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Image : Un drapeau canadien avec, en arrière-plan, de la fumée qui sort d'une cheminée.

Les gouvernements de l'Ontario, de l'Alberta et de la Saskatchewan feront entendre cette semaine devant la Cour suprême leurs arguments contre la taxe fédérale sur le carbone. Plusieurs observateurs se demandent pourquoi de nombreux conservateurs continuent de rejeter la mesure climatique la plus proche de leur idéologie.

Par Laurence Martin

Quand l’ancien chef libéral Stéphane Dion a proposé une taxe sur le carbone, en 2008, il pensait inspirer les électeurs avec son « Tournant vert ». L’idée de mettre un prix sur la pollution était audacieuse certes, risquée même, mais les Canadiens n’étaient pas du genre « à reculer devant de gros défis ».

Les conservateurs, eux, l’attendaient au tournant. La mesure que M. Dion propose n’est pas « pour l’environnement », a clamé Stephen Harper sur toutes les tribunes, mais bien une « tax grab » — une façon pour Ottawa de financer encore plus de programmes publics, à même les poches des contribuables.

Les attaques publicitaires conservatrices se sont multipliées. Quelques semaines plus tard, la crise financière est arrivée, plongeant le Canada dans une grande vague d’incertitude économique. Stéphane Dion a perdu son pari électoral et les libéraux ont relayé la taxe carbone aux oubliettes pendant plusieurs années.

Le chef libéral Stéphane Dion explique son plan environnemental devant une foule à Winnipeg, le 2 septembre 2008.
L'ancien chef libéral Stéphane Dion explique son plan environnemental devant une foule à Winnipeg, le 2 septembre 2008.Photo : La Presse canadienne / JOHN WOODS

L’ex-premier ministre Stephen Harper a vraiment « diabolisé la taxe sur le carbone », explique la politologue Geneviève Tellier, de l’Université d’Ottawa. Il y a vu « une occasion de faire des gains politiques » à court terme.

Le problème, ajoute-t-elle, c’est qu’en faisant ça, les conservateurs se sont « peinturés dans le coin ».

Car, lorsqu’on regarde l’ensemble des stratégies crédibles pour réduire les gaz à effet de serre (GES), la taxe carbone est considérée par de nombreux experts comme étant LA mesure la plus proche de l’idéologie conservatrice.

Même des analystes plus à droite, comme Andrew Coyne, qui a longtemps été chroniqueur au National Post, estiment que les consommateurs devraient être taxés pour le pétrole qu’ils consomment.

Une mesure qui mise sur le marché

De la congestion routière sur le réseau montréalais.
Photo: Radio-Canada / Ivanoh Demers
De 2000 à 2017, les émissions de GES par le secteur des transports ont augmenté de 19 %. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pourquoi la taxe carbone devrait-elle plaire aux conservateurs? C’est un mécanisme « qui s’appuie sur l’idée du libre marché », explique M. Coyne. Plutôt que de vouloir changer les choses en imposant des règles aux entreprises, on laisse « les prix » influencer le comportement des consommateurs.

Les prix sont évidemment ajustés pour tenir compte des coûts environnementaux quand on achète de l’essence, par exemple. Mais, ultimement, ce sont les automobilistes qui décident de réduire ou non leur consommation de pétrole.

Au contraire, si pour réduire les émissions, on opte pour des mesures de réglementation — par exemple, en obligeant les constructeurs automobiles à fabriquer 100 % de véhicules zéro émission —, on vient imposer des restrictions aux entreprises.

Souvent, ajoute Geneviève Tellier, « la réglementation est associée à de la paperasserie, donc à des formulaires, des contrôles. Il y a un coût administratif à ça. On n’est pas dans le libre choix. »

Photo: Radio-Canada\ Ivanoh Demers
Une voiture électrique st branchée à une borne de recharge.
Le gouvernement fédéral ainsi que certains gouvernements provinciaux offrent des incitatifs pour l'achat de véhicules zéro émission.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quant aux subventions, que ce soit pour l’achat de voitures électriques ou pour les industries vertes — une autre façon de réduire nos émissions —, là, plutôt que de réduire les dépenses publiques, l’État vient carrément les augmenter.

Le gouvernement prend nos impôts, explique Geneviève Tellier, et dit : « Ton argent, je vais aller le donner à telle entreprise parce que je pense qu’elle fait une bonne job ou qu’on devrait développer ces secteurs. » Selon elle, c’est encore plus loin de l’idéologie du libre marché.

Pourquoi les conservateurs se sont-ils tant opposés à la taxe carbone?

« Je pense qu’une partie du problème, c’est que la gauche a adopté l’idée », explique Andrew Coyne.

Des partis plus progressistes comme le Nouveau Parti démocratique (NPD) qui, au départ, étaient très critiques de la taxe carbone — craignant qu’elle augmente le coût de la vie des familles — se sont mis à dire : « Elle fonctionne, il faut aller de l’avant avec ça ».

« Logiquement, explique Andrew Coyne, si vous êtes quelqu’un qui croit au libre marché, c’est le moment où vous auriez dû crier : "Hallelujah! On a gagné” ». Mais, au lieu de se réjouir de cet appui de la gauche, les partis conservateurs ont plutôt voulu s'opposer aux progressistes.

Le discours anti-taxes était dominant sous l’ère Harper. Ici, on voit l’ancien premier ministre conservateur et son ministre des Finances, Jim Flaherty, le 31 décembre 2007, quelques heures avant l’entrée en vigueur d'une baisse de 1% de la TPS.
Le discours anti-taxes était dominant sous l’ère Harper. Ici, on voit l’ancien premier ministre conservateur et son ministre des Finances, Jim Flaherty, le 31 décembre 2007, quelques heures avant l’entrée en vigueur d'une baisse de 1% de la TPS.Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Et puis, l’autre facteur important d’après lui, c’est l’influence du « dogme » anti-taxes qui a dominé le Parti républicain aux États-Unis, surtout à partir du milieu des années 2000.

Au sud de la frontière, « c’était devenu carrément impossible d’imposer une réforme fiscale », explique M. Coyne, parce que la taxe était toujours vue comme quelque chose de mal, à laquelle il fallait s’opposer. Et certainement, au Canada, les tarifications sur le carbone mises de l’avant par les libéraux ont été présentées sous cet angle par les conservateurs.

Pourtant, dans le cas de la taxe fédérale sur le carbone introduite par le gouvernement Trudeau en Ontario ou en Alberta, 90 % des revenus sont reversés aux familles, au moment du retour d’impôt. Plusieurs évaluations indépendantes ont même montré qu’une majorité de Canadiens vont recevoir davantage qu’ils ne paient en taxe à la pompe.

Photo: Radio-Canada\ Ivanoh Demers
Une femme remplit sa voiture d'essence à une station-service.
Une femme remplit sa voiture d'essence à une station-service.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Terence Corcoran, chroniqueur au National Post qui s’oppose farouchement à la taxation sur le carbone, met quand même un bémol. En Colombie-Britannique, là où la première taxe provinciale sur le carbone a été instaurée en 2008, le gouvernement libéral avait promis de redonner tout l’argent aux contribuables. Or, depuis quelques années, une partie des revenus de la taxe sert à financer d’autres programmes.

Et c’est un bémol particulièrement important si l’on tient compte du fait que, pour être efficace et atteindre nos cibles, la taxe devra augmenter de façon significative. Un rapport récent de la Commission sur l’écofiscalité suggérait une taxe à 210 $ la tonne, ce qui équivaudrait à plus de 46 cents par litre d’essence.

C’est sûr que, si on ne rend pas l’argent aux familles, « ça fait un gros morceau », lance Geneviève Tellier. « Ça ne ferait pas l’affaire des partis de droite et de bien des contribuables. »

Le député conservateur Gérard Deltell lance d’ailleurs une pointe aux libéraux : « Qu'ils aient le courage de le dire : “Oui, on va taxer 8 à 10 fois plus qu’on le fait maintenant.” »

Que proposent les conservateurs?

Si Jason Kenney a pu devenir premier ministre de l’Alberta en 2019, en répétant sans cesse « scrap the carbon tax », le nouveau chef du Parti conservateur fédéral, Erin O’Toole, a reconnu récemment les limites de cette stratégie quand on aspire à gouverner l’ensemble du Canada.

Jason Kenney, qui est maintenant premier ministre de l’Alberta, a participé à un rassemblement anti-taxe carbone à Calgary, le 5 octobre 2018.
Jason Kenney, qui est maintenant premier ministre de l’Alberta, a participé à un rassemblement anti-taxe carbone à Calgary, le 5 octobre 2018. Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

C’est vrai qu’au sein du mouvement conservateur, plusieurs ne sont pas alarmés par la question du réchauffement planétaire. Le chroniqueur de droite Terence Corcoran pense que, quelle que soit l’intensité des mesures adoptées, elles auront un impact négligeable, puisque le Canada est un petit joueur dans la lutte contre les changements climatiques.

Erin O’Toole, lui, veut montrer qu’il prend le dossier environnemental au sérieux et s’est engagé, début septembre, à respecter les objectifs de l’Accord de Paris, si son parti accède au pouvoir.

« Il nous faut une plateforme environnementale crédible », a-t-il déclaré récemment lors d’une entrevue à CBC. « [Durant l’élection de 2019], on a dit 10 000 fois qu’on était contre la taxe carbone, mais on n’a jamais dit ce qu’on allait faire. »

Un site pétrolier près d'une rivière.
Lors de la course à la chefferie, Erin O'Toole proposait, entre autres, de travailler avec l'industrie pour « atteindre la carboneutralité dans les secteurs du pétrole et du gaz. »Photo : La Presse canadienne

Mais quand on demande aux conservateurs ce qu’ils vont faire, justement, ils parlent de subventionner les entreprises de technologies vertes ou, comme le propose Gérard Deltell, « d’obliger les gros pollueurs à investir massivement » pour réduire leur empreinte.

Des mesures coûteuses qui vont « grandement augmenter la taille du gouvernement », déplore Ken Boessenkool, un analyste qui a longtemps conseillé différents chefs conservateurs à travers le pays.

L’ancien stratège de Preston Manning et de Stephen Harper pense que les conservateurs n’ont plus le choix de regarder la réalité en face.

Il cite notamment un nouveau sondage réalisé par Léger et Clean Prosperity — un groupe qui défend la taxe carbone. En fait, 58 % des électeurs conservateurs interrogés dans la banlieue de Toronto, une région cruciale pour remporter une élection fédérale, se disent « favorables à [une telle mesure], à condition que l’argent retourne aux familles et aux entreprises ».

« Il n’est plus avantageux politiquement pour les conservateurs d’être contre la taxe carbone », conclut-il.

Avec la collaboration de Virginie Gagnon-Leduc

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