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Image : Des femmes profitent d'une séance dans une grotte de sel.

Célèbres à l'époque soviétique pour les séjours de repos, les sanatoriums du Caucase sont devenus la Mecque des programmes de réadaptation pour les rescapés de la COVID.

Un photo reportage de Tamara Alteresco

Image : Un sanatorium vu de l'extérieur

C’est comme voyager dans le temps. Des mobiliers rétro à l'architecture brutaliste qui distingue ces bâtiments de béton dans la ville de Kislovodsk, ou comme on l’appelle la ville des sanatoriums.

Il y a le sanatorium des mineurs, celui du KGB, ou encore celui des astronautes. Le régime soviétique y envoyait à l’époque les travailleurs pour qu’ils s’y ressourcent ou pour des traitements de santé. Depuis la chute de l’URSS, la plupart de ces établissements ont été transformés en hôtel et en spa, mais tout en gardant le charme rigide et les traitements d’autrefois.

La pandémie de la COVID-19 a une fois de plus changé leur vocation. Depuis un an, ils offrent des programmes de réadaptation à ceux dont les symptômes persistent pendant des mois.

Image : Une bouteille remplie d'eau.

Kislovodsk est connue de toute la Russie comme station thermale, grâce à l’eau minérale miracle qui abonde dans la région.

Rendus célèbres dans les œuvres d'écrivains comme Lermontov et Tolstoï, les minéraux de l’eau de Kislovodsk et ses environs sont reconnus pour leurs propriétés médicinales, et les professionnels locaux de la santé leur vouent un véritable culte.

S'arrêter à la Galerie Narzan au centre-ville pour boire aux fontaines publiques est un pèlerinage obligé pour ceux qui séjournent dans les sanatoriums dans l’espoir de récupérer de la COVID. L’eau minérale est considérée comme essentielle pour renforcer l’immunité, normaliser la pression artérielle et vaincre l’insomnie.

Image : Une infirmière dans un corridor de sanatorium.

Dans les couloirs des sanatoriums, chaque pièce est numérotée et, tous les matins, les patients entament la journée avec une fiche à la main qui leur a été remise la veille sur laquelle chaque traitement correspond à une porte.

Le décor n’a pas changé depuis les années soviétiques, et le modus operandi non plus.

Chaque personne admise dans le cadre du programme post-COVID subit dès son arrivée au sanatorium des examens des poumons et du cœur pour que les médecins puissent élaborer un horaire au quotidien.

Image : Le Canadien Pascal s'est retrouvé dans un sanatorium en Russie.

Au début, c’est un choc culturel, parce que je ne connaissais pas les sanatoriums. L’ambiance est d’une autre époque et tout le monde se demande comment j’ai abouti ici, dit Pascal Côté.

Oui! C'est un Canadien, et son aventure en Russie a failli tourner au drame au mois de janvier. Il visitait sa femme à Ufa quand il a reçu un test positif à la COVID juste avant de prendre l’avion. Je suis entré à l'hôpital, mes poumons étaient affectés à 80 %, le réflexe de respirer n’était même plus là.

Après un long séjour aux soins intensifs, il est sorti de l’hôpital avec une machine d'oxygène portative. Ses médecins russes lui défendent de prendre l’avion en raison du risque d'embolie pulmonaire et l’envoient au sanatorium pour récupérer son souffle.

Image : Pascal Côté dans un appareil de TDM.

Je me suis dit pourquoi pas, et la grande majorité des gens que je rencontre au sanatorium ont eu la COVID dure, tout le monde parle d'une guerre.

Une citation de :Pascal Côté

Pascal en est à son deuxième séjour au sanatorium Djinal depuis le mois de mars. Il est devenu un habitué de ces cures à la soviétique où la journée est réglée au quart de tour. Les matinées sont consacrées aux soins et aux examens médicaux. De l'acupuncture à l'électrocardiogramme en passant par la thérapie magnétique qui, dans le cas de Pascal, aide à la cicatrisation des poumons.

Image : Des patients dans un sanatorium.

Ce que je trouve extraordinaire ici, c’est qu’en une seule journée je peux voir un pneumologue, un neurologue et un allergologue. On mélange la médecine traditionnelle et les soins alternatifs. Tous les spécialistes se consultent sous un même toit. Il y a vraiment un suivi pour essayer de comprendre comment nous reconstruire.

Une citation de :Pascal Côté

Tout le monde le vit différemment et chaque suivi est personnalisé, explique la docteure Tatiana Ischenko, qui a élaboré le programme de réadaptation post-COVID au sanatorium Djinal, où elle pratique depuis 30 ans.

C’est un virus très complet, très virulent, mais mystérieux, qui en général perturbe le fonctionnement des systèmes respiratoire, cardiovasculaire et nerveux.

Une citation de :Docteure Tatiana Ischenko

Les symptômes se manifestent sous plusieurs formes, dont la fatigue aiguë, les maux de tête, les indigestions, l’insomnie et la dépression, dit la médecin. Les patients ont besoin d'être suivis après l'hospitalisation. On ne peut pas se limiter aux soins ambulatoires durant l’infection, parce que les gens souffrent énormément.

Image : L'ozone permet de stimuler la circulation sanguine.

Dans une chambre blanche et stérile, Natalia, 59 ans, ferme les yeux pendant qu'une infirmière lui injecte du CO2 médical dans le bras, puis dans le cuir chevelu.

La thérapie antioxydante est utilisée comme traitement alternatif et ultra supervisé pour stimuler, entre autres, la circulation sanguine. Natalia raconte, la gorge nouée, que 50 % de ses tissus pulmonaires sont lésés en raison de la pneumonie qu’elle a développée. Elle souffre aussi de courbatures et perd ses cheveux depuis qu’elle a eu la COVID, une des séquelles rapportées par de nombreux patients.

J’ai repris le travail, je me sens mieux, mais je ne suis plus la même et c’est terrifiant.

Une citation de :Natalia Kozlova
Image : Un traitement à l'oxygène.

Dans la pièce juste à côté, deux patients sont allongés pendant 30 minutes pour la thérapie à l’ozone injectée par voie intramusculaire pour rétablir le système immunitaire et prévenir les rechutes.

L’utilisation de l’ozone et du CO2 à des fins thérapeutiques demeure une pratique non conventionnelle dont les bienfaits sont débattus depuis des décennies. L’ozonothérapie est disponible dans la majorité des sanatoriums à titre de traitement complémentaire. Ce sont des soins alternatifs que nous avons adaptés aux symptômes ou aux séquelles de la COVID, affirme la docteure Tatiana Ischenko.

Image : Une femme trempe ses mains dans de la boue..

La science est encore vague sur les effets à long terme de la COVID, mais une étude publiée par l’Organisation mondiale de la santé conclut que presque 30 % des patients signalent des symptômes persistants plus de six mois après l'infection, dont la fatigue.

Les traitements à base d'oxygène sont ainsi au cœur de la remise en forme dans la majorité des sanatoriums russes. Les patients inhalent des suppléments d'oxygène à même le masque. Les bains de boue et la marche en plein air sont aussi prescrits pour retrouver la forme.

Ce sont des promenades forcées! C'est-à-dire avec des guides qui nous encouragent et nous poussent à avancer. La nutrition est aussi surveillée de près, c’est très fade, mais équilibré.

Une citation de :Pascal Côté
Image : Au sanatorium, on mise sur un régime bien protéiné.

Au sanatorium, tout le monde mange à la même heure, quatre fois par jour et sans exception. Au menu : des choux farcis à la viande de bœuf, du poisson ou du poulet. Les protéines sont au cœur du régime post-COVID, dit la docteure Tatiana Ischenko, et essentielles pour reconstruire le système immunitaire.

Manger quand on ne goûte et ne sent rien, c’est pénible!, nous dit Marina Melnikova, une jeune femme qui, depuis février, a perdu le goût et l’odorat.

Image : Le repos dans des caves de sel serait bénéfique pour les poumons.

Parmi les traitements naturels que Maria reçoit, il y a la spéléothérapie, qui consiste à se reposer dans une grotte de sel pour dégager les voies respiratoires et réduire le risque d’inflammation.

Ça aide beaucoup, parce que je m'essouffle aussi pour un rien et je tousse encore beaucoup. Elle partage la chambre de sel avec Pascal le temps d’une séance de 30 minutes durant laquelle le silence est de mise.

Image : Des bains thérapeutiques.

On l’appelle le Phyto Baril et c’est un des traitements les plus populaires dans les sanatoriums en Russie. COVID ou pas, se reposer assis dans un baril de cèdre, la tête sortie, est l'équivalent d’un sauna pour le corps.

La docteure Ischenko affirme qu’il est prescrit spécifiquement pour le traitement des problèmes respiratoires comme l'asthme. Les barils de cèdre se sont donc ajoutés aux soins incontournables pour contrer les effets de la COVID-19 de longue durée.

Image : Les célèbres bains extérieurs naturels.

À 30 kilomètres de Kislovodsk, les villes d’Iessentuki et de Piatigorsk s'imposent aussi comme destinations pour le tourisme médical grâce à leurs bains thermaux et à leurs nombreux sanatoriums de l'époque soviétique.

Jadis, les soldats se baignaient ici pour guérir leurs plaies, dit Vladimir avant de s’y installer pour se relaxer et profiter du décor naturel.

L’eau sulfureuse dégage une odeur déplaisante, mais elle fait du bien au métabolisme. Vladimir et sa femme ont eu la COVID il y a exactement un an sans aucune complication, mais ils ont décidé de voyager dans le Caucase pour une cure santé.

Image : Des touristes dans des bains surplombant l'horizon.

La région est ainsi devenue célèbre pour la climatothérapie grâce à l’air frais de ses montagnes à basse altitude et le soleil qui y brille les trois quarts de l'année. C'est un climat idéal pour récupérer, explique la docteure Yekaterina Ovchinnikova, qui dirige le programme post-COVID au sanatorium des mineurs à Iessentuki.

Les employés des mines venaient autrefois pour traiter différentes maladies pulmonaires, d'où l'expertise de plusieurs de ces établissements dans le domaine. Aujourd’hui, un client sur trois se remet d’une infection COVID.

On les traite avec les traditions de la médecine soviétique qui étaient célèbres dans le monde entier, mais on l'enrichit avec les nouvelles tendances, parce que la médecine évolue.

Une citation de :Docteure Yekaterina Ovchinnikova
Image : Un sanatorium de l'époque tsariste.

La région compte au total 116 sanatoriums, et presque tous affichent complet au début du mois de juin. Les prix des séjours en sanatoriums varient de 50 $ à 120 $ la nuit, mais de plus en plus de compagnies assument les frais de ces cures pour les employés ou prennent même l’initiative de les y envoyer depuis le début de la pandémie.

C’est un peu ça le paradoxe en Russie, en temps de crise. Il y a très peu de mesures appliquées pour prévenir la contagion, pas de confinement, mais on dépense beaucoup d'énergie dans les soins post-COVID.

Une citation de :Pascal Côté
Image : Des convalescents sur la piste d'une discothèque.

Pascal Côté est désormais capable de marcher 15 kilomètres en une seule journée. Le dernier examen d’imagerie de ses poumons révèle qu’ils sont rétablis à 72 %. Il s'est même offert une visite à la discothèque du sanatorium avant de le quitter, une expérience rétro où le DJ alterne entre la musique moderne et les tubes de l'époque soviétique pour les nostalgiques.

Son voyage en Russie devait durer deux semaines… Cinq mois plus tard, il s'apprête à rentrer au Canada pour retrouver sa fille de 10 ans. Sa femme russe devrait y immigrer d’ici quelques semaines aussi.

C’est ça qui nous tient, c'est fou, revoir ma fille! Ça a été toute une expérience. J’ai vécu le pire de ma vie, mais j'ai pu profiter de ce qu’il y a de mieux en Russie.

Une citation de :Pascal Côté

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