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Image : Un employé du dépanneur se tient derrière le comptoir de la caisse.

On le visite très tôt le matin ou plus tard en soirée, le plus souvent pour succomber à un vice ou mettre la main sur un magazine à potins. Le dépanneur est un lieu unique au Québec. On tient pour acquise son existence ou, tout simplement, on l’oublie. Pourtant, certains de ces petits commerces indépendants font beaucoup plus que satisfaire les besoins immédiats d'une clientèle de voisinage, ils la nourrissent aussi de trésors culinaires.

PAR ALLISON VAN RASSEL

Image : Maude Lajeunesse, propriétaire, Dépanneur Esso et La Croûte Traiteur, devant son four.

Maude Lajeunesse est cheffe en cuisine comme en affaires. Sa station-service redonne des lettres de noblesse au sandwich de dépanneur, qui a bien mauvaise réputation.

Mère de famille de quatre enfants, Maude a quitté son emploi en restauration pour fonder sa propre entreprise de prêt-à-manger, La Croûte Traiteur. Sa cuisine de production est située sous le plancher de son commerce du boulevard Bastien, dans Lebourgneuf. Elle voulait que le travailleur de la construction tout comme la mère de famille de son quartier puissent mettre la main sur une nourriture réconfortante de qualité.

Image : Un étalage de sous-marins emballés et placés dans un frigo.

Comme je parle beaucoup avec ma clientèle, je comprends leurs besoins et ils peuvent donc mettre un visage sur mes sandwichs. C’est tout simple, mais ça fait triper le monde. Il ne faudrait pas que j’arrête de faire à manger!

Maude Lajeunesse, propriétaire, Dépanneur Esso et La Croûte Traiteur
Image : Vue extérieure du dépanneur de la station-service Esso. Le bâtiment est petit et brun, construit en briques ainsi qu'en métal.

Son mautadit bon wrap est un des plus grands vendeurs, une création dans laquelle elle incorpore sa sauce à spaghetti maison. Afin de répondre à la demande sans cesse grandissante, elle cuisine plus de 20 litres de sauce à spaghetti par semaine, qu’elle vend fraîche tous les jours en format d’un litre. Elle vend tout ce qu’elle cuisine, y compris les boîtes à lunch sans arachide et sans noix spécialement conçues pour les écoliers.

Ce qu’on retient de ce que les gens nous disent, c’est qu’ils ont l’impression de reconnaître un dépanneur de campagne, un p’tit dépanneur du coin. Nous, ça nous fait chaud au cœur d’entendre ça, car on a l’impression d’être près des gens.

Image : L'un des copropriétaires emballe les achats d'une cliente derrière le comptoir. À ses côtés, des étalages pleins ainsi que des boîtes de produits.

Le dépanneur Multi-choix de l’avenue Plante est ouvert tous les jours depuis 2012. Il est ouvert le 25 décembre et le 1er janvier. Pour le couple propriétaire, qui est originaire de la Colombie, ce n’est pas là une décision d’affaires. Ils désirent offrir un service essentiel aux membres de la communauté hispanophone de Québec.

On ne peut pas fermer. Tu vois tous les paquets ici, ce sont des vitamines ou des vêtements que les gens achètent ici et qu’ils envoient à leur famille à l’étranger. Nous sommes un service essentiel pour ces gens et leur famille. On ne peut pas fermer.

Claudia Gil, copropriétaire du dépanneur Multi-Choix
Image : Étalage de conserves, bouteilles et produits divers importés de la Colombie, du Mexique, du Guatemala et du Honduras, entre autres.

Celui qui ose s’aventurer au-delà du comptoir-caisse découvre une surprenante sélection de produits importés de la Colombie, du Mexique, du Guatemala et du Honduras, entre autres. Une sélection de produits aux parfums colorés à l’image de la personnalité des propriétaires Claudia Gil et Walter Mora. Cette offre permet à plusieurs Québécois d’origine latino-américaine de mettre la main sur des produits alimentaires qui se rapprochent de ceux de leur pays d’origine.

Image : Sur le comptoir devant la caisse, un présentoir vitré dans lequel se trouvent des buñuelos, une boule de pâte à beignets frite à base de fromage.

Sur le comptoir devant la caisse, un présentoir vitré propose des buñuelos, une boule de pâte à beignets frite à base de fromage. Le cœur est savoureusement moelleux et salé alors que l’extérieur est croustillant et sucré. Ces petites boules de plaisirs sont particulièrement populaires auprès des travailleurs de la construction dans le quartier.

Ça fait changement des sandwichs, mamie, me lance Claudia dans son séduisant accent espagnol, suivi d’un rire contagieux. Ces buñuelos sont accompagnés d’une petite sauce maison élaborée par la femme d’affaires, une recette apprise de sa mère.

Image : Une cliente, de dos, donne de l'argent comptant à l'un des copropriétaires.

Selon l’heure du jour, un haut-parleur placé soigneusement en direction de la caisse enregistreuse propulse la programmation de Patria Grande, une station de radio qui promeut l'unité des peuples hispanophones d'Amérique latine et d'Amérique du Sud. C’est une façon pour eux de garder contact avec la réalité sociale, politique et économique dans leur pays d’origine.

Walter Mora était travailleur social en Colombie. Il sait parler aux gens, il est bon avec les gens. Puis, lorsqu’il y a des choses graves qui se passent en Amérique latine, on le sait tout de suite, car les gens de la communauté viennent se réfugier ici. Il faut avoir une sensibilité à ça, car si tu es sensible à l’autre, tu vas faire les choses différemment des autres, raconte Claudia Gil, copropriétaire du Dépanneur Multi-Choix.

Image : Le propriétaire du dépanneur travaille dans sa cuisine, qui est visible du comptoir-caisse.

Alex Fortin habite Saint-Jean-Baptiste, un quartier de la Haute-Ville de Québec qu’il dessert depuis les cinq dernières années avec son commerce de la rue Scott défini comme une épicerie de quartier qui offre des produits locaux, de qualité et abordables.

Derrière la caisse enregistreuse, une cuisine à l’image de celle d’un appartement prend forme. Au mur, une douzaine d’outils et accessoires, telles des œuvres d’art. Il y a aussi une guitare et un tourne-disque voisin de caisses de son qui fait crépiter le Talkin’ Lion Blues de C.W Stoneking. Sur le plancher de béton, des bacs de distribution de fruits et légumes frais de Lufa, une ferme urbaine qui fait pousser des légumes dans des serres situées sur des toits de Montréal.

Image : Une affiche indiquant l'emplacement des légumes frais dans le frigo du dépanneur.

Ça faisait longtemps que je voulais offrir ce genre de service, mais encore plus dans les circonstances actuelles. Je veux donner la chance aux gens d’avoir accès à de bons produits frais le plus proche possible de chez eux. J’ai des clients réguliers qui sont vraiment contents d’avoir ça, alors c’est pour eux que je le fais. Je le fais par principe, car c’est local et ça fait compétition aux gros joueurs internationaux. C’est mon petit effort à moi.

Alex Fortin, propriétaire de l’Épicerie Scott
Image : La devanture de l'Épicerie Scott, de couleur rouge, donne sur le coin de la rue Saint-Patrick et de la rue Scott.

Son commerce de quartier est situé au pied de la colline Parlementaire et de grandes chaînes hôtelières de réputation mondiale. De l’autre côté de la rue, un parc avec du mobilier de jeux accueille les enfants du quartier. Avec une conscience écologique bien affûtée, alimentée d’un désir de faire le nécessaire afin d’améliorer la qualité de vie de ceux qui l’entourent, il transforme tout ce qu’il ne vend pas. Tout est pensé en fonction de ça , souligne-t-il.

En ayant une cuisine, ça me permet de garder mon coût le plus bas possible. Je ne sortirai pas du thon rouge des eaux de la Gaspésie. Je fais du comfort food. Je fais des affaires de qualité à partir des ingrédients que je trouve dans mon commerce. Je vais utiliser du cheddar fort avec du bacon pour mon mac n’ cheese. En ce moment, j’ai des fromages de la Fromagerie des Grondines. Si je ne les vends pas, je vais les cuisiner. J’évite des pertes et j’offre de quoi de cool.

Image : Des sandwichs au jambon et aux oeufs tranchés et emballés dans un frigo.

Il a ouvert le 30 mai 2016 et il constate que sa clientèle est de plus en plus résidentielle. Avec la situation sanitaire actuelle, qui fait en sorte qu’il y a de moins en moins de travailleurs en ville et plus aucun touriste, il se réjouit d’avoir fait le nécessaire afin de parler d’abord à ses voisins.

Un bon repas en bas de 10 $ dans le secteur, c’est rare. Et quand tu en trouves un, ce n’est pas toujours bon. Si moi je le constate, je suis certain que les travailleurs et autres résidents le constatent aussi. On est capables de faire de la bonne bouffe maison de qualité qui ne se vend pas trop cher, il faut juste que ce soit dans tes priorités. C’est peut-être fou, mais mon but, c’est que tu ne paies pas trop cher. C’est beaucoup d’ouvrage, mais ici tu sais que tu manges bien et que tu ne te fais pas avoir.

Image : L'enseigne du Dépanneur Jean-Marie Gravel, un peu délavée, sur un mur bleu.

Le Dépanneur Jean-Marie Gravel, à Château-Richer, est un repère pour les amateurs de bières de microbrasserie québécoises. L’édifice de l’avenue Royale abrite un comptoir à pizza et un bar, tous deux gérés depuis les 48 dernières années par la famille Gravel.

On est à l’écart de la ville et ça fonctionne très bien avec les résidents du secteur. Dans les régions, dans le fond d’un rang, c’est fort ce modèle-là, surtout dans les petits villages de la Gaspésie et de la Beauce.

Luc Gravel, propriétaire du Dépanneur Jean-Marie Gravel
Image : Depuis l’âge de 18 ans, Luc travaille derrière le comptoir du dépanneur. On l'aperçoit assis sur un tabouret, posant pour la caméra.

Depuis l’âge de 18 ans, Luc travaille derrière le comptoir. Il connaît le nom de tous ses clients, ainsi que leurs habitudes de consommation. Depuis les trois dernières années, il se spécialise dans la bière de microbrasserie, une demande des familles qui s’installent dans les nouveaux ensembles résidentiels du secteur. Son frère Gaétan gère le comptoir à pizza voisin de sa caisse enregistreuse.

Image : Un homme tient une pizza fraîchement sortie du four. On y aperçoit des tomates, du bacon et des olives.

Ils commandent une pizza, ils sélectionnent six différentes bières et ils dégustent à la maison. La vieille génération, elle, consomme la caisse de 24 de Coors Light. À un moment donné on offrait des VHS, puis des DVD. Maintenant, c’est la bière de microbrasserie qui remplace ça.

Luc Gravel, propriétaire du Dépanneur Jean-Marie Gravel
Image : Un des réfrigérateurs pleins de bières de microbrasserie toutes différentes les unes des autres.

Luc a acheté 10 réfrigérateurs qu’il a remplis avec plus de 300 différentes sortes de bières de microbrasseries locales. Son bar n’en propose aucune qui n’existe que pour une clientèle plus âgée appelée à disparaître. L’homme d’affaires a reçu un héritage d’environ 20 000 $ suite au décès de sa mère, un montant qu’il a investi dans l’entreprise afin de se spécialiser dans la bière de microbrasserie.

Si je n’avais pas fait cet investissement-là, je ne sais pas si mon commerce serait encore là aujourd’hui. C’est un élan économique inespéré. Aujourd’hui, tu t’adaptes ou tu crèves.

Luc Gravel, propriétaire du Dépanneur Jean-Marie Gravel
Image : La devanture du dépanneur est jaune avec des accents rouges.

Le timbre sonore de la porte d’entrée du Dépanneur Alphé Picard, à Wendake, ne dérougit pas. Fondé voilà près de 75 ans par les grands-parents de Julie et Christine Picard, copropriétaires du commerce avec Sonia Picard et Catherine Boivin-Gros Louis, leur dépanneur est le plus ancien établissement de vente de détail du Vieux-Wendake, dit le Village-Huron.

L’immeuble construit aux alentours de 1880 accueille un commerce à l’image du quartier — historique et chaleureux — qui dessert les besoins de la communauté, tout comme ceux des cyclistes de passage sur le corridor des Cheminots.

Image : Les deux copropriétaires rigolent en plaçant des aliments dans un des frigos.

Dans les réfrigérateurs à gauche de l’entrée, dans ce qui fut voilà trois générations la cuisine familiale, des sous-marins des plus ordinaires en apparence se vendent comme des petits pains chauds. Ce sont des sous-marins de la Cantine Boudreault, de Sept-Îles, un produit fort simple, mais tout aussi chargé en histoire que l’immeuble dans lequel ils sont offerts.

C’est la folie. Ils arrivent frais les jeudis et quelques heures plus tard, il n’y en a plus. On a déjà eu des employés innus qui se faisaient descendre ces sous-marins par leur famille. Je pense que les gens ont de bons souvenirs associés à ce produit-là.

Sonia Picard, copropriétaire du Dépanneur Alphé Picard
Image : L'intérieur du dépanneur, alors que la caissière sert un client.

Un jeune homme innu originaire de Pessamit s’empare du produit qui vise d’abord à combler sa faim, mais qui apporte aussi du réconfort, grâce aux souvenirs heureux de la Côte-Nord qui y sont liés. C’est la force de la mémoire gustative à l’œuvre dans un lieu commun, pourvoyeur d’un bonheur candide.

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