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Image : Un bâtiment derrière des barbelés.

Dans les années 1940, la petite ville de Medicine Hat, dans le sud de l’Alberta, comptait quelque 9000 habitants… et 12 500 prisonniers allemands. Incursion dans ce qui reste de l’histoire longtemps taboue d’un des plus grands camps de prisonniers de guerre du pays.

Texte : Mirna Djukic | Photos : Vincent Bonnay et Fonds d'archives de L'Esplanade

Image : Un char d'assaut devant un bâtiment qui porte l'inscription : Medicine Hat Exhibition & Stampede Co. Ltd.

La guerre faisait rage de l’autre côté de l’Atlantique. L’armée britannique commençait à multiplier les prisonniers de guerre, dont elle ne savait que faire. En trop grand nombre, les soldats ennemis emprisonnés au Royaume-Uni pourraient facilement se retourner contre elle en cas d’invasion allemande réussie.

Elle les a donc envoyés dans ses anciennes colonies, loin du front, préférablement au milieu de nulle part. Entre autres ici, sur ce qui est aujourd’hui le terrain du Stampede de Medicine Hat.

Image : David Carter, debout devant l'édifice de la Cour du Banc de la Reine, tient son ouvrage "Behind Canadian Barbed Wire".

David Carter est un ancien président de l’Assemblée législative de l’Alberta. Ce que les gens savent moins, c’est qu’il a consacré une bonne partie de sa vie à récolter et à publier les témoignages des prisonniers du camp 132.

Il avait seulement 8 ans quand il a entendu parler de cette histoire pour la première fois en 1942. Son voisin, à Regina, lui a dit qu’il partait travailler à Medicine Hat et à Lethbridge pour construire deux grands camps pour les prisonniers allemands.

Alors, même à 8 ans, au milieu de la guerre, je me demandais : pourquoi amène-t-on ces Allemands qui essaient de nous tuer ici?

Image : Un cheval de bois dans un bâtiment.

Le Rhine Hall est l’un des deux derniers bâtiments du camp toujours debout. C’était un gymnase et un lieu de rassemblement pour les prisonniers. Sous la peinture écaillée, on peut encore deviner le vert pâle typique de tous les bâtiments militaires de l'époque.

Entre les décorations du Stampede qui y sont entreposées aujourd’hui, David Carter s’avance, fasciné par une poutre.

Image : Poutre de bois dans l'ancien camp de prisonniers.

C’est ici que le corps d’August Plaszek a été hissé et pendu en juillet 1943. L’homme de 40 ans avait été battu à mort par ses codétenus. Il était soupçonné de manquer de loyauté envers Hitler.

Ils l’ont soulevé et l’ont pendu par le cou. Mais ce n’était pas un suicide, c’était un meurtre, dit David Carter.

C’est que, derrière les barbelés, explique l’historien, les hauts gradés nazis s’occupaient encore du maintien de l’ordre. Un autre détenu, Karl Lehmann, connaîtra d’ailleurs le même sort un an plus tard. Il s’était mis la Gestapo du camp à dos en disant que l’Allemagne allait perdre la guerre.

Image : Illustration montrant des gardiens au camp de prisonniers de Medicine Hat.

David Carter a personnellement connu un des agents de la Gendarmerie royale du Canada chargés de surveiller les lieux après le meurtre d’August Plaszek. Ce dernier lui a raconté que cette nuit-là, une brusque bourrasque a fait éclater une seule fenêtre, celle au-dessus de la poutre d’où ils avaient dû décrocher le malheureux prisonnier.

Disons que leurs pantalons n’étaient plus propres, lance l’historien en plaisantant.

Image : Salle de palais de justice.

Sept prisonniers ont été jugés pour ces meurtres. Cinq ont été pendus. David Carter dit avoir connu un des membres du jury du premier procès, où un accusé a été acquitté.

Lorsque les jurés se rendaient à la Cour, il y avait des gens qui leur lançaient des tomates et leur criaient d’en finir avec ces sales nazis, raconte-il.

Le palais de justice a été maintenu presque intact depuis. La salle sert toujours.

Image : Vicki McCaig tient deux photos de son aïeul en uniforme militaire.

Le grand-père de Vicki McCaig, Victor Chapman, était gardien de prison au camp 132. C’était un vétéran de la Première Guerre mondiale, trop âgé pour retourner au front, comme la plupart des gardiens. Ils étaient à peine 200 pour surveiller plus de 12 500 jeunes soldats allemands.

Je ne crois pas qu’il se sentait en danger, mais il n’en a jamais parlé ouvertement, dit Vicki McCaig.

Image : Vicki McCaig et son mari regardent une boîte en bois illustrée.

Il reste aujourd’hui peu de traces de son passage dans le camp, sauf quelques cadeaux que lui ont fabriqués des détenus. Sa petite-fille les garde précieusement.

Je pense que c’est toujours important de préserver l’histoire et qu’on doit dire à nos enfants et à nos petits-enfants ce qui s’est passé dans notre ville.

Une citation de :Vicki McCaig, petite-fille d’un gardien de prison du camp 132
Image : Personnel dans la cuisine.

Tous les prisonniers n’étaient pas des nazis. Les Allemands étaient obligés de s’engager dans l’armée, rappelle David Carter.

Les prisonniers du camp 132 étaient bien traités. Ils mangeaient bien et avaient leurs propres équipes sportives. Même ceux qui ont été exécutés ont été enterrés avec leurs décorations militaires et une cérémonie digne de ce nom.

Image : Des prisonniers empilent des briques.

Les prisonniers les moins radicaux passaient leurs journées à travailler dans les champs et l’usine de briques.

Certains sont revenus s’installer pour de bon en Alberta après la guerre.

Image : Malcolm Sissons devant le Rhine Hall.

Malcolm Sissons, résident de Medicine Hat et amateur d’histoire, dit que sa famille en a côtoyé plusieurs. Le sujet du camp, toutefois, est vite devenu tabou.

Je crois que les gens voulaient oublier la douleur de la guerre. [...] Je me souviens que, quand j’étais jeune, j’entendais souvent l’allemand dans les magasins, mais la génération suivante ne voulait rien entendre de cela [parler allemand].

Une citation de :Malcolm Sissons, résident de Medicine Hat
Image : Une pierre avec un texte gravé rappelant que 12 500 prisonniers allemands étaient détenus dans le camp.

Le Rhine Hall sert aujourd’hui de centre de foire pendant le Stampede et d’entrepôt le reste de l’année.

La [nouvelle] génération a beaucoup moins de connaissances de ce qui s’est passé. il ne reste presque plus rien de ce camp de prisonniers et tout autour, c’est des quartiers de maisons neuves, personne ne sait ce qu’est ce bâtiment-là, dit Malcolm Sissons.

Il fait partie d’un groupe de résidents qui souhaitent que le bâtiment soit déclaré ressource patrimoniale provinciale.

Image : Vue d'un char d'assaut et d'un écriteau devant un bâtiment indiquant qu'il s'agit de la maison du South Alberta Light Horse.

Le seul autre bâtiment qui reste du camp appartient toujours à l’armée. C’est la maison du régiment de réserve South Alberta Light Horse. Même s’il est méconnaissable, le bois d’origine est toujours là, et un petit musée rappelle son histoire.

Image : Babillard avec des photos d'archives de bâtiments historiques de Medicine Hat, dans une vitrine de la ville.

La fille de Vicki McCaig, Heather, enseignante au secondaire, tente à sa façon de préserver ce patrimoine. Il y a quelques années, avec sa collègue Emma Piayda, elle l’a utilisé pour un grand projet pour les élèves. La plupart des adolescents n’avaient aucune idée de l’existence du camp, dit-elle.

Le fait de connaître l’origine de notre ville et la façon dont les gens ont travaillé ensemble après la guerre, en s’acceptant les uns les autres, pour bâtir les fondations de notre ville, c’est une leçon très importante à retenir pour les enfants.

Une citation de :Heather McCaig, enseignante à Medicine Hat
Image : Des hommes et des femmes en uniformes militaires dans le camp.

David Carter se souvient que, lorsqu’il a emménagé à Medicine Hat dans les années 1950, les résidents hésitaient à mentionner le camp. Il a passé plus de 60 ans à faire tomber ce tabou. 

Cette histoire a grossi… presque autant que mon tour de taille, dit-il en riant.

Il a bon espoir que les générations futures ne la laisseront pas tomber dans l’oubli.





Nos remerciements pour leur collaboration au Fonds d'archives et centre culturel de l'Esplanade ainsi qu'au personnel de la Cour du Banc de la Reine de l'Alberta de Medicine Hat.

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