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Image : Margaret Kambao debout devant une hutte, exposant les cicatrices de ses brûlures.

« Ils ont fait un grand feu et ont brûlé mes jambes avec des machettes et des barres de fer. »

Journalistes : Marie-Michelle Lauzon et Marie-Hélène Rousseau

Chaque année en Papouasie–Nouvelle-Guinée, des centaines de personnes, principalement des femmes, sont battues, torturées et même tuées parce qu'elles sont accusées de sorcellerie, comme Margaret Kambao. Ce type de violences serait en hausse dans ce pays de l'Océanie.

En août 2016, Margaret Kambao, 38 ans, originaire d’un petit village des Hautes-Terres de la Papouasie–Nouvelle-Guinée, a été torturée par des membres de sa communauté. S’appuyant sur des rumeurs aussi farfelues que sans fondement, les gens qu’elle a côtoyés toute sa vie l’ont accusée d’être une sorcière. Elle en portera les marques pour toujours.

Plus de trois ans après la séance de torture que Margaret a subie, la douleur est toujours bien vive. Elle présente avec désolation les cicatrices de ses brûlures, qui couvrent presque toutes les parties de son corps. Elle en voudra toute sa vie à ses agresseurs. « Si j’étais un homme, je les attaquerais », lance-t-elle, les yeux dans l’eau. Installée devant la modeste hutte que lui a offerte l’Église catholique pour assurer sa protection, elle accepte de raconter son histoire.

Lorsqu’un jeune garçon de son village a subitement perdu connaissance ce jour-là, elle a rapidement été montrée du doigt. Des rumeurs circulaient déjà à son sujet : Margaret serait une sorcière. Des villageois ont donc lancé l’hypothèse que c’était elle qui avait causé le malaise de l’enfant. Une hypothèse rapidement devenue réalité dans leur esprit.

En Papouasie–Nouvelle-Guinée, les superstitions, rituels et croyances en un monde imaginaire occupent une place importante à travers différentes cultures. L’une des croyances répandues, Sanguma, se définit comme une force ou un esprit surnaturel qui peut provoquer toutes sortes d’événements malheureux. Dans certaines régions, on croit qu’une personne possédée par Sanguma peut voler ou manger le coeur des gens et ainsi causer des accidents, une maladie ou la mort. Dans une communauté qui souvent a un accès très limité à l’éducation, les soupçons fraient leur chemin rapidement.

C’est exactement ce qu’a vécu Margaret. « Ils croyaient que j’avais mangé le coeur du garçon », explique-t-elle, partagée entre la rage et l’incompréhension. Ses agresseurs ont encerclé sa maison, lui ont bandé les yeux, l’ont déshabillée et ligotée. La séance de torture a duré trois heures. Chaque fois qu’ils posaient un objet brûlant sur son corps, ils tentaient de forcer Margaret d’admettre qu’elle avait provoqué le malaise du garçon.

Margaret Kambao de profil.
Les agresseurs de Margaret Kambao ont brûlé presque toutes les parties de son corps.Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

« Je n’ai rien admis. Je n’ai rien dit. Ils disaient "le garçon est sur le point de mourir, où as-tu mis son coeur?" Pendant ce temps, je me disais "peut-être que le garçon est juste malade". »

Margaret croit que la séance de torture a pris fin au moment où l’enfant a repris connaissance. Gravement brûlée, laissée à elle-même complètement nue au sol, son cauchemar s’est finalement arrêté.

Puis Anton Lutz, un missionnaire américain qui a grandi en Papouasie–Nouvelle-Guinée, est arrivé sur place pour lui porter secours. C’est un cousin de Margaret qui l’a alerté.

Anton l’a alors immédiatement transportée à l’hôpital. D’abord dans un hôpital local, puis rapidement dans un centre de santé loin de sa communauté. Il est souvent risqué pour une personne accusée de sorcellerie d’être soignée à proximité de sa communauté.

« Le personnel soignant va souvent falsifier son dossier et lui donner une médication inadéquate. Lorsqu’une femme est torturée, tout le monde va dire "c’est cette femme", et l’histoire va se répandre, alors qu’elle est là, à écouter le commérage. Elle se sent très mal à l’aise et en danger », précise Anton.

Anton Lutz discute avec une femme devant un véhicule.
Anton Lutz discute avec une collaboratrice établie dans la province voisine, Simbu, qui lutte aussi contre les violences faites aux femmes accusées de sorcellerie.Photo : Radio-Canada / Marie-Michelle Lauzon

« J’ai pris cinq personnes torturées dans ma voiture »

Depuis environ cinq ans, Anton consacre une grande partie de son temps à combattre les violences liées aux accusations de sorcellerie. Il offre notamment des formations dans les écoles. La réalité sur le terrain est souvent difficile et frustrante. Lorsqu’une femme est torturée, il doit multiplier les appels pour que les autorités réagissent. Souvent rien n’est fait. « On contacte les politiciens et la police pour qu’ils fassent quelque chose, et on a l’impression que rien ne se passe », déplore-t-il.

Dans certains cas, la situation est si critique qu’il intervient lui-même auprès des victimes. Ses amis et sa famille, souvent inquiets, lui reprochent de « jouer à Batman ».

« Me rendre sur les lieux où une femme est torturée, avec mon propre véhicule, et confronter les gens qui ont participé à la séance de torture, oui, j’avoue que ça peut ressembler à Batman. Mais quelqu’un doit le faire. Qui va le faire si je ne le fais pas? » dit-il humblement. Anton avoue avoir eu peur pour sa vie à quelques reprises. D’ailleurs, son implication auprès des victimes lui a valu un surnom évocateur : « le sorcier blanc ».

Anton Lutz au volant de sa jeep.
Le missionnaire américain Anton Lutz combat les violences liées aux accusations de sorcellerie dans la province d’Enga, située dans les Hautes-Terres de la Papouasie–Nouvelle-Guinée.Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Outre Margaret, Anton affirme avoir sauvé, puis transporté dans son véhicule quatre autres personnes torturées, dont une enfant de 8 ans. La fille de Kepari Leniata.

Brûlée à mort, sur un tas de déchets

En 2013, Kepari Leniata, une jeune femme de 20 ans, a été brûlée vive, en plein jour, devant plusieurs dizaines de personnes. Elle a été accusée d’être une sorcière et d’avoir causé la mort d’un enfant. La communauté locale l’a traînée et l’a brûlée à mort, sur un tas de déchets. Le meurtre collectif, qui reste à ce jour impuni, est survenu dans la ville de Mount Hagen, à un peu plus d’une heure de route du village où habite Anton.

L’événement a attiré l’attention des médias locaux et internationaux. Dans les jours qui ont suivi, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a dénoncé l’affaire en précisant que le meurtre confirmait la tendance d'une augmentation du nombre d'attaques de personnes accusées de sorcellerie dans le pays. L’ONU a réclamé des actions immédiates de la part du gouvernement de la Papouasie–Nouvelle-Guinée.

Devant cette pression internationale, le gouvernement a modifié ses lois pour mieux protéger les victimes et a rétabli la peine de mort pour les agresseurs. Mais sept ans plus tard, les cas de torture se multiplient, et apparaissent même dans des régions du pays qui, traditionnellement, n’avaient pas ce problème.

Toutefois, il est impossible de connaître le nombre exact de cas, les chiffres officiels étant inexistants. Une poignée d’organismes viennent en aide aux victimes, mais leurs moyens pour intervenir sont extrêmement limités.

Une rivière dans un paysage montagneux et verdoyant.
La région des Hautes-Terres de la Papouasie–Nouvelle-Guinée comporte des zones très difficiles d’accès, ce qui complique les opérations de sauvetage.Photo : Radio-Canada / Marie-Michelle Lauzon

Expliquer l’inexplicable

Pourquoi, en 2020, les chasses aux sorcières sont encore d’actualité en Papouasie–Nouvelle-Guinée? « Les gens ont besoin de jeter le blâme sur quelqu’un pour expliquer la malchance. Cette idée est profondément ancrée dans de nombreuses cultures », expose Anton.

Tout le monde risque d’être la cible d'accusations. Par exemple, une femme à l’appétit plus grand que la moyenne, une personne qui parle fort ou qui a des comportements considérés comme « étranges » ou hors norme, peut être soupçonnée d’être possédée par Sanguma. Quand la machine à rumeurs s’emballe, la sécurité des présumées sorcières est compromise.

Margaret ignore pourquoi elle a été accusée. Elle raconte toutefois qu’une femme d’un village voisin a prononcé son nom sous l’effet de la torture. À partir de là, des membres de sa communauté ont commencé à se méfier d’elle.

Côtoyer ses agresseurs

Pendant des mois, Margaret a vécu en exil dans une grande ville, loin de chez elle. Des organismes, dont Oxfam, lui ont offert un refuge et du soutien. Au bout de près de deux ans, elle a choisi de revenir s’installer dans son village. Elle côtoie de nouveau ses agresseurs, qui n’ont jamais fait face à la justice.

Même si la police locale de la province d’Enga a créé en 2015 un bureau spécial pour mieux répondre aux violences liées aux accusations de sorcellerie, peu d’arrestations débouchent sur des accusations. Et encore moins sur des condamnations. Les ressources à la disposition des policiers sont soit désuètes ou inexistantes. Le manque d'effectifs rend aussi les opérations de sauvetage, souvent en régions isolées, très difficiles.

Epenes Nili assis à un bureau.
Devant l’augmentation des violences liées aux accusations de sorcellerie dans la province d’Enga, l’inspecteur Epenes Nili a mis sur pied en 2015 un bureau spécialisé dans le traitement de ces cas.Photo : Radio-Canada / Marie-Michelle Lauzon

Pour officialiser le retour de Margaret au sein de sa communauté, une cérémonie de rapatriement réunissant tout le village a été organisée. Des membres du gouvernement, des policiers et des pasteurs étaient présents. Même les agresseurs de Margaret ont pris la parole publiquement pendant la cérémonie.

« Je suis désolé de ce que nous avons fait », a exprimé un des jeunes hommes qui l’a torturée. « Nous avons fait une erreur. Nous avons entendu des rumeurs. Nous pensions que c’était vrai, mais dans les faits, nous n’avons rien vu de nos propres yeux. Voilà pourquoi nous t’avons torturée. Alors, nous sommes désolés. »

Mais Margaret a toujours peur. « Ils n’ont pas changé. Ils ont dit qu’ils m'accueillaient à nouveau. Mais au fond, leurs soupçons sont toujours là. Ils cachent leur nourriture loin de moi, me regardent avec méfiance. »

« Comment je peux vivre comme ça? Qu’est-ce que l’avenir me réserve? Je suis inquiète », conclut-elle.

Margaret accroupie autour du feu raconte son histoire devant la caméra.
Depuis son retour dans son village, Margaret vit dans une modeste hutte offerte par l’Église catholique.Photo : Radio-Canada / Marie-Michelle Lauzon

De nouveaux cas de torture

Au cours des derniers mois, les médias locaux ont rapporté de nouveaux cas. Par exemple, au début du mois de février, deux femmes ont été torturées devant une foule de près de 500 personnes à Lae, l’une des plus grandes villes du pays.

« Nous avons eu une trentaine de cas depuis le début de l’année, seulement dans la province d’Enga. Au moins sept femmes sont mortes », déplore Anton.

Une femme et son enfant dans ses bras.
Une femme accusée de sorcellerie présente les plaies encore vives des blessures que lui ont infligées des hommes de son village de la province d’Enga.Photo : Radio-Canada / Marie-Michelle Lauzon

Pour Anton, chaque cas est un cas de trop. Il dénonce vigoureusement le manque de leadership des autorités et l’inaction du gouvernement. Mais l’espoir d’enrayer ce problème le motive à continuer.

« Le gouvernement doit agir, mais la communauté internationale devrait se rallier et condamner ce type de violence. Ça arrive ici, mais ça arrive aussi en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Inde par exemple. Là-bas aussi des gens sont accusés à tort, attaqués et tués pour aucune raison. »

Ce reportage a été réalisé grâce au Fonds québécois en journalisme international

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