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Image : L'horloger André Viger est photographié à contre-jour, dans la tour-horloge de l'Assemblée nationale du Québec.

Par Denis Wong

Image : André Viger descend un escalier en bois massif à l'Assemblée nationale du Québec

Si le temps fait toujours son œuvre, certaines personnes ont le pouvoir d’en influencer les rouages. André Viger figure parmi ces maîtres. Mais au rythme des aiguilles qui avancent, les secondes s’envolent et son métier d’horloger s’éteint doucement.

Image : L'horloger André Viger descend un escalier de l'Assemblée nationale.

Depuis presque 35 ans, ses pas résonnent dans les couloirs et les bureaux de l’Assemblée nationale du Québec. À 76 ans, cet horloger s’occupe encore du remontage (le réglage du ressort mécanique) et de l’entretien des 23 horloges mécaniques plus que centenaires qui occupent les murs du siège démocratique de la province. Si ces horloges sont encore aussi précises aujourd’hui, c’est que le travail de M. Viger est aussi régulier qu’un métronome.

Image : André Viger tourne une clé dans une horloge afin de la remonter.

« Les ressorts font fonctionner une horloge pendant sept jours et demi, parfois huit ou neuf jours. C’est accaparant. Je ne peux pas prendre de vacances plus de sept jours d’affilée, parce que les horloges, je dois les remonter toutes les semaines, et toujours la même journée. Il y a juste une personne qui touche aux horloges. C’est moi. » – André Viger

Image : André Viger monte les marches d'un escalier en colimaçon.

Chaque mardi, André Viger gravit sept étages de la tour centrale de l’Assemblée nationale du Québec pour s’occuper de l’une des horloges les plus précieuses au Canada. Cette horloge de 138 ans surplombe les gens qui passent et ceux, venus visiter les lieux, qui déambulent devant l’Assemblée nationale, 50 mètres plus bas.

Image : André Viger observe les mécanismes de l'horloge principale de l'Assemblée nationale du Québec.

C’est dans cette pièce vitrée que se trouve le cœur de l’horloge qui date de 1881. Chaque semaine, André Viger huile ses mécanismes et remonte ses deux pesées, qui pèsent respectivement 800 et 300 livres. L’horloge de la tour de l’Assemblée nationale peut gagner ou perdre jusqu’à 15 secondes par semaine, une précision exceptionnelle pour une telle pièce.

Image : Gros-plan d'un mécanisme d'horloge bien huilé.

« Elle est tellement précise et si peu usée après tant d’années que, dans deux ou trois siècles, elle va encore fonctionner, tant qu’on va l’huiler et l’entretenir. Elle a toutes ses pièces d’origine depuis sa première installation, et n’a subi aucune modification. Il n’y a pas d’usure sur les dents, c’est pratiquement incroyable. » – André Viger

Image : Le visage de l'horloger André Viger est reflété dans une vitre.

La taille d’un mécanisme n’influence pas nécessairement sa complexité d’entretien, puisque plusieurs facteurs peuvent expliquer le retard ou le mauvais fonctionnement d’une horloge. Une coche dans la dent d’un engrenage. Une réparation de soudure mal exécutée. Des composantes faites de métaux qui réagissent différemment à l’humidité ou à la chaleur. Que ce soit dans une horloge ou dans une montre, le diable est dans les détails.

Image : André Viger referme la devanture d'une horloge qu'il vient d'inspecter.

« Dans les bureaux, puisque l’air climatisé fonctionne, c’est frais et sec. Dans les corridors, c’est chaud et humide. Mes horloges ne vont pas obéir de la même façon. De plus, dans un corridor, je peux avoir une horloge américaine qui date de 1880, et une britannique à l’autre bout qui date de 1890. Les deux n’obéissent pas de la même façon aux variations atmosphériques. Il faut le savoir et se fier à son expérience. » – André Viger

Image : André Viger marche avec une échelle en bois et son coffre à outils.

Après autant d’années à arpenter l’Assemblée nationale, on développe des rapports cordiaux avec le personnel et les politiciens et politiciennes. André Viger s’est déjà retrouvé sur le toit de l’édifice avec l’ancien président de l’Assemblée nationale Jean-Pierre Charbonneau, après une visite de l’horloge principale. Il a reçu une carte de Noël de l’ancien chef du Parti québécois Jean-François Lisée. Une garde de sécurité qui le croise chaque mardi lui confie dorénavant la réparation de ses horloges personnelles. En ces couloirs, l’horloger est une figure bien connue.

Image : André Viger cherche un outil dans son atelier de réparation.

Quand il n'est pas à l'Assemblée nationale ou dans un autre édifice où il a un contrat, André Viger est ici, dans son atelier de réparation. Il est horloger depuis 60 ans, et cette expérience est palpable quand on pénètre dans cet antre où tout nous rappelle que les secondes s’égrènent inexorablement. Partout, il y a des montres ou des horloges de sa clientèle, des outils de précision et des pièces si minuscules qu’il doit ajouter deux loupes à ses lunettes de travail pour les observer.

Image : André Viger observe le mécanisme d'une montre qu'il répare.

« Moi, j’ai toujours été slow-motion, et en vieillissant, ça ne s’améliore pas. Mais j’apprécie cette facette de moi, parce que je devrais être stressé par mes nombreuses réparations. J’ai des horloges et des montres qui sont en retard, mais quand je travaille sur une réparation, je ne pense pas à l’autre qui attend. Je suis trop concentré et j’ai envie de faire cette job. Je veux qu’elle soit parfaite, je veux donner mon meilleur. La vitesse ne m’a jamais excité. La vitesse excite, mais la lenteur, c’est l’élégance. » – André Viger

Image : André Viger tient une montre dont les mécanismes à l'intérieur sont visibles.

Lorsque André Viger s’est inscrit à l’école d’horlogerie dans les années 60, les montres électroniques venaient de faire leur apparition. Fasciné par l’aspect mécanique des choses, il aimait réparer des vélos ou s’amuser sous le capot d’une voiture. Lorsqu’il a terminé son cours, il a été engagé par Albert Provost, un horloger suisse qui possédait une boutique dans la côte de la Fabrique, dans le Vieux-Québec.

Image : De minuscules visses et rouages d'une montre sont placés sur la table de travail d'André Viger.

« Quand je suis sorti de l’école, ce n’était pas tellement payant… Je me suis dit que j’allais travailler un an pour pouvoir me contenter, et après ça, j’allais me trouver autre chose. Quand je suis arrivé chez M. Provost, il avait besoin d’un gars dévoué comme moi et il aimait me montrer son métier. Je n’ai jamais été capable de ressortir de là. » – André Viger

Image : L'horloger observe les mécanismes d'une petite horloge, à la recherche de son problème de fonctionnement.

Dix ans plus tard, lorsque l’horloger suisse a fermé boutique pour partir à la retraite, l’apprenti a décidé d’ouvrir son atelier de réparation horlogère et de nombreux clients et clientes l’ont suivi. C’était en 1970. Presque un demi-siècle plus tard, le téléphone ne dérougit pas, et André Viger continue de travailler 60 heures par semaine. Son atelier demeure son sanctuaire, un lieu où la solitude est sa compagne et où le temps s’arrête quand il se plonge dans les rouages d’une mécanique.

Image : L'horloger André observe le mécanisme d'une horloge à réparer.

Selon André Viger, il manquerait 5000 horlogers dans le monde, et la ville de Québec n’est pas épargnée : « La relève est très rare, surtout dans l’horlogerie mécanique et les horloges anciennes. Ce n’est pas la même chose que l’électronique, où l’on a des machines pour nous aider à détecter les problèmes. En mécanique, il faut avoir l’expérience et procéder par élimination. Je ne suis pas le dernier horloger à Québec, mais les quelques personnes qui sont capables de faire de la vieille horlogerie sont débordées elles aussi. »

Image : L'horloger utilise un tournevis pour réparer le mécanisme d'une petite horloge.

« Si je veux autant rester au travail, c’est que je ne sais pas ce qui va m’intéresser autant ensuite. Quand tu prends ta retraite, si tu n’as pas une passion, les journées sont longues. C’est tout le temps samedi quand tu es retraité. Qu’est-ce qui va m’enflammer autant que l’horlogerie? Je sais qu’il n’y a rien d’autre. » – André Viger

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