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Image : On voit de haut des marcheurs qui se déplacent vers le large sur le lac Baïkal recouvert de glace et de neige.

Le mythique lac de Sibérie est en proie au tourisme et au développement.

Un photoreportage de Tamara Alteresco et Alexey Sergeev

Image :  Babushka Luba en patins sur le lac Baïkal

Tout le monde l’appelle Babushka Luba et elle est aussi attachante que le territoire qu’elle défend. Le lac Baïkal, c’est toute ma vie, explique celle qui est devenue une légende dans son coin de pays. À 79 ans, elle n’a rien perdu de sa fougue et de son authenticité, à l'image du lac qui l'a vue naître et où elle veut être enterrée.

Tous les matins d’hiver, elle enfile ses vieux patins et sillonne les eaux figées de cette mer sacrée. On a l’impression que Luba est seule au monde. Le lac Baïkal est époustouflant et on ne peut que s'extasier devant son immensité : 700 kilomètres de splendeurs ininterrompues qui constituent la plus grande réserve d'eau douce de toute la planète. Il n’y a personne comme lui et je l’aime de toute mon âme, dit Luba.

Image : On voit Baba Luba, de profil, qui marche sur la glace du lac. À côté d'elle se trouvent trois seaux en métal et une perche en bois plantée verticalement dans la glace.

L'eau du Baïkal est encore si pure et si claire de son côté du lac que Luba y puise ses réserves pour la journée. Regardez, c’est comme du cristal.

Elle vit seule dans une maisonnette de bois typique du sud de la Sibérie, avec ses poules, ses vaches et ses deux chiens. Veuve depuis quelques années, Luba s’est habituée à la solitude et jure que c’est le lac qui la sauve de l’ennui. Elle lui parle comme s’il était un grand frère et s'inquiète de ce que l’avenir lui réserve alors que la popularité de ce joyau unique atteint des sommets auprès des touristes.

Je suis perplexe parce que j’aime voir les gens profiter de notre nature, mais je sais que ça menace l'écosystème unique.

Une citation de :Luba
Image : UN BBQ d'omouls en Sibérie.

Le lac Baïkal héberge plus de 2500 espèces de plantes et d'animaux marins, dont la moitié sont endémiques. Parmi les espèces menacées, l’omoul, un poisson de la famille des salmonidés, est le plus célèbre. Sa pêche était depuis des siècles la principale activité des riverains. Bien qu’elle soit désormais interdite, on en trouve dans presque tous les petits marchés de fortune et les restaurants.

Depuis des années, les chercheurs sonnent l’alarme en constatant la prolifération des algues. Le niveau de toxines mesuré le long des berges les plus développées du lac inquiète aussi les scientifiques, qui attribuent le phénomène aux eaux usées. En 2021, le tourisme est montré du doigt comme principale menace à l'environnement.

Image : Une touriste se fait prendre en photo sur le lac glacé.

Plus de 2 millions de vacanciers visitent le lac Baïkal chaque année, été comme hiver, malgré le froid sibérien, quand sa surface se fige en paradis givré et en autoroute de glace ou circulent les bukhankas, des grosses camionnettes tout terrain, ainsi que des centaines d'aéroglisseurs, pour traverser d’une rive à l'autre.

L'île d'Olkhon, située en plein cœur du lac, est aujourd'hui une des régions les plus prisées des touristes avec ses rochers spectaculaires et ses grottes festonnées de glaçons. Bien que situé à 5000 kilomètres de Moscou, le lac Baïkal est devenu l'une des destinations les plus populaires en Russie.

Image : On voit de nombreux touristes avancer sur un sentier enneigé, vers un promontoire au loin, qui donne sur le lac Baïkal.

Le tourisme est devenu au fil des ans la seule et unique source de revenu des riverains. Avant la pandémie, c’étaient les visiteurs étrangers, et plus particulièrement les Asiatiques, qui dominaient le tourisme, mais cette année ce sont les Russes qui découvrent le lac Baïkal et tombent sous le charme de ses sites comme le grand rocher du Chaman. Le site est considéré comme le plus sacré du lac, et il fut même une époque où il était interdit d’y mettre les pieds.

Aujourd’hui, les touristes l’envahissent tous les soirs pour assister au spectacle hypnotisant qu’offre le coucher de soleil.

L'énergie qu’on ressent ici est incroyable, je m’en veux de ne pas être venue avant. La nature et le paysage sont à couper le souffle.

Une citation de :Elena Ivanova, touriste moscovite
Image : On voit du haut des airs un village dans un paysage enneigé, et au loin, la surface glacée du lac Baïkal.

C’est quand on arrive dans le village de Khuzhir, le plus grand de l'île d'Olkhon, que l’on saisit l’ampleur du risque environnemental que pose ce tourisme de masse. Les hôtels et les maisons de chambres ont poussé comme des champignons près de la rive, sans véritables contraintes environnementales. La très grande majorité des édifices n’ont pas de système d'égout, si bien que l’eau que l’on pouvait autrefois boire sans filtre n’est plus potable depuis deux ans.

Image : On voit Mme Sibiryakova qui sourit à la caméra, debout, sur la surface gelée du lac Baïkal.

C’est le far west, les lois n’ont jamais été claires et ne le sont toujours pas, dit Galina Sibiryakova, une environnementaliste et riveraine connue de l'île entière pour son activisme et son engagement dans les initiatives écologiques. L’été, c’est encore pire, explique-t-elle en parlant des plages souillées de déchets que les touristes laissent traîner, au détriment de la flore et de la faune du lac.

En principe, il est interdit de construire quoi que ce soit au bord de l’eau, mais quand les gens ont de l'argent, les autorités ferment les yeux.

Une citation de :Galina Sibiryakova
Image : On voit la jeune fille assise sur un banc et vêtue d'un habit bleu et rose et de bottes blanches. Elle joue de l'instrument de musique à cordes à l'aide d'un archet. Près d'elle, on voit d'autres instruments de musiques et des habits accrochés au mur.

Galina Sibiryakova exagère à peine quand elle dit être née pour protéger le lac et sa culture, puisque son grand-père et son arrière-grand-père faisaient partie des tout premiers scientifiques à étudier cet écosystème unique. C’est une passion qu’elle et son mari, un bouriate, ont transmise à leur fille de 10 ans, Radana. Celle-ci nous explique qu’elle adore les visiteurs, mais préfère un tourisme responsable à petite échelle.

La manière de développer l’industrie de façon responsable est devenue la source d'intenses débats et de déchirement sur l’île d'Olkhon, où les résidents craignent de perdre le contrôle de leur joyau écologique si le gouvernement fédéral étend son influence sur la région, comme il le fait depuis deux ans en dictant les lois.

Image : On voit la maison imposante de deux étages, entourée d'arbres.

La maison rose est devenue le symbole de cette confrontation. Tout le monde connaît cette résidence colorée construite en 2017 près du rocher du Chaman par un jeune couple moscovite qui rêvait d’y vivre tout au long de l'année et d’y louer des chambres aux étrangers. Les propriétaires ont reçu l'ordre de la démolir en 2019 et de céder le terrain à l'État sous prétexte qu’ils n'auraient jamais dû leur être vendu puisque le lieu est désigné parc national.

Nous étions sous le choc. Nous sommes des gens simples qui ont acheté un terrain avec toutes les permissions requises.

Une citation de :Elena Plokhova, propriétaire de la maison rose
Image : On voit Mme Plokhova, assise à sa table, en entrevue. Derrière elle, la cuisine.

La propriétaire Elena Plokhova se bat devant les tribunaux pour défendre sa cause, mais elle le fait sans son mari, qui est mort d’une crise cardiaque, causée selon elle par le stress et l'intimidation subie. Si récupérer ces terrains prestigieux est nécessaire pour réparer les erreurs du passé, selon les autorités, beaucoup se méfient des véritables intentions du gouvernement. Il y aurait sur l'île d'Olkhon plus de 200 maisons condamnées au même sort. De plus en plus de riverains soupçonnent que s'ils cèdent leur terrain à l’État, il sera revendu au plus offrant pour accommoder le tourisme de masse et la construction d’immenses hôtels, comme on le voit déjà.

Image : On voit des bâtiments rectangulaires et longs, en rangée, bas, au toit de tôle, dans un environnement hivernal dénudé. Au loin, quelques habitations.

Entre la corruption soupçonnée et les bonnes intentions, l'équilibre ne sera jamais atteint si le gouvernement ne change pas sa vision, dit l'hôtelière Alicia Bodaeva. Elle rêve d’un tourisme écologique à l’image de l'hôtel qu'elle gère avec sa mère loin de la berge, à flanc de colline. L'hôtel se veut un des rares exemples de tourisme responsable, mais il est coûteux de le maintenir en règle. Chaque semaine, les déchets, autant ménagers qu’humains, sont transportés vers Irkoutsk en camion, là où ils peuvent être traités.

On a besoin d’aide de l’État, on a besoin d’infrastructures, de routes et de canalisations modernes.

Une citation de :Alicia Bodaeva
Image : On voit le chaman en habit traditionnel. Derrière lui, le paysage dénudé de la rive du lac Baïkal, couvert de neige.

Il faut trouver un juste milieu, dit Gennady Tugolov, un chaman de 13e génération de l’île d'Olkhon, un de ces grands sages auxquels une majorité des résidents accordent respect et confiance pour les protéger du mal. Il dit que le tourisme n'est pas près de disparaître parce que la grande majorité des résidents y trouvent leur gagne-pain et qu’il n’y a pas d’alternative dans la région. Une telle beauté doit être partagée, selon Gennady, mais c'est la responsabilité des gouvernements d'investir temps et argent pour en protéger l'intégrité.

Image : On voit un glaçon saillant en avant-plan et un paysage de d'immenses glaces soulevées du lac Baïkal.

Le lac Baïkal est envoûtant avec ses couchers de soleil et ses sculptures de glace naturelles. La plupart des touristes vous diront qu’ils le quittent en paix grâce aux énergies qu’il dégage. Quand l’UNESCO l'a inscrit au Patrimoine mondial de la nature en 1996, c'était entre autres pour que la Russie lui consacre les ressources nécessaires pour préserver un des plus importants écosystèmes de la planète. L'idée d’en perdre le contrôle au profit des grands investisseurs hante les riverains comme Galina Sibiryakova.

Baïkal n’est pas à vendre. Oui au tourisme, mais pas à n'importe quel prix.

Une citation de :Galina Sibiryakova

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