Un slameur en pleine performance

Dans l'arène du slam

Texte de Guillaume Piedboeuf

22 juillet 2018

La Ligue québécoise de slam n’existe que depuis 12 ans, mais déjà, elle a produit trois champions du monde. Le Lévisien Thomas Langlois a bien failli devenir le quatrième ce printemps, prenant le deuxième rang de la Coupe du monde de Paris. Incursion dans ce monde de mots en pleine effervescence dans la province, mais encore méconnu.

Texte de Guillaume Piedboeuf

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« Je parle un français que l’on ravage, mourant, et pourtant, ma langue, je la proclame parce que chaque fois que je l’entends se faire exciser par le langage courant, je me dis qu’il faut bien jouir de notre langue… tant qu’on l’a encore dans la gueule. »

Le public rassemblé devant la petite scène de la Maison de la littérature, dans le Vieux-Québec, accueille la fin du slam de réchauffement du champion en titre Thomas Langlois par des applaudissements nourris. Cette courte ode à la langue française met bien la table pour la soirée qui commence : la finale régionale de SLAM cap, la ligue de slam de la Capitale-Nationale.

Le parterre circulaire de quelques tables est plein à craquer. Des rangées de chaises ont été installées devant le comptoir-bar, à l’arrière, pour permettre à tout le monde d’être assis. En ce mardi soir, on peut réciter l’alphabet des générations simplement en balayant le public des yeux. Des baby-boomers, des X, des Y, des Z sont assis côte à côte. Des femmes et des hommes, des cheveux blancs et des tatous.

Parmi eux, neuf slameurs se préparent à croiser le fer. Pour faire voyager l’auditoire dans leurs univers, leurs indignations et leurs peines, ils ne sont armés que de leurs mots livrés sous forme de textes de moins de trois minutes, sans musique ni accessoire. Après chaque prestation, des juges néophytes choisis au hasard dans le public distribueront des notes de 0 à 10 selon leur appréciation personnelle, quitte à s’attirer des huées.

Ainsi le veulent les règles universelles du slam de poésie.

L'animateur de la soirée arborant son chapeau en fleur sur scène

Sur la scène, l’excentrique animateur de la soirée, André Marceau, 55 ans, s’avance au micro. Il est coiffé d’un immense chapeau en forme de fleur qu’un membre du public lui a prêté, comme d’habitude, en échange d’une consommation alcoolisée. Avec sa barbe et ses cheveux blancs, son look et son animation colorés, le « slamestre » a l’air d’un drôle de personnage.

Or, la plupart des membres du public ne le savent probablement pas, mais c’est en partie grâce à Marceau et à son ami Ivan Bielinski, dit Ivy, que le Québec a aujourd’hui une place de choix sur l’échiquier mondial du slam.

De poètes à slameurs

André Marceau, de Québec, et Ivy, de Bellechasse, se sont d’abord côtoyés dans les années 1990 sur la petite scène québécoise de la poésie orale.

Diplômé en arts plastiques au cégep, puis en philosophie à l’université, le premier a notamment trouvé sa voie lorsqu’une boîte à chanson, l’Espace Lavoie, a ouvert ses portes dans le sous-sol d’une banque, à la place D’Youville, au début des années 1990.

« Il y avait là des soirées micro ouvert pour la poésie. Avant cela, les poètes de l’oralité de notre génération n’avaient pas de tribune, à part les soirées de poésie organisées dans les cégeps. Et quand tu n’étais pas étudiant, tu passais à la fin, vers minuit, quand la salle se vidait. Ça me faisait chier », lance-t-il franchement.

L’Espace Lavoie n’est demeuré ouvert que quelques années, mais une graine avait été semée. En 1998, André Marceau fonde les vendredis de poésie au Tam Tam Café. Des soirées qui perdurent 20 ans plus tard.

Puis, en 2006, il reçoit un appel inattendu d’Ivy. Parti habité à Montréal pour ne jamais en revenir, ce dernier a été initié au slam lors de soirées à Ottawa. Il a maintenant la ferme intention de créer une équipe dans la métropole et veut qu’André Marceau fasse de même à Québec. Ainsi, un semblant de compétition provinciale pourrait avoir lieu.

« Au début, je voyais le slam comme de la poésie, mais je me suis rendu compte assez rapidement que c’est beaucoup plus large que ça. En fait, trop rattacher ça à la poésie, ça peut devenir handicapant. »

D’abord réticent devant l’aspect compétitif du slam, Marceau change d’avis en allant assister aux bancs d’essai organisés par Ivy à Montréal. La compétition, comprend-il, a sa raison d’être.

« Même dans la poésie littéraire, il y a une compétition entre les poètes; ce n’est juste pas assumé. Là, le slam la met au-devant et en fait un peu une farce dans le sens où ce n’est pas des spécialistes qui jugent, c’est le public. On inverse le processus parce que la poésie, c’est très élitiste, et seulement des spécialistes peuvent dire ce qui est bon », relate-t-il.

Avec l’essor d’Ivy et d’André Marceau, des soirées slam naissent à Montréal, puis à Québec, et culminent en un premier Grand Slam, en 2007, opposant des équipes des deux villes.

En la langue et la culture québécoises, le slam vient de trouver un terreau fertile.

Thomas Langlois en prestation à la coupe du monde de slam.

Onze ans plus tard, la réputation des slameurs québécois a largement dépassé les frontières de la province. En 2011, le poète et auteur sherbrookois David Goudreault est devenu le premier Québécois sacré champion du monde de slam à Paris. Simon Landry, en 2013, et Amélie Prévost, en 2016, ont répété l’exploit.

Thomas Langlois, un artiste de scène de Lévis, est quant à lui venu bien près d’offrir à la province un quatrième sacre, début mai, terminant deuxième à la prestigieuse compétition, quelques dixièmes de point derrière l'Écossais Sam Small.

Le slam comme exutoire

« À la Coupe du monde, personne ne prenait trop au sérieux la compétition. Les gens répétaient toujours : “Les meilleurs poètes ne gagnent jamais.” Pour moi, ça colle vraiment avec l’esprit du slam », lance Thomas Langlois lorsqu’on lui parle de son titre de vice-champion du monde de slam récemment acquis.

Sa performance à Paris a été à la fois une consécration et un exercice d’humilité pour celui qui écrit de la poésie depuis l’enfance. « Je me suis rendu compte que j’avais encore tellement de choses à apprendre », lance l’étudiant au doctorat en théâtre à l’Université Laval.

C’est un devoir d’écriture hebdomadaire à l’école primaire qui a d’abord fait naître chez Langlois le germe de la poésie.

« Ensuite, au secondaire, j’étais un gars qui se faisait beaucoup écoeurer. J’avais mon blogue où j’écrivais des textes que je n’assumais pas comme des poèmes, mais c’était des trucs assez trashs sur comment je me sentais. Je n’osais pas répondre, alors je répondais par l’écrit tout le temps. »

Thomas Langlois

Il a toutefois fallu des années à sa plume pour quitter les recoins d’Internet et se frayer un chemin jusqu’à la scène. Il est allé « un peu par hasard », en 2009, assister à la finale régionale de SLAM cap. Une rencontre avec André Marceau l’a incité à tenter sa chance au cours d’un micro ouvert.

« Mon premier slam, ç’a tellement mal été. J’ai bégayé mon texte et je ne me suis même pas rendu jusqu’au bout. Je me suis dit que je ne voulais plus jamais faire ça. Le mois d’après, je recommençais. »

En le regardant neuf ans plus tard, difficile de croire que le slameur a déjà été paralysé sur une scène. Défendant son titre à la Maison de la littérature, Langlois passe de la parole aux cris, gesticule, accélère puis ralentit son débit, gardant le public en haleine.

Sa poésie étant née d’une «partie très noire» de sa vie, il reconnaît qu'à ses débuts comme slameur, il tentait seulement « de faire mal au public ». Une erreur.

Ses textes ont évolué au fil du temps, s’adaptant à la nature orale du slam et délaissant l’aspect trop moralisateur. « Maintenant, je parle de ma réalité et, par elle, j’essaie de passer un message ou de poser des questions. »

Thomas Langlois en performance sur scène

Thomas Langlois avoue avoir une relation amour-haine avec le slam. Inévitablement, on se laisse gagner par l’esprit compétitif de la discipline et les notes des juges peuvent devenir frustrantes.

Ne serait-ce que pour le contact avec les autres slameurs, toutefois, il ne se voit pas arrêter. « Après neuf ans, je suis surpris de continuer à apprendre sans cesse des gens qui arrivent dans la communauté du slam. »

Une reine sur le trône

Thomas Langlois a beau être vice-champion mondial, il n’est plus champion régional. En ce mardi soir à la Maison de la littérature, c’est Érika Hagen-Veilleux, une slameuse de 23 ans originaire de Stoneham, qui le détrône.

Artiste de cirque de formation, elle s’est mise à slamer il y a seulement deux ans, un peu par accident. Elle avait prévu participer à Cégeps en spectacle avec un numéro de cirque, mais elle s’est blessée. Elle devait trouver autre chose.

« J’écrivais de la poésie depuis l'adolescence. Je me suis lancé comme défi de la livrer sur scène, accompagnée d’une guitare. »

Un spectateur est venu lui dire après la prestation qu’elle devrait essayer le slam. Elle est allée assister à une soirée de SLAM cap. Vous devinez la suite.

Érika Hagen-Veilleux au micro

« Je pense que chaque poète a des manières d’écrire et des sujets qui reviennent. Moi, j’ai toujours été une personne vraiment intense et ouverte par rapport à ce que je vivais », explique-t-elle à propos de son écriture crue, poignante et sans tabous.

L’un des deux textes qui lui ont permis de remporter la finale de SLAM cap portait sur les agressions sexuelles. Au milieu du slam, ses yeux se sont remplis d’eau et sa voix a commencé à trembler d’émotion. « Je ne m’attendais pas à ça », a-t-elle soufflé à ses amies en revenant ensuite s’asseoir dans le public.

Comme quoi le slam peut être un sport de contact.

Érika Hagen-Veilleux

Érika Hagen-Veilleux dit écrire pour elle et pour «d’autres gens qui ont peut-être vécu des trucs similaires». En espérant leur apporter une lumière.

Se livrer sur scène en abordant des sujets lourds et personnels ne l’effraie pas, au contraire.

« C’est très libérateur. Le contexte de partage qui est présent dans le milieu du slam, ça peut quasiment être thérapeutique. Je ne trouve pas que cette mise à nu là est difficile. Je trouve en fait que c’est une des choses les plus puissantes que je fais dans ma vie : être sur scène et traiter de sujets qui sont proches de moi. »

Un art pour tous

C’est au Get Me High Lounge, un bar de jazz de Chicago, que le slam est né en 1986. Plutôt que de proposer des soirées de récital où les poètes débitent des textes-fleuves, un dénommé Marc Smith avait eu l’idée d’une compétition de poésie dynamique conçue pour plaire au grand public.

Une scène ouverte aux différents types d’artistes, des textes courts et des juges issus de l’auditoire.

Le nom de sa soirée hebdomadaire, le Uptown Poetry Slam, lui est venu en regardant un match de baseball, où le terme grand slam (grand chelem) désigne un coup de circuit de quatre points.

Plus de 30 ans plus tard, les règles établies par Smith, aujourd’hui appelé « Slam Papi », sont encore au coeur des soirées de slam partout dans le monde.

Le slam est une compétition, pas un style musical, sent le besoin de répéter Emmanuel Cormier Cotnoir, qui slame à Québec depuis sept ans. « Un album de Grand Corps Malade, ce n’est pas du slam. »

Certes, admet-il, la musique du grand Français à la voix ténébreuse dérive de sa pratique du slam, mais un « album de slam », cela n’existe pas.

KJT sur scène

De jour, Emmanuel Cormier Cotnoir fait de l’animation 3D à son compte. Le soir, il devient KJT et tombe dans d’autres types d’animation : celles de soirées micro ouvert dans un bar de la rue Saint-Joseph, à Québec, et d’une émission de radio consacrée au rap, à CHYZ 94,3.

Comme c’est d’abord avec le rap que KJT a fait ses armes en écriture, le rapprochement entre rap et slam est pour lui naturel. Les deux sont du spoken word, remarque-t-il, un terme que l’on peut traduire en français par poésie orale ou, encore mieux, par poésie vivante.

« Pour moi, j’écris toujours du rap dans ma tête. A capella, ça devient du slam. Dans la livraison, par contre, je peux amener mon slam différemment. Je ne suis pas contraint à un beat, alors je peux ralentir et accélérer », explique-t-il.

C’est sa façon à lui de voir le slam, précise-t-il. D’autres ne le voient pas ainsi.

« Tu as des humoristes, des conteurs, des rappeurs, des comédiens... Tous des horizons qui se partagent la même scène, qui se respectent et qui s’écoutent. »

Cette diversité des styles et des slameurs, c’est d’ailleurs ce qui a le plus frappé Jean-Fabrice Sagbo il y a deux ans, lorsqu’il a assisté à sa première soirée slam.

« Dans ce que j’avais vu sur Internet au sujet du slam en France, le style et la manière d’écrire étaient un peu calqués sur Grand Corps Malade. Ici, à Québec, c’est extrêmement varié. Les gens ont leur propre univers, et moi, j’aime ça. Ça touche toutes les sensibilités. »

Originaire du Bénin, Jean-Fabrice a immigré au Québec en 2008. Après trois ans d’études en informatique à l’Université du Québec à Rimouski, il a plié bagage vers la Capitale-Nationale.

Acide Ludique sur scène

Analyste en informatique, il a mis des années pour apprendre l’existence de SLAM cap par l’intermédiaire d’une recherche Internet sur des soirées slam à Québec. Pourtant, la discipline l’intéressait depuis une décennie. Plus précisément depuis la sortie en 2006 de la chanson Saint-Denis... de Grand Corps Malade.

Lui dont la poésie n’avait jamais quitté ses feuilles, il a osé donner son nom pour slamer durant la portion micro ouvert de sa première soirée slam.

« J’avais un trac fou. J’avais prévenu Louis Desruisseaux, qui prenait les inscriptions, que j’allais possiblement me désister à la dernière minute », se souvient-il.

« À mesure que la soirée avançait et que les gens montaient sur scène, pourtant, je voyais que tous étaient différents dans leurs textes et leur manière de les livrer. Ça m’a détendu de voir que tout le monde avait sa place », explique l'Africain de 29 ans.

Deux ans plus tard, c’est sous le nom de slameur Acide Ludique qu’il monte sur scène. Il s’est déjà frayé un chemin jusqu’à l’élite du slam à Québec.

Acide Ludique et KJT

Les poètes du peuple

Un étudiant au doctorat en théâtre de Lévis, une jeune artiste de cirque de Stoneham, un rappeur et animateur 3D de Québec et un informaticien originaire du Bénin. Tel sera l’alignement de la région de Québec au prochain Grand Slam, à l’automne, à Saguenay.

Là-bas, Thomas Langlois, Érika Hagen-Veilleux, KJT et Acide Ludique retrouveront la grande « slamille » québécoise. Des équipes de Québec et de Montréal, mais également de l’Outaouais, du Saguenay, de l’Estrie et de l'Est-du-Québec.

Le temps d’une fin de semaine, les meilleurs slameurs de la province aiguiseront leurs rimes et croiseront le fer pour le titre provincial. Le gagnant ou la gagnante se méritera une place au Mondial, à Paris. Un voyage que le représentant du Québec devra, à l’image de Thomas Langlois cette année, payer de sa poche. « Pour le principe du rêve. Pour le faire une fois dans sa vie. »

En effet, les quelques dollars que coûte l’accès à une soirée comme celles organisées à la Maison de la littérature ne permettent que de couvrir les frais d’organisation et de donner un petit prix au gagnant, précise André Marceau. On est loin de pouvoir rémunérer les slameurs. Même s’ils sont de classe mondiale.

Ces derniers accepteraient volontiers un salaire pour les longues heures consacrées à peaufiner leurs textes, mais le fait que cette armée de mercenaires des mots pratique son art bénévolement a quelque chose… de profondément slam.

Ils sont les poètes du peuple, n’écrivant pas pour eux, mais pour les autres. Dans les mots d’André Marceau : « Au slam de poésie, le seul vrai gagnant, c’est le public. »

Guillaume Piedboeuf journaliste et photographe, Olivia Laperrière-Roy conceptrice et illustratrice, Caroline Gaudreault chef de pupitre, Martin Benoit réviseur, Mykaël Adam développeur.

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