Entête avec Loukas sur fond coloré

De Justine à Loukas :
devenir transgenre à 14 ans

La première fois que je l’ai vu, jamais je n’aurais pensé qu’il avait vécu les 14 premières années de sa vie sous le prénom de Justine. Devant moi, Loukas Leboeuf, maintenant âgé de 16 ans, est un adolescent rayonnant dans la nouvelle identité qui est devenue la sienne.

Texte de Pascale Lacombe

5 novembre 2018

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Petite, Justine se sentait différente des autres fillettes. Elle détestait porter des vêtements très féminins. Elle préférait les voitures de course et une petite figurine qui avait la particularité de pouvoir changer d'apparence, de civil à agent du FBI.

C’est vers l’âge de 11 ans, avec la venue de la puberté, qu'elle a commencé à éprouver un malaise profond face à son corps.

« Ça me faisait vraiment peur, je ne voulais pas avoir des seins. Quand la puberté a commencé, j’étais mal dans mon corps, mais mal. À ce moment-là, je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui cloche. Je ne devrais pas être mal dans ma peau et paniquer comme ça », raconte sans détour Loukas, un adolescent au profil délicat.

Illustration avec une silhouette de femme aux cheveux longs avec des objets féminins qui flottent

En 2017, en 3e secondaire, Justine touche le fond. Elle essaie de rentrer dans le moule en se maquillant et en étant plus féminine. Mais son mal-être s’intensifie.

« J’avais des idées noires. J’avais peur de ce que je pouvais faire, de ce qui pouvait arriver. Et je n’avais pas envie que ça se termine là. C’est ma vie, c’est moi qui vais la contrôler, c’est moi qui ai le pouvoir d’être ce que je veux être, d’être bien », se convainc-t-elle alors.

Elle décide de voir en face la certitude qu’elle refoulait depuis longtemps : Justine est un garçon.

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L'acceptation

Maintenant, il fallait l’annoncer. La peur était grande. Comment ses parents allaient-ils réagir, alors qu’elle s’apprêtait « à détruire l’image qu’ils avaient d’elle »? L’ado qui avait alors 14 ans ne se sentait pas capable d’affronter leur regard. Elle a donc pris un bout de papier et un crayon et s’est mise à écrire une chanson.

Ça a été une surprise, un choc pour Nicole Ouellette et Alain Leboeuf. Même s’ils avaient constaté que leur fille était plus sombre, ils n’auraient jamais pu imaginer que son identité de genre était la cause de son malheur.

« Au début, j’étais sûr que c’était juste une petite crise identitaire. C’est après que tu comprends toute l’ampleur, que c’est beaucoup plus enraciné. »

- Alain Leboeuf, père de Loukas

Ce qui a permis aux parents de Loukas d’accepter, avec l’aide de psychologues, c’est la persistance dans le temps du désir de leur enfant d’être un garçon.

Loukas photographié en compagnie de ses parents

Ils lui ont fourni des assises solides et aimantes, lui permettant d’amorcer une transition.

« Le phare qui devrait nous éclairer, c’est l’amour. Toutes les discussions, les tempêtes, on se dit : "je l’aime". Je suis son premier appui. Si tous ses amis le rejettent, la société, au moins, il aura l’amour de ses parents », témoigne Alain Leboeuf.

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La transformation

Cette transformation, qui l’a fait passer d’une ado morose à un garçon lumineux et dynamique, s’est d’abord manifestée avec des vêtements plus masculins. Et puis, une première coupe de cheveux. Un moment marquant pour sa mère.

Montage de trois photos prises lors de la coupe de cheveux de Loukas

« J’étais dans mon questionnement et quand je l’ai vu, c’était OK, c’est beau. La différence était tellement évidente et flagrante. Il était resplendissant », se souvient Nicole, avec émotion.

La démarche médicale s’est aussi enclenchée. Visites chez un psychiatre et un endocrinologue. Le diagnostic était clair : dysphorie du genre.

Pour ses parents, c’était important de prendre le temps et d’y aller lentement. Lui voulait passer à la cinquième vitesse.

« C’est un deuil qu’on vit, c’est le deuil de notre fille pour accueillir un fils, mais c’est la même âme et la même personne, et c’est l’amour. »

- Nicole Ouellette, mère de Loukas

Le prénom. Loukas a soumis une liste à ses parents. Il leur a demandé d’en choisir un.

Illustration de la liste de noms soumise par Loukas à ses parents : Maxime, Loukas, Thomas, Gabriel, Simon, Mathias et Joshua.

« Ce sont eux qui m’ont donné mon nom de naissance, Justine, et je trouve que ça leur revenait de choisir mon nouveau prénom de garçon, parce qu’en même temps, c’est comme si je renaissais, mais en garçon », explique Loukas.

En janvier 2018, il a reçu pour la première fois un bloqueur de puberté.

L’étape suivante était les injections de testostérone. Un moment qu’il attendait depuis 2 ans.

Il a dessiné sur son mur de chambre un calendrier qui allait l’aider à patienter jusqu’au jour J : 12 octobre 2018.

Avant-après le début de la transformation de Loukas

« C’est comme si je laissais aller Justine pour accueillir Loukas et être complètement moi-même, en Loukas », témoigne-t-il, quelques minutes après sa première injection.

Il est impatient de constater les changements dans son corps, d’avoir une pilosité plus importante, de plus gros muscles et une mâchoire carrée.

Il envisage une chirurgie de la poitrine, mais doit toutefois attendre un an après sa première injection de testostérone.

Ses parents admettent avoir une certaine inquiétude. De leurs aveux, ils s’étaient habitués « à cette version » de Loukas, avec sa voix aiguë et ses traits fins. Mais ils savent que ces changements seront progressifs.

Loukas chante et compose des chansons. Il est conscient qu’il ne chantera plus comme avant. Mais c’est un sacrifice qu’il est prêt à faire pour s’épanouir.

Pour le reste de sa vie, il devra recevoir des injections de testostérone toutes les deux semaines. Loukas entame aussi des démarches pour faire changer son nom légalement.

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L'adaptation

À l’école, Loukas a affirmé son identité il y a un peu moins d’un an. C’était la première fois que l’École secondaire de la Seigneurie avait un élève transgenre.

Loukas a d’abord demandé à se faire appeler par son nouveau prénom.

La psychologue de l’école lui a fait faire une carte qu’il pouvait remettre aux suppléants, parce que l’école ne peut pas modifier son prénom de naissance, Justine, pour des raisons légales.

La carte expliquant le changement de nom

Il a aussi eu accès aux toilettes des enseignants, qui étaient non-genrées. Il les a utilisées jusqu’à ce qu’il se sente à l’aise d’aller dans les toilettes et le vestiaire des garçons.

Loukas ne nie pas qu’il ait déjà été la cible de moqueries et d’intimidation d’autres élèves. La psychologue de l’école, Sylvie Fortin, est intervenue à quelques reprises.

Loukas dans un corridor de l'école, entouré de ses amies

« Je leur expliquais que ce n’était pas un caprice et leur faisais comprendre toute la souffrance que l’intimidation amène. Dans la littérature, 75 % des transgenres pensent au suicide et 35 % posent des gestes. Ce n’est pas banal », explique la psychologue.

Loukas a vraiment senti qu’il était accepté des autres lorsqu’il a eu droit à une ovation de dizaines d’élèves lors d'une de ses prestations à Secondaire en spectacle. Il a interprété sa composition Juste humain, dans laquelle il fait l’annonce publique de son identité de garçon.

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Inspirer

Que ce soit lors de spectacles ou sur Internet, Loukas s’est donné la mission d’aider les personnes qui vivent avec une différence, comme l’a fait pour lui l'organisme GRIS.

Loukas, souriant et heureux

Sur sa chaîne YouTube, il documente sa vie de tous les jours et les étapes de sa transition.

Il souhaite servir de modèle pour d’autres jeunes en questionnement.

Les yeux rivés vers l’avenir maintenant, il poursuit un autre rêve, celui de devenir psychologue et continuer d’aider et d’inspirer les autres.

À voir au Téléjournal Québec les 5 et 6 novembre à 18 h.

Pascale Lacombe journaliste,
Carl Boivin photographe,
Guillaume Croteau-Langevin photographe,
Olivia Laperrière-Roy illustratrice,
Véronica Lê-Huu chef de pupitre.

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