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Image : Un ouvrier utilise de la machinerie lourde près d'un puits.

En Colombie-Britannique, environ 10 000 puits d’hydrocarbure ont achevé leur « cycle de vie ». Il faut maintenant les démanteler et tenter de restaurer l’environnement, ce qui a un coût monétaire, mais surtout écologique. L’industrie nomme ce processus, plutôt méconnu, tuer, ou mettre au repos, un puits.

Un photoreportage de Camille Vernet

Image : Puits orphelins en Colombie-Britannique.

Ces puits font partie du paysage de la ville pleine d’énergie, le surnom donné à Fort St. John. Cette ville, située à 1200 kilomètres au nord de Vancouver, repose sur la formation géologique de Montney, qui est considérée comme l'une des plus grandes ressources de gaz de schiste au monde.

Image : Carte des puits orphelins dans la région de Fort St. John.

L'industrie du démantèlement est en pleine expansion dans la province, qui compterait plus de 25 000 puits d’hydrocarbures. Et ce sont les exploitants dans le nord de la province qui sont dans l’obligation légale de démanteler leurs puits et de restaurer leur environnement initial.

Toutefois, lorsqu'une compagnie fait faillite, le puits devient orphelin, c’est-à-dire qu’il se retrouve sous la responsabilité de la Commission du pétrole et du gaz de la Colombie-Britannique (BCOGC). La province en compte présentement 770.

L'objectif est de restaurer les sites dans un délai de 10 ans, souligne Kristen Ramsey, directrice de la restauration des puits orphelins de la BCOGC.

Image : Un ouvrier travaille sur un puits abandonné.

Couper les vivres

Au sud de Fort St. John, l’équipe de l’entreprise privée DFA Contracting travaille à la désactivation d’un puits.

Cette première étape consiste à sécuriser le site en isolant la tête du puits et en retirant les gaz des installations.

Les travailleurs passent ensuite à la phase d’abandon du puits.

Image : Un ouvrier sur le site d'un ancien puits.

Si le puits est toujours vivant, notre travail, c’est de le tuer. Mais la plupart sont déjà morts, nous nous assurons qu'ils le restent, précise Cal Alberts, superviseur du site à Windward Resources.

Au bout de cette route boueuse, Cal Alberts semble un peu blasé.

Quand on lui demande si son travail comporte des défis, Cal hausse les épaules : Je travaille dans l’industrie depuis 42 ans, ce n’est pas nouveau pour moi, j’ai tout vu.

Image : Une installation près d'un puits orphelin, dans la région de Fort St. John.

L’équipe du chef de projet, Chuck Grace, effectue aussi l’abandon de puits sur d’autres sites.

C'est important de le faire parce que, si l'un des réservoirs tombe en panne, il pourrait y avoir un déversement qui obligerait à nettoyer une plus grande contamination du sol, explique le chef de projet de DFA Contracting

Sur ce terrain, où l’équipe travaille, les réservoirs souterrains sont désormais vides. S'il y avait des fuites possibles à cet endroit, elles ont été éliminées, explique M. Grace.

Image : Outil de mesure des émanations de méthane sur un tuyau.

Toutefois, l’hydrogéologue Gilles Wendling, de Nanaimo, dans l’île de Vancouver, a des inquiétudes.

Une fois que le puits est abandonné, il y a des procédures de scellement qui vont réduire la décharge des gaz en surface. Mais on sait qu’à l'intérieur du puits il va fuir. Ce sont des fuites qui sont extrêmement difficiles à contrôler.

Gilles Wendling, hydrogéologue

En 2019, une publication (Nouvelle fenêtre) parue dans le journal scientifique PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences) indiquait que les puits abandonnés, même une fois scellés, demeurent une source insoupçonnée de gaz à effet de serre plusieurs décennies après leur exploitation. Les émanations de méthane seraient donc sous-estimées par le gouvernement provincial, selon Gilles Wendling.

Image : Des ouvriers travaillent sur un puits abandonné.

La réglementation provinciale stipule pourtant que toutes les fuites doivent être réparées avant que l’on puisse déclarer officiellement un puits fermé. Cependant, il n'existe pas de programme de surveillance des fuites une fois que les puits sont certifiés restaurés.

C'est que c'est un peu comme la COVID-19. On ne connaît le nombre de cas que si on teste le nombre de cas.

Gilles Wendling, hydrogéologue pour GW Solutions
Image : Un ouvrier pendant une opération de nettoyage d'un puits.

Une industrie en expansion

Avant d’orienter sa carrière vers les puits abandonnés, Chuck Grace travaillait à la mise en place des ces infrastructures.

Je ne me suis jamais imaginé devenir un “abandonment guy”, mais c’est un bon emploi. On se sent bien quand on remet les choses comme elles devraient être, affirme le chef de projet qui estime que la volonté de bien faire les choses guide les travailleurs de cette industrie.

Les possibilités d'emplois dans le domaine sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses, en grande partie grâce à un investissement de 1,7 milliard de dollars octroyé cette année par le gouvernement fédéral pour nettoyer des puits orphelins et inactifs au Canada, dont 120 millions de dollars sont destinés à la Colombie-Britannique.

Image : Des ouvriers près de machinerie lourde servant à nettoyer les puits abandonnés.

Les entreprises de nettoyage locales connaissent une vague de popularité dans le nord de la province parce qu’elles sont prioritaires. C'est probablement l'un des marchés les plus compétitifs actuellement en Colombie-Britannique pour le pétrole et le gaz, soutient M. Grace.

Travailler dans le secteur du pétrole et du gaz est une fierté pour le chef de projet, qui estime que cette industrie est très réglementée. Un sentiment qu’il aimerait exporter dans le sud de la province.

Il semble que, plus on s'éloigne de la tête du puits, plus on est diffamé. Les gens ont tendance à penser que nous ne faisons que polluer l'environnement et que nous ne faisons rien de bon, alors que c'est tout à fait faux, dit avec émotion Chuck Grace.

Image : Une femme en tenue d'ouvrier dans un champ.

Bouger la terre

La dernière étape du nettoyage est souvent la plus longue, car la restauration des sols est à la merci de ce que les échantillons révèlent.

Dans un champ, une jeune scientifique contrôle son travail sous le regard des vaches. Elle analyse le sol, et ce, jusqu’à ce que le niveau de contamination réponde aux normes.

Je pense que ce que l’on fait est important, en particulier lorsque les femmes ont la possibilité de travailler dans ce secteur. Je pense que le fait de remettre le terrain dans l’état où il était avant l'arrivée de l’industrie pétrolière change les choses, affirme Anneleise Forsyth, employée de l’entreprise SNC Lavalin.

Image : Un champ.

Afin de remettre à neuf la couverture végétale, des tonnes de terre sont excavées puis remplacées par un sol non contaminé. Le but de cette dernière étape est de ne plus pouvoir distinguer qu’un puits de pétrole ou de gaz a un jour fait partie du paysage.

Mais, où la terre contaminée se retrouve-t-elle? Cela dépend de la contamination. Certaines peuvent être traitées. Souvent, il faut les transporter vers une décharge, affirme Kristen Ramsey.

À ce jour, il y a moins d’une trentaine de sites qui ont été complètement restaurés par la BCOGC.

Image : Une excavatrice dans un champ.

Ces opérations de nettoyage ont toutefois un coût élevé, puisqu’il peut atteindre plus de 200 000 $ pour chaque puits, une somme financée par le fonds provincial des puits orphelins.

Un rapport, publié en 2019, de l’ancienne auditrice générale de la Colombie-Britannique, Caroll Bellringer, soulignait un manque à gagner pour ce fonds de 13,1 millions de dollars en 2017.

Victoria travaille toutefois à combler ce manque.

L'ancienne taxe sur la production rapportait environ 1,5 million de dollars par an. À partir d'avril 2021, la nouvelle taxe générera un revenu de 15 millions de dollars par an provenant de l'industrie.

Mike Janzen, directeur de la planification et restauration des puits orphelins, BCOCG

Image : Un vieux silo à grain à Fort St. John.

Cultiver des puits

Les hautes plaines des environs de Fort St. John ne se caractérisent pas seulement par les multiples infrastructures d'énergie, mais aussi par l’agriculture.

Plusieurs fermiers de la région ont fait le choix de louer une partie de leurs terres aux compagnies pétrolières. Les paiements annuels sont alléchants, et les contrats promettent la remise en état des terres.

Image : Rod Strasky devant une installation.

C’est le cas de Rod et Kim Strasky, un couple d’agriculteurs de Farmington.

Sur les 1600 acres que compte leur ferme, Rod Strasky pointe le premier puits qui a été foré, il y a 15 ans, sur sa propriété. C’était un puits de gaz acide. Il est à l’arrêt, car plus personne ne veut de gaz acide. Il n'a rien produit depuis plusieurs années, précise-t-il.

Le nettoyage de ce puits reste sous la responsabilité de la compagnie pétrolière propriétaire.

Image : Un champ avec des traces de machinerie.

Cette ancienne parcelle sur les terres de M. Strasky est désormais sous la responsabilité de la BCOGC, puisque la compagnie Terra Energy, qui l’exploitait, a fait faillite en 2016 et laissé 175 puits orphelins.

L’opération de nettoyage semble presque achevée, ce qui n’empêche pas l’agriculteur d’être inquiet.

Je peux voir qu'ils n'ont pas rapporté assez de terre parce qu'elle se tasse. Je ne pense pas que je pourrai un jour avoir une récolte normale sur cette propriété. Cela pourrait faire baisser nos moyennes de rendement pour l'ensemble de notre exploitation, déplore-t-il.

Image : Kim Strasky dans un champ.

La faillite de Terra Energy a fait souffrir de nombreuses personnes en laissant des factures non payées à plusieurs contractants ainsi qu’une dette de 15,9 millions de dollars envers la banque Canadian Western.

Les Strasky disent qu’ils sont pris au milieu du litige entre la banque et ses créanciers, et ils ont peur que le privilège, soit un avis de créancier, qui apparaît sur le titre de sa propriété ne baisse la valeur de leurs terres. Les recours de leur avocate pour remédier à la situation se sont soldés par des échecs.

Normalement, un privilège sur une propriété est un signe d'alarme pour les banques. Si ce privilège reste indéfiniment sur le titre de notre propriété, cela va nous nuire lorsque nous partirons à la retraite.

Kim Strasky
Image : Des installations au loin dans un champ.

En regardant à l’horizon, on peut voir que la ferme de M. Strasky n’est pas seule dans son cas. Dans un rayon de 3 kilomètres se trouvent 12 sites d’exploitation différents, dont une énorme station.

Comment passe-t-on d’un seul puits sur sa propriété à de multiples infrastructures?

À l'époque, ce n’était pas une grosse affaire. C'était une petite partie de nos terres. Et le loyer annuel aidait la ferme sur le plan financier. Personne ne s'attendait aux problèmes que cela pouvait entraîner, dit Rod Strasky.

Je pense que, si personne ne contrôlait ces puits dormants, les entreprises ne prendraient pas leurs responsabilités pour ce qui est de faire le nettoyage, et les propriétaires seraient obligés de s'en occuper eux-mêmes, tranche Rod Strasky qui, malgré ses inquiétudes, reste reconnaissant à la BCOGC pour son travail.

Image : Serre remplie de plantes.

Les vertus restauratives de l'ethnobotanique

Afin de remédier aux répercussions néfastes de l’industrie sur l’utilisation traditionnelle des terres par les peuples autochtones, le gouvernement fédéral versera 5 millions sur les 120 millions à des Premières Nations de la région.

Parmi celles qui espèrent obtenir une partie de ce financement, la nation Saulteau, qui revitalise les terres avec des plantes natives de la région.

Image : Carmen Richter assise sur le perron d'un chalet.

Ce premier projet pilote, réalisé en partenariat avec la BCOGC, a permis la végétalisation de deux puits avec des plantes locales. Celles-ci sont produites dans la pépinière Twin Sisters et permettent de restituer les fonctions d’origine de l'environnement, par exemple en permettant la chasse à l’orignal.

Dans le cadre de ce projet, la biologiste de l'Université de Victoria Carmen Richter, qui travaille pour la nation Saulteau, a interviewé de nombreux aînés au sujet de l’utilisation et de la fonction des terres à l'époque précoloniale.

Il est important pour nous de nous fier à nos aînés pour savoir quelle était la situation à l’époque.

Carmen Richter, biologiste
Image : Deux femmes dans une serre préparent des plants.

L’objectif de la restauration des sols ayant hébergé des puits est donc déterminé par les connaissances des aînés et permet de préserver la faune et la flore pour assurer une sécurité alimentaire à la population autochtone locale.

Lorsqu’il y a de la nourriture en abondance et que nous pouvons pratiquer nos traditions, nous sommes plus heureux dans la communauté où nous vivons, affirme Carmen Richter.

La biologiste ajoute qu’il est important que les Premières Nations fassent partie du processus de consultation dès le lancement du projet de nettoyage. La restauration des forêts anciennes est très différente de la mise en place d’un terrain agricole et de la fertilisation chimique. Les prix sont différents, dit Carmen Richter.

Image : Des chevreuils dans un champ.

Faire revivre une forêt ancienne pourrait également prendre des centaines d'années.

Depuis 2019, la Colombie-Britannique est la première province de l’Ouest canadien à imposer des délais pour le nettoyage des puits inactifs.

Il est prévu que, d'ici 2036, environ 10 000 sites seront restaurés, et c'est à l'industrie de s'en charger, assure Mike Janzen, le directeur de la planification et de la restauration des puits orphelins de la BCOCG.

Image : Des ouvriers devant de la machinerie lourde.

C’est tout un défi, puisque le nombre de puits de gaz de schiste pourrait augmenter avec le projet Coastal GasLink, qui a pour but d’acheminer le gaz naturel de cette région vers le terminal de LNG Canada, à Kitimat.

Cette stimulation économique est bienvenue pour les travailleurs de la région. Je pense qu’on verra beaucoup plus de puits forés à l'avenir. C'est toujours agréable de relancer une nouvelle production plutôt que de mettre au repos ces anciens puits, affirme le chef de projet Chuck Grace.

Toutefois, pour chaque nouveau forage, il est important de réaliser que la vie d’un puits continue bien après sa durée d’exploitation, selon Gilles Wendling.

Une fois que le puits a été foré, c'est quelque chose qui est permanent. Chaque fuite de puits se passe au moment où on se parle, dans 5 jours, dans 5 mois, dans 5 ans, dans 50 ans. On a mis en marche un train qu'on ne peut pas arrêter, dit l’hydrogéologue.

Image : Route de campagne.

Le gaz naturel représente un peu plus de la moitié de la consommation énergétique des foyers britanno-colombiens. L’ampleur de l'impact de cette énergie sur les terres, ainsi que sur les émissions de gaz à effet de serre, est-elle sous-estimée?

Le coût environnemental, c'est un coût caché. C'est un coût que l'on met sur la nature et sur les générations futures qui vont devoir s'occuper des effets négatifs de ces puits sur l'atmosphère, sur les eaux et sur la santé humaine, déplore Gilles Wendling.








NDLR : Le coût carbonique de cet article a été évalué à 0,86 tonne de CO2 (selon un calcul fait sur le site goodplanet.org).

Avec la collaboration de Mylène Briand (édimestre) et Marylène Têtu (réalisatrice numérique)

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