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Image : Dana Larsen tient des champignons dans ses mains.

Adieu antidépresseurs! La psilocybine, l’ingrédient actif des champignons hallucinogènes, est de plus en plus utilisée pour vaincre l’anxiété, réduire l’inflammation ou traiter la dépendance aux drogues. Quand les univers psychédélique et scientifique se côtoient.

Un photoreportage de Camille Vernet, en collaboration avec Marylène Têtu et Sarah Xenos

Image : Des employés de laboratoire dans une salle de conservation de champignons.

Il est interdit de prendre des images extérieures du laboratoire de Numinus Wellness, situé à Nanaimo, sur l’île de Vancouver. C’est que le premier producteur légal de champignons hallucinogènes au Canada veut que son emplacement reste, autant que possible, secret.

Ici, les chercheurs s’affairent à cultiver des champignons pour en extraire de la psilocybine et analysent les différentes espèces sous toutes les coutures, allant de l’extraction d’ADN au passage dans l'azote liquide à moins 200 degrés Celsius.

L’objectif est de créer un format qui est standardisé et stable et de trouver la dose appropriée afin qu’elle soit utilisée de la même manière qu’un Advil ou un Tylenol, précise le médecin chef de Numinus Wellness, Evan Wood.

Image : Un champignon, en culture.

La recherche concernant l’extraction de la substance active des champignons, qui poussent beaucoup plus facilement dans la nature, est parfois tournée en ridicule, estime ce dernier, spécialiste des traitements contre la dépendance à la drogue et à l’alcool.

Certains ne comprennent pas que nous parlons de quelque chose de très, très sérieux qui a de fortes chances de transformer la manière dont les soins de santé mentale sont fournis actuellement.

Une citation de :Dr Evan Wood

C’est une science en évolution, comme il dit, qui est aussi lucrative, puisque Numinus Wellness a fait des gains de plus de 70 millions de dollars depuis son entrée en bourse, en 2020.

Image : Dana Larsen tient dans sa main droite une boite de médicament ouverte, laissant entrevoir des pilules.

La révolution des « champis »

Maintenant que le cannabis est légal d’un océan à l’autre, le nouveau combat de l’homme d’affaires et militant promarijuana Dana Larsen est la légalisation des champignons magiques. Il a même profité de la célèbre messe du pot à Vancouver, en avril dernier, pour offrir gratuitement des microdoses de psilocybine.

Cette drogue psychotrope créant des hallucinations auditives et visuelles est encore loin d’être offerte à tous, mais un premier pas a été franchi en août 2020 quand Santé Canada a permis à une poignée de patients en soins palliatifs d’en faire usage.

La psilocybine est désormais classée sous l’annexe III de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS), ce qui signifie qu’il est illégal d’en avoir en sa possession sans avoir de licence, de prescription ou d’exemption du ministère fédéral de la Santé.

Image : Mona Strelaeff, allongée sur le dos, les yeux fermés, sur son lit.

Mona Strelaeff a été la première patiente non atteinte d’un cancer en phase terminale à recevoir une exemption pour la consommation des champignons magiques dans le cadre d’une thérapie assistée.

La résidente de l’île de Vancouver, qui a été victime d’abus sexuel au cours de son enfance, a essayé différentes thérapies et une panoplie d'antidépresseurs pour vaincre ses traumatismes, mais sans grand succès.

Ayant souffert d’alcoolisme, elle a reçu, alors qu’elle était dans la cinquantaine, un diagnostic de cancer dont les chances de rémission étaient minces. Elle y a survécu, mais est ensuite tombée dans une profonde dépression.

Image : Le gros plan d'une variété de champignon hallucinogène.

L’ancienne comptable a été envoyée dans un centre aux États-Unis pour traiter ses problèmes de dépendance et de dépression. Le traitement, au coût de 10 000 $ par semaine, lui apportait une certaine aide, mais elle continuait toutefois un traitement médicamenteux, dont les effets secondaires étaient terribles.

Ma famille était terrifiée à l'idée que j'allais me suicider.

Une citation de :Mona Strelaeff

C’est avec l’aide de son psychologue, Bruce Tobin, fondateur de TheraPsil, un organisme à but non lucratif dont le but est de faciliter l'accès à la psilocybine, que Mona a entrepris les démarches pour avoir le droit d’utiliser des champignons hallucinogènes.

Image : Mona Strelaeff, souriante, prend la pose à côté de son chien.

En novembre 2020, elle a finalement reçu l’autorisation d’en consommer, dans le cadre d’une séance guidée par son psychologue, l’un des 19 professionnels approuvés par Santé Canada, à ce jour, pour prodiguer ce type de thérapie.

Alors qu’elle était allongée, écoutant de la musique et les yeux bandés, son voyage psychédélique de quatre heures l'a emmenée dans des recoins sombres de son passé, mais elle est sortie avec un sentiment de paix intérieure.

Mon anxiété a disparu et, aujourd'hui encore, je me sens en paix [...] Cela fait sept mois que je suis guérie sans aucun médicament. Ce traitement est inégalable, explique la femme de 67 ans.

Image : Des champignons séchés.

L’effet des champignons sur la dépression et les dépendances

Mark Haden dirige à l’heure actuelle les essais cliniques au laboratoire Psygen. Il ne cache pas son enthousiasme face aux propriétés de la psilocybine.

Les produits psychédéliques pourraient être plus efficaces et avoir moins d'effets secondaires que les antidépresseurs.

Une citation de :Mark Haden, directeur de recherche de Psygen et professeur adjoint à l’École de santé publique de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC)
Image : Un portrait de Mark Haden.

Mark Haden, qui est l’ancien superviseur du Projet psychédélique du Centre d’usage des substances de la Colombie-Britannique, croit même que la psilocybine pourrait transformer la psychiatrie, la psychologie, les services sociaux et les soins infirmiers.

Le Dr Evan Wood estime que la psychothérapie assistée par les champignons hallucinogènes pourrait en effet entraîner une nouvelle approche dans les traitements pour la santé mentale. Les médicaments qui sont prescrits aujourd’hui visent à amenuiser les symptômes.

Contrairement aux médicaments traditionnels, la psilocybine aide à développer une force intérieure afin de surmonter les difficultés et permet d’aller de l'avant dans une perspective différente, explique le médecin chef de Numinus Wellness.

Image : Une copie d'imagerie du cerveau d'un patient atteint de dépression.

Une étude de chercheurs britanniques de l’Imperial College, publiée dans la revue scientifique Nature, réalisée en 2017 auprès de 19 patients souffrant de dépression majeure, a démontré, grâce aux images à résonance magnétique, les effets positifs que peut avoir la psilocybine sur le cerveau.

De nouvelles connexions se forment. Le cerveau devient plus malléable. Les gens pensent au monde d’une manière différente parce que le cerveau a essentiellement la possibilité de se recâbler , explique Mark Haden.

Image : Une chercheuse est en train d'analyser des champignons séchées.

Les chercheurs de l’Université américaine Johns-Hopkins ont, eux, analysé les effets de la psilocybine sur 15 fumeurs en 2014. Après une seule expérience de psychothérapie assistée de cette substance psychotrope, 80 % des participants ont arrêté de fumer.

Cela a transformé les participants de cette étude, soutient Mark Haden, ajoutant que les retombées du traitement sont durables.

Les données initiales de plusieurs recherches sur le traitement de la dépendance de l'alcool aux opioïdes seraient également très prometteuses, selon lui.

Image : Un gros plan d'une variété de champignons hallucinogènes, dans les mains de Dana Larsen, homme d’affaires et militant pro-marijuana.

Il y a beaucoup de gens qui trouvent que prendre des champignons aide à éliminer et à réduire leur dépendance aux autres substances, note Dana Larsen à propos des clients de son café et comptoir de vente, Coca Leaf. Il reste toutefois prudent : Ce n'est pas aussi simple. Ce n’est pas parce qu'on se met à prendre des champignons que tous ses problèmes sont éliminés.

L’usage de champignons magiques n’est d’ailleurs pas sans risque, la consommation de fortes doses peut causer ce qu’on appelle un mauvais voyage, un bad trip en anglais , soit des effets indésirables de paranoïa, entraînant parfois des comportements dangereux, et ce, durant plusieurs heures. Il peut parfois provoquer des réactions psychotiques persistantes chez les personnes ayant des antécédents familiaux de psychose.

Les risques sont liés à l'environnement dans lequel [les champignons hallucinogènes] sont utilisés et à la vulnérabilité des patients, explique le Dr Wood. D’où l’importance que la personne soit appuyée par un thérapeute compétent.

Image : Un employé du comptoir de champignons hallucinogènes Coca Leaf se tient debout derrière la caisse.

La zone grise

Bien que les personnes munies d’une exemption puissent en consommer légalement, la vente de champignons hallucinogènes reste illégale. C’est pourquoi Mona Strelaeff a dû les obtenir au marché noir afin d’aller de l’avant avec sa thérapie.

Zoomers, à Vancouver, a été le premier comptoir de vente au pays à offrir des produits à base de psilocybine médicinale.

Jack Lloyd, qui est l’un de ses avocats, indique que la mission de Zoomers est d'encourager les personnes qui pourraient bénéficier de l'accès à psilocybine à faire une demande pour obtenir le droit d’en avoir en leur possession.

Image : La devanture de Zoomers, comptoir de vente de champignons hallucinogènes basé à Vancouver.

Le site Internet de ce comptoir de vente offre également des capsules de 100 à 300 milligrammes, connues sous le nom de microdoses, et qui représentent environ l’équivalent du dixième d’une dose de champignons magiques normale.

Ces capsules de microdosage sont les plus populaires au café Coca Leaf de Dana Larsen, qui précise que, pour pouvoir en acheter, il suffit d’être un adulte, mais qu’une prescription médicale est nécessaire pour les doses plus importantes.

Image : Un gros plan du contenu d'une boîte de capsules de microdosage de champignons hallucinogènes.

Simon, un concepteur de logiciel qui consomme des microdoses depuis environ un an et préfère garder l’anonymat pour des raisons professionnelles, explique que ces quantités minuscules de psilocybine lui permettent d’avoir une plus grande productivité et un esprit plus positif.

Je travaille comme développeur de logiciels, et cela m’aide beaucoup à rester concentré, confie celui qui ingère une gélule de 100 milligrammes par jour pendant trois jours, suivi de deux jours de pause. On ne sent pas l’effet hallucinogène.

Image : Un sac en plastique contient des champignons séchés.

Malgré les effets bénéfiques mentionnés par les consommateurs, les études scientifiques sur les effets de la consommation de microdoses sont rares et peu concluantes.

Selon une étude conduite par l’Imperial College, en Grande-Bretagne, et publiée dans la revue scientifique Nature en janvier dernier, le microdosage ne serait pas plus efficace qu’un placebo.

Dana Larsen compare ses effets à ceux du cannabidiol (CBD). Tout comme il y a beaucoup de personnes qui ne veulent pas avoir un high de marijuana, je crois que plusieurs autres ne veulent pas avoir une expérience trop psychédélique, mais qu’elles vont trouver des bénéfices à prendre des microdoses pour leur santé mentale, dit-il.

Image : Trois sacs contenant des échantillons de champignons.

Les champignons cotés en bourse

La tendance du microdosage sur la côte ouest s’accompagne d’un intérêt grandissant pour la légalisation de certains psychotropes, notamment dans l'État américain de l’Oregon. Celui-ci a autorisé l’utilisation de la psilocybine à des fins thérapeutique pour une période de deux ans afin de permettre l’élaboration de centres pour la psychothérapie assistée.

C’est une occasion pour Numinus Wellness, qui a l’intention de s’implanter aux États-Unis.

Toutefois, l’entreprise canadienne, fondée en 2018, n’est pas la seule. Une vingtaine d’entreprises spécialisées dans les produits à base de substances hallucinogènes ont fait leur entrée sur les marchés boursiers en un peu plus d’un an.

Image : Les champignons hallucinogènes sont versatiles : ils existent sous forme séchées, réduites en poudre et en microdosage.

La commercialisation du produit est complexe, puisque, contrairement aux antidépresseurs qui peuvent être consommés seuls à la maison, la présence d’un thérapeute est indispensable à l’usage de la psilocybine en forte dose.

La façon dont nous voyons évoluer ce marché, c’est que nous serons capable de mettre en place des cliniques pour accueillir ces psychothérapies psychédéliques, indique Payton Nyquvest, le président-directeur général de Numinus Wellness.

En décembre 2020, Santé Canada a manifesté son intention de réviser les règles du programme d’accès aux thérapies psychédéliques. Nous attendons juste les changements officiels, précise Payton Nyquvest.

Image : En gros plan, une main gantée tient une fiole rempli d'un liquide gazeux.

Bien que Santé Canada ait approuvé une série d’essais cliniques à petite échelle, cela ne suffit pas pour Evan Wood.

Il y a une paralysie politique qui empêche les patients désespérés de bénéficier de cette option de traitement, avance-t-il.

Et si la recherche sur la portée des champignons hallucinogènes semble encore être au stade embryonnaire, les intervenants dans le domaine affirment qu’une véritable révolution dans le monde de la santé mentale est sur le point de se concrétiser.

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