux, si on se fie aux chants incessants que l’on entend. On voit quelques vaches qui se reposent au champ. Quatre chats jouent pas très loin. Deux chiens se reposent sur la galerie.

Image : Benoît Houle assis dans un fauteuil qui raconte les débuts de l'organisme.

La plupart des résidents débarquent à La petite ferme avec un simple sac à poubelle noir. Toute leur vie est là-dedans, et tous espèrent repartir de là avec un bagage plus lourd, plus humain et plus important. L’an dernier, sur les 42 gars qui ont habité ici, 29 arrivaient de la rue, 13 des hôpitaux et un des services correctionnels.

La plupart des hommes qui frappent à la porte de La petite ferme sont accueillis à bras ouverts, mais il y a un processus d’admission en bonne et due forme, rappelle le directeur. On les rencontre toujours avant. On aime ça, les connaître. Il y a toutes sortes d’individus dans notre société. Des fois, certains sont durs à gérer en groupe. C’est pour des hommes en difficulté, mais on veut que ce soit gérable. Surtout qu’on n’a pas vraiment d’employés. Ce sont des résidents qui reviennent aider.

Image : Une vache Highland avec d'immenses cornes

La dizaine de résidents de l’endroit n’ont pas tellement le temps de se tourner les pouces : ils doivent travailler au moins deux heures par jour pour conserver leur place. Certains fabriquent des confitures qui seront revendues pour assurer la survie de La petite ferme. D’autres font le ménage. Et il y a les jardins à entretenir, les repas à préparer. 

Il faut aussi prendre soin des trois vaches Highland et de leurs petits, qui broutent paisiblement au champ. Au loin, on entend jacasser une centaine de poules, dont on doit s’occuper aussi.

« C’est ce qui amène tant de calme à la maison, je pense. Les animaux nous apportent une espèce de paix. Ce n’est à peu près jamais conflictuel avec les gars. C’est de même depuis toujours. Il n’y a pas de consommation aussi, ça aide. On est loin. On le verrait si quelqu’un venait porter quelque chose dans la boîte à malle. »

Image : Des poules qui picorent.

Benoît Houle rigole toutefois du fait que tous ne sont pas nés avec le pouce vert. C’est drôle, les jeunes, ça ne les intéresse pas pantoute les jardins. Ce sont les plus vieux, les 45 ans et plus, qui s’y sentent bien. Les animaux, ce sont souvent des gens peu instruits qui aiment s’en occuper. C’est plus simple pour eux, et ils aiment le contact avec les animaux.

Image : Un homme pelte du fumier dans une remorque.

Travailler pour se recentrer

Jonathan est arrivé à La petite ferme au courant de l’hiver. À 36 ans, sa vie s’est effondrée quand son couple s’est brisé. Complètement démoli, il a enchaîné les bêtises, jusqu’à se retrouver derrière les barreaux. C’est l'aumônier de la prison de Bordeaux, à Montréal, qui lui a parlé de cette ressource. C’est le jour et la nuit ici par rapport à mon ancienne vie. Je suis beaucoup mieux ici. Je travaille beaucoup sur moi-même, pour pouvoir me replacer.

Ça fait longtemps que le directeur de La petite ferme, Benoît Houle, a compris que lorsque les hommes sont au travail, ils ne pensent pas à leurs bibittes. Ils avancent.

« Les gens qui font beaucoup d’anxiété, pour ceux pour qui c’est chronique, comme Jonathan, c’est dans l’action qu’ils se sentent bien. Sinon, ils ont toujours plein de peurs. Ce n’est pas l’fun. Alors, je leur donne du travail. Après, ils sont fatigués, mais c’est une fatigue saine. J’ai vu tellement de places où les gens ne font rien dans la journée… »

Image : Eliodor en petit bonhomme avec des poules autour. Il a une pelle dans les mains.

Puis, on pense à leur avenir aussi.

Le but, c’est de faire un pont vers un emploi, ou qu’ils retournent à l’école, explique Benoît Houle. C’est ce qu’on vise. Les gens de 55 ans et plus, on le sait qu’ils ne retourneront pas à l’école, et que ça peut être difficile de trouver un emploi. Alors, on les invite à faire du bénévolat. À redonner à la société ce qu’ils ont reçu. C’est un principe de base. Tu reçois. Tu dois donner.

Image : Un gros chien couché au sol dans un salon.

Comme un père de famille, Benoît Houle jase avec ses gars au déjeuner. Chaque jour amène un sujet différent avec lequel il cherche à les faire réfléchir, à les motiver. « Ce matin, on a parlé du courage. Il fait chaud. Tout le monde a chaud. Malgré ça, il faut donner le mieux que l’on peut. C’est une belle qualité le courage. On aurait tous le goût de s’écraser et de ne rien faire. La vie, c’est aussi d’être en action. La réaction était positive. Ils se disaient qu’ils allaient s’y mettre toute la gang ensemble. C’était bien, ce matin. »

Image : Un homme souriant dans sa chambre.

Apprendre à vivre ensemble et différemment

Au fil des jours, Éliodor, tout comme les neuf autres résidents, s'épanouit à La petite ferme. Ici, c’est comme un réseau social pour réapprendre à vivre. Certains ont de la difficulté à se lever le matin. On apprend à faire ça, à faire des tâches, à s’extérioriser. C’est plus facile de communiquer entre garçons. Certains ont de la difficulté à parler, à sortir de leur bulle. Ici, ça les aide.

Certains ont énormément à apprendre, rappelle Benoît Houle. La semaine dernière, une hygiéniste dentaire est allée rencontrer les gars, question de s’assurer que tous savaient... se laver les dents. On leur parle des bonnes façons de vivre et de vivre ensemble. Par exemple, on leur dit comment aborder une femme, quels sont les comportements adéquats à avoir. Si tu ne te laves pas tous les jours, on va te le dire.

Image : Un jeune homme place des pots de vitre dans un four pour la stérilisation.

Si aujourd’hui Philippe va bien, ça n’a pas toujours été le cas. Dans son passé, il y avait beaucoup, beaucoup de drogue. J’étais tout le temps gelé. Je me levais le matin, j’étais gelé. Quand je travaillais, je me cachais pour consommer. J’arrivais le soir chez nous, je consommais. Je consommais après souper et avant de me coucher. Je me levais la nuit pour consommer. J’étais tout le temps gelé, 24 h sur 24. Ça m’a fucké le cerveau. Je me suis ramassé en psychose toxique à l’hôpital une couple de fois.

Le tribunal a alors décidé que c’était assez. Une ordonnance d’hébergement a été prononcée et Philippe a atterri à La petite ferme à contrecoeur. À pas de souris, il avance dans cette nouvelle vie qui s’offre à lui, une vie sans substance qui lui embrouille l’esprit, qui l’éloigne du plus important : ses deux petits de 5 et 11 ans.

Au total, Philippe a habité trois ans à La petite ferme. De longs mois qui lui ont permis de se reconstruire, de comprendre, de faire de bons choix, d’accepter. Ça a changé ma vie. Ça m’a sauvé la vie, en fait.

Image : Des sacs de fraises congelées dégèlent sur les comptoirs de la cuisine.

Même si Philippe n’habite plus à La petite ferme, il se pointe tous les matins, depuis cinq ans, dans la cuisine de l’organisme pour y faire des confitures ou aider là où il y a des besoins. Inapte à l’emploi, il pourrait passer ses journées à jouer aux jeux vidéo, à regarder la télé, à attendre que le temps passe. Mais non. Ce père de 33 ans a décidé de redonner à ceux qui ont fait de lui un homme droit et responsable.

Ça m’aide de venir ici. Je n’ai pas de pensées de consommation. Mais ce n’est pas facile. Je vois d’autres personnes recevoir leur chèque, leur paye, qui s’en vont consommer et qui rechutent. Je sais que ce n'est pas facile. J’ai vécu ça pendant des années. À un moment donné, il faut que tu fasses un choix.

Image : Un immense chaudron rempli de fraises encore congelées.

Des confitures pour payer les factures

Chaque mardi, on sort les gros chaudrons, on décongèle les fruits, on mesure des quantités impressionnantes de sucre, on stérilise des pots. Dans quelques heures, de délicieuses confitures seront prêtes à être empotées. Tout est fait à la main avec patience, amour, fierté.

Chaque corvée de confiture que supervise Claude, le cuisinier - et le seul salarié de l’organisme - produira près de 200 pots qui se retrouveront dans une centaine de points de vente. L’an dernier, La petite ferme en a vendu 22 000, ce qui a rapporté près de 100 000 $.

Cette source de financement est essentielle à la survie de La petite ferme, parce que la place tourne sans subvention. Les résidents, eux, payent moins de 650 $ par mois pour y être hébergés. C’est pas cher payé, disent-ils, pour se donner la chance d’avoir une meilleure vie à l’avenir.

Image : Marco au centre de la cuisine. Il pointe du doigt en racontant une histoire.

Alors que la dizaine de gars s’apprêtent à dîner, Marco arrive avec une énergie débordante. Il se définit comme le commissionnaire officiel de La petite ferme. Ce matin-là, il a justement livré des confitures à des épiceries.

Lui aussi a vu sa vie changer par son séjour. J’ai résidé ici en 2008. J’étais en difficulté dans ce temps-là. Tranquillement, j’ai monté, monté. J’ai été une couple d’années ici. Maintenant, j’ai une job à temps partiel dans un magasin de meubles. Je ne peux pas travailler plus à cause de ma maladie. Je suis bipolaire et j’ai aussi un TDAH. J’ai commencé à donner un coup de main à la Ferme pour redonner et je n’ai jamais arrêté.

Image : Un homme assis dans un fauteuil. Sur le canapé d'à côté, il y a un gros chien qui dort.

Une deuxième, et même une troisième chance

C’est la deuxième fois qu’Olivier dépose ses valises à La petite ferme. Depuis son arrivée, il travaille fort pour se remettre sur les rails, monter dans un train sans drogue, et pourquoi pas, y faire monter une blonde et des enfants.

En attendant, il s’occupe de garder l’endroit bien propre : le ménage, c’est sa tâche. Une responsabilité qu’il a visiblement à cœur : tout brille. Et si vous laissez traîner votre verre d’eau, il se retrouvera en moins de deux au lave-vaisselle. Ici, on ne niaise pas avec les traîneries.

Image : Denis fait une intervention avec un résident qui est de dos.

Denis Lussier est criminologue et est le seul professionnel de l’endroit, un cadeau de Centraide. Il s’occupe des admissions, des évaluations, des interventions, de la gestion disciplinaire et de toute autre tâche connexe comme... nettoyer le poulailler quand la personne responsable a un peu négligé son boulot.

Le fautif ne sera pas chicané pour autant. En tout cas, pas avant une analyse de la situation. Faut voir pourquoi ça n’a pas été fait comme il faut. Est-ce que le gars ne feel pas? Trouve-t-il ça trop dur? Est-ce qu’il a besoin qu’on soit avec lui? Je nettoie pour ensuite lui montrer à quoi je veux que ça ressemble un coup fini. C’est du cas par cas. Ce n’est jamais pareil.

Image : Olivier est assis et parle au téléphone.

Ce jour-là, Denis Lussier accompagne un résident qui désire avoir sa carte d’assurance maladie. On leur montre comment faire, mais l’objectif, c’est qu’ils soient autonomes, d’être responsable. Je suis là pour m’assurer que tout aille bien. Il n’est donc pas loin quand Olivier fait ses appels. 

Tranquillement, le message fait son chemin aussi chez Éliodor, qui s’est fixé l’objectif de faire un budget. Il demande d’ailleurs à Denis s’il a reçu du courrier. J’attends un papier de Revenu Canada pour savoir si je dois payer des impôts ou pas. D’après moi, je vais en devoir. Je suis en train de planifier mon budget, alors ça rentre dedans. Je veux être plus autonome. Faire mes affaires moi-même.

Image : Eliodor au centre de la pièce qui sert de garde-manger.

Partager avec les plus démunis

Non seulement les résidents travaillent à reprendre leur vie en main, mais on leur apprend à partager. Chaque jeudi, ils mettent leur énergie en commun et confectionnent ensemble des boîtes de nourriture qui seront données aux plus démunis du village. 

Éliodor aime vraiment ces moments d’entraide. En particulier lorsqu’il est affecté à la livraison des victuailles. Je l’ai fait la semaine passée. C’est quelque chose. Il y a de quoi là. Ils sont contents. C’est gratifiant.

Image : Eliodor est assis dans un fauteuil situé à côté d'un poêle à bois. Il est pensif.

L’histoire ne dit pas encore si Éliodor réussira enfin à se débarrasser de tout ce qui empoisonne sa vie, s’il finira dans la colonne des réussites de La petite ferme.

Mais il a fait le premier pas, le plus important. Celui de se donner une deuxième chance.

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