•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Le site Internet ItsCanadaTime consulté depuis un ordinateur.

Les autorités canadiennes enquêtent sur des entreprises proposant un visa canadien contre plusieurs milliers de dollars. Des centaines de plaintes ont déjà été enregistrées contre des réseaux de sites web gérés à partir d'Israël.

Romain Schué et Jeff Yates

Mon rêve, c’était vraiment de venir au Canada. Je voulais tout redémarrer, explique Anne Donguy au téléphone, tout en confiant la détresse qu’elle a vécue au cours des derniers mois.

Installée en région parisienne, cette quinquagénaire française « tombe » par hasard, durant l’été 2018, sur le site itscanadatime.com, alors qu’elle se renseigne sur un possible départ de l’autre côté de l’Atlantique. Sur cette plateforme, plutôt attrayante, qui propose de planifier « votre arrivée au Canada » contre plusieurs milliers d’euros, Anne Donguy laisse ses coordonnées.

Quelques minutes plus tard, un conseiller la rappelle. Elle est conquise, raconte-t-elle, par l’aplomb et les arguments présentés, au point de verser, en plusieurs étapes, plus de 5000 euros (plus de 7600 $ CA).

Portrait d'Anne Donguy.
Anne Donguy a voulu quitter sa vie en France pour commencer une nouvelle aventure au Canada.Photo : Anne Donguy

Ils m’ont vendu du rêve. Selon eux, j’étais admissible pour venir au Canada. Ils m’ont dit qu’ils pourront m’avoir un visa, un logement et un travail.

Anne Donguy

Elle envoie alors des informations personnelles, son numéro de carte bancaire, la copie de son passeport ou encore de ses diplômes. Tout, pense-t-elle, pour avoir ce précieux document. Ça me semblait crédible, j’étais complètement prise en charge, se souvient-elle, avant de narrer une longue attente qui lui vaut de sérieux « doutes ».

Elle fait par la suite quelques recherches sur Internet, trouvant des histoires identiques, avant de porter plainte auprès de la gendarmerie française et d’alerter sa banque.

Une douzaine de sites similaires ont été répertoriés par Radio-Canada, gérés, selon nos constatations, en Israël. Tous font la promotion de l’immigration vers le Canada et ciblent de nouveaux arrivants potentiels, à l’aide de publicités sur les réseaux sociaux. L’un d’entre eux figure d’ailleurs parmi les sites les plus populaires du monde en matière d’immigration.

Certains sont orientés vers un public francophone, la France et la Belgique principalement, d’autres vers une clientèle anglophone, italienne ou encore arabophone, en promettant, comme le fait canadianvisaexpert.com, un « chemin facile vers le Canada ».

Des forfaits de plusieurs milliers de dollars

À l’instar d’itscanadatime.com, plusieurs autres sites, tels canadavisaservices.org et canadianvisaexpert.com, proposent différentes formules, moyennant une somme importante, pour obtenir par exemple une résidence permanente. Le processus est quasi identique. Tout débute par une évaluation coûtant entre 500 et 600 euros. La suite varie.

Chez canadavisaservices.org, on peut immigrer au Québec « à partir de » 5999 euros (plus de 9200 $ CA). itscanadatime.com a de son côté un « programme VIP », au prix de 7000 euros, avec une « recherche d’emploi », de « logement », la remise des clefs de votre appartement en main propre dès votre arrivée à l’aéroport, ainsi qu’un billet d’avion.

Même si l’on mentionne, sur canadavisaservices.org, que « la décision finale » est bel et bien prise par le gouvernement canadien, on assure « garantir » le traitement et une « mise en valeur ».

Nous pouvons garantir que votre demande sera traitée par les instances d’immigration et qu’elle sera mise en valeur par nos services pour que vous ayez le plus de chance possible d’obtention du service recherché.

Extrait du site Internet de canadavisaservices.org

On promet par exemple un « taux de réussite de 98 % » pour les résidents martiniquais, une île française des Caraïbes.

Or, le ministère canadien de l’Immigration dément fermement ces indications.

Les représentants en matière de citoyenneté et d’immigration n’ont pas un accès privilégié aux programmes et services [du ministère de l’Immigration] et ne peuvent garantir à quiconque la délivrance d’un visa ou d’un permis ou l’obtention de la citoyenneté.

Nancy Caron, porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada
Capture d'écran du site canadavisaservices.org.
Il est faux, selon Immigration Canada, de garantir la délivrance d’un visa ou d’un permis ou l’obtention de la citoyenneté.Photo : Site/canadavisaservices.org

Pas besoin de faire appel à ces sites, selon le gouvernement

Interpellé par Radio-Canada, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) dit prendre très au sérieux tout type de fraude en matière d’immigration. Il s’agit d’une « infraction », aux yeux des lois canadiennes, de représenter ou conseiller une personne en matière d’immigration, à moins d’être un conseiller réglementé, un avocat ou un notaire, précise-t-on. Un candidat à l’immigration n’a pas besoin de faire appel aux services d’un représentant, reprend Nancy Caron, porte-parole d’IRCC. Cela permettra d'éviter que des personnes soient victimes de fraude ou risquent d'obtenir des informations ou des formulaires inexacts ou obsolètes, ajoute-t-elle.

Qu’arrive-t-il après le versement de ces sommes? Des représentants de ces sites entrent en contact avec le client, qui espère ainsi entreprendre ses démarches d’immigration.

Habitant en Bretagne, Hervé Le Manour rêvait d’une nouvelle vie dans le domaine de la restauration, au Québec, avec sa femme et ses trois enfants. Une publicité de becomeacanadian.org l’a rapidement séduit l’été passé, au point, dit-il, de verser environ 500 euros.

Un représentant m’a vanté, au téléphone, un taux de réussite de plus de 90 % pour venir au Canada. On m’a dit que, pour 2000 euros, on allait s’occuper de tout, soutient-il.

On me promettait de m’aider pour un emploi, pour un logement. C’était comme un conte de fées.

Hervé Le Manour

Après quelques jours, il s’interroge. J’avais donné mon numéro de carte bancaire, des autorisations de prélèvements. Puis on m’a dit que mon dossier était en suspens, il ne se passait rien. J’ai ensuite fait des démarches avec ma banque pour changer de compte et annuler les autres échéances de paiement, explique-t-il.

Marianne Jaffar assure quant à elle ne « plus avoir eu de nouvelles » de itscanadatime.com après avoir déboursé 6500 euros au cours des deux dernières années. Lorsque j’ai dit que je voulais un remboursement, car j’avais peur, on m’a rappelée pour me dire qu’il manquait des papiers, souligne cette femme de l’est de la France, qui, comme sa compatriote Anne Donguy, a porté plainte auprès des autorités françaises.

Des histoires semblables ont été racontées à Radio-Canada par une quinzaine de personnes, basées en France, en Belgique ou encore au Brésil, qui ont fait affaire avec ces différents sites. Elles signalent toutes avoir perdu plusieurs centaines ou milliers d’euros. Des messages similaires sur les réseaux sociaux et dans différents forums sont également légion.

Des menaces mensongères, selon Ottawa

Pour Clément Turpin, les discussions ne se sont pas éternisées avec Its Canada Time. En avril 2019, il envisage de quitter, avec sa femme, le sud-ouest de la France pour Montréal. Après quelques échanges avec des représentants de ce site, il décide finalement de ne pas donner suite.

Dans un courriel, une conseillère le menace. Cet email sera ma dernière tentative de vous joindre pour continuer la procédure, faute de retour sous 48 h, je serais contraint d’effectuer un rapport concernant votre manque de sérieux et vous ne pourrez plus appliquer pour immigrer pendant 2 ans, peut-on lire dans ce message.

« Ceci est faux », réplique le gouvernement canadien, à qui nous avons transmis cet échange.

À part un représentant du gouvernement du Canada, personne – ni un consultant en immigration ni un avocat – ne peut priver un candidat à l’immigration d’une éligibilité à l’un de nos programmes, affirme Nancy Caron, porte-parole d’Immigration Canada.

Un passeport canadien partiellement ouvert.
Ottawa évoque des messages mensongers de la part de ces sites qui proposent d’immigrer au Canada.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Violette Klamka, qui vit et étudie en Belgique, s’est elle aussi renseignée en décembre 2019, avec son conjoint, sur la possibilité de partir au Canada. Au moment de réaliser un premier versement, elle hésite, puis ne répond plus aux appels et aux courriels de Canada Visa Services.

Une conseillère de l’entreprise lui envoie un message électronique, pour « urger » (sic) son « projet » en raison d’une mystérieuse situation politique au Canada.

Les effets de la loi C6 sur l’immigration et la citoyenneté, ainsi que le projet de loi Trump, qui rentre en effet dans quelques jours, favorisant les demandes anglophones affecteront les nouvelles applications après son entrée en vigueur pour le monde francophone, est-il écrit.

Quelle que soit votre situation actuelle, notre objectif est de VOUS faire réaliser votre rêve, que représente la (sic) Canada.

Extrait d’un courriel de Canada Visa Services

Nous avons montré ce courriel au président de l’Association québécoise des avocats en droit de l’immigration, Guillaume Cliche-Rivard. Ce dernier est catégorique et parle d’informations « erronées ou non pertinentes ».

Certaines provinces se sont dotées de programmes d’immigration spécialement dédiés aux francophones et il semble plutôt contre-intuitif de prétendre que les personnes anglophones seraient privilégiées dans leur immigration canadienne alors que le système d’immigration canadien reconnaît les deux langues officielles, souligne-t-il.

Des centaines de plaintes et des enquêtes ouvertes

Au total, 179 signalements visant des sites qui promeuvent l'immigration vers le Canada et provenant « de victimes à l’étranger » ont ainsi été signifiés au Centre antifraude du Canada (CAFC), qui évoque « diverses escroqueries à l’immigration ». Cet organisme gouvernemental est chargé de recueillir ce type de plaintes.

Le nombre de rapports que nous avons suggère que [ces sites peuvent] mener des campagnes de marketing trompeuses en matière d'immigration.

Jeffrey Thomson, porte-parole du Centre antifraude du Canada

Depuis plusieurs années, le CAFC a recueilli un nombre significatif de rapports, aussi nommés signalements, contre six sites.

  • www.canadavisaservices.org : 16 rapports depuis mai 2019
  • www.itscanadatime.com : 48 rapports depuis juin 2016
  • www.canadianvisaexpert.com : 66 rapports depuis juillet 2014
  • www.becomeacanadian.org : 28 rapports entre février 2018 et janvier 2020
  • www.canadianvp.com : 16 rapports entre février 2018 et janvier 2020
  • www.canadacis.org : 5 rapports entre mars et juillet 2020

L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) dit avoir eu, depuis 2019, environ 540 plaintes ou renseignements reliés à des organismes prétendument impliqués, en général, dans de la fraude en matière d’immigration.

Quelques dossiers d’enquêtes ont été ouverts relativement aux pistes reçues, affirme Judith Gadbois-St-Cyr, porte-parole de l’ASFC, qui n’a pas voulu donner plus de détails, dans le contexte de l’enquête judiciaire.

La fraude en matière d’immigration, y compris la fraude effectuée par consultation, est un acte criminel au Canada, qui menace l’intégrité de nos frontières et de notre système d’immigration.

Judith Gadbois-St-Cyr, porte-parole de l’ASFC

Le Canada ne semble cependant pas avoir les armes pour agir directement contre ces sites.

Nous n’avons pas le pouvoir de les poursuivre, regrette Christopher May, directeur des affaires publiques du Conseil de réglementation des consultants en immigration (CRCIC).

L'enquête devrait commencer par la police locale, qui peut alors demander l'aide des autorités canadiennes par les voies appropriées, concède Jeffrey Thomson, porte-parole du Centre antifraude du Canada, tout en précisant que ce dernier n’est pas « un organisme d’enquête », mais « un centre de soutien à la fraude » et « aux victimes ».

Nous contacterons nos partenaires pour confirmer que les sites sont frauduleux et voir ce que nous pouvons faire pour les fermer, reprend-il.

Des bureaux virtuels canadiens et une gérance en Israël

Selon nos constatations, deux sociétés sont derrière les sites mentionnés par le Centre antifraude du Canada et des témoins : Callisto - The Internet Planet et Memo Global, installés en Israël. Si Memo Global a reconnu, dans un courriel envoyé à Radio-Canada, des « transactions litigieuses » (voir ci-dessous), Callisto n’a pas répondu à nos questions, malgré des demandes répétées.

Impossible de joindre Callisto par téléphone

Plusieurs appels effectués aux numéros qui apparaissent sur les sites gérés par Callisto ont abouti dans un menu automatisé. Celui-ci propose une gamme d’options pour joindre un représentant. Toutefois, lorsqu’on choisit une option, on nous renvoie au menu principal après deux minutes d’attente. Il nous a été impossible de parler à quelqu’un de vive voix.

Callisto gère notamment canadavisaservices.org, itscanadatime.com et canadacis.org. Ces sites mettent de l’avant, sur leur page d’accueil, une adresse à Toronto. Or, il s’agit de coordonnées menant vers des bureaux virtuels.

Un message envoyé à un courriel de Callisto a d’ailleurs généré une réponse automatique qui nous redirigeait vers le site de Canada Visa Services.

Dans des annonces d’emploi retrouvées par Radio-Canada, Callisto recherche régulièrement des « vendeurs » parlant français et anglais, avec d’importants bonus, pour venir travailler dans un « luxueux » bureau à Ashkelon, en Israël. L’entreprise est décrite comme un « leader mondial du conseil en immigration au Canada » par l’un des responsables de la firme.

Une personne écrit sur un tableau au crayon feutre.
Dans une vidéo promotionnelle, retirée désormais du compte YouTube de Callisto, mais dont Radio-Canada a gardé copie, on aperçoit une employée de Callisto décrire le fonctionnement de Canada Visa Services.Photo : YouTube/Callisto

Une même adresse à Sofia, en Bulgarie, avec le nom de l’entreprise BGTECH EOOD, est également mentionnée du côté de canadavisaservices.org et canadacis.org. Là encore, on trouve à ces coordonnées des bureaux virtuels.

Memo Global a à son actif de nombreux sites, comme becomeacanadian.org, canadianvisaexpert.com ou canadianvp.com. Sur son propre site Internet, l’entreprise ne cache pas fournir des « services d’immigration », notamment des « visas de travail », et elle se définit aussi comme un « leader » dans son domaine.

L’adresse ontarienne de Canadian Visa Expert mène également vers des bureaux virtuels.

Bien que ces sites soient d’apparence indépendants et ne mentionnent pas Memo Global, Radio-Canada a pu établir des liens entre eux à l’aide de l’outil d’analyse DomainTools. Par exemple, certains de ces sites sont hébergés à la même adresse IP, ou encore partagent le même serveur de courriels.

Certains affirment être gérés par des entreprises, telles Post Haste S.L. ou Pronet Online Marketing GMBH, qui ont été associées aux dirigeants de Memo Global à l’aide de registres publics.

Des photos des bureaux de Memo Global publiées sur sa page Facebook montrent aussi plusieurs logos associés à certains de ces sites, dont Immigration Solution Experts et Become a Canadian.

Les pages Facebook de ces sites, gérées en Israël, peuvent compter plusieurs centaines de milliers d’abonnés. Elles diffusent actuellement plusieurs dizaines de publicités sur cette plateforme en de nombreuses langues.

Capture d'écran d'une page Facebook.
Une publicité de la page Become A Canadian a par exemple été vue plus d’un million de fois en France et a coûté, selon Facebook, entre 10 000 et 15 000 dollars américains.Photo : Facebook/Become A Canadian

Une publicité de la page Become A Canadian a par exemple été vue plus d’un million de fois en France et a coûté, selon Facebook, entre 10 000 $ US et 15 000 $ US.

Ces sites ont aussi recours à des publicités sur Google. Ils ciblent des mots-clés, tels « demande d’immigration au Canada depuis la France » ou « emploi Canada », pour apparaître dans les résultats de recherche, selon l’outil d’analyse Similarweb.

Toujours selon cet outil, ces sites sont consultés plusieurs centaines de milliers de fois par mois. Le site canadianvisaexpert.com, par exemple, a été vu près de 650 000 fois en avril 2020, ce qui en fait le 30e site le plus populaire au monde en matière d’immigration.

Des sites du même acabit, visant l’immigration aux États-Unis, en Australie ou encore au Royaume-Uni, gérés par Memo Global, sont également en vigueur. Des dizaines de plaintes contre plusieurs de ces plateformes ont d’ailleurs été formulées auprès du Better Business Bureau, un organisme sans but lucratif américain de protection des consommateurs.

De vrais consultants, mais aussi des identités usurpées

Ces sites semblent cependant avoir une réelle activité liée aux démarches d'immigration. De véritables experts travaillent ou ont travaillé avec ces sites.

Howard Stolovitsky était l’un d’eux. Ce consultant réglementé, basé en Ontario, a expliqué à Radio-Canada avoir collaboré avec itscanadatime.com durant « quelques semaines » en 2017. Il a néanmoins rapidement mis fin, selon ses dires, à cette collaboration.

Je ne me sentais pas à l’aise et j’ai mis fin à notre relation rapidement.

Howard Stolovitsky, consultant en immigration

Pour quelle raison? Ce dernier n’a pas voulu détailler davantage, indiquant simplement croire dans un « système honnête ».

L’avocat François Senneville, membre du Barreau du Québec, a lui aussi reconnu à Radio-Canada avoir été en contact avec canadavisaservices.org. Sa photo a figuré durant un temps sur ce site. Elle n’y figure plus maintenant.

Une page web avec une photo et une description.
La page web de Canada Visa Services affichait le profil de l’avocat François Senneville.Photo : Site/Canada Visa Services

Ils me transféraient des dossiers de clients ayant des profils intéressants, a-t-il détaillé par courriel, tout en soulignant avoir obtenu quand même plusieurs permis et visas pour eux, avant de « cesser la collaboration » ce printemps, selon ses propos.

Malgré cet arrêt, Radio-Canada a obtenu un échange entre Canada Visa Services et une immigrante potentielle, daté du 22 juin, dans lequel la présence de cet expert est vantée.

Certains clients, à qui je n’ai jamais parlé, se sont plaints. C’est donc que certains agents (vendeurs) ou conseillers en immigration ont parlé en mon nom, d’où ma cessation en avril après avoir été contacté par le Barreau.

François Senneville, avocat membre du Barreau du Québec

C’est de l’usurpation d’identité, clame le directeur de l'Association canadienne des conseillers professionnels en immigration, Dory Jade. Ce dernier juge que plusieurs collègues ont été victimes de ce processus, notamment par Canada Visa Services. Des plaintes, souligne-t-il, ont été transmises à l’Agence des services frontaliers.

Des gens de ces sites ont dit à leur client qu’ils emploient un tel consultant. Le client a ensuite pris contact directement avec le consultant, narre-t-il, précisant avoir été lui-même victime d’un tel acte qui dure « depuis plusieurs années ».

Ce type de mésaventure est arrivé au consultant québécois Jean-Philippe Daigle, qui aurait été associé, à son insu, à itscanadatime.com. Son nom apparaît notamment dans les échanges, qu’a pu consulter Radio-Canada, entre ce site et la Française Anne Donguy. J’ai au moins eu une dizaine de personnes qui m’ont contacté directement, déplore-t-il.

Mon nom a été utilisé frauduleusement. Ils ont utilisé le nom de consultants pour faire croire qu’ils sont légaux. J’ai dû faire des démarches [auprès de clients] pour démontrer que ce n’était pas moi.

Jean-Philippe Daigle, consultant en immigration

Le Conseil de réglementation des consultants en immigration du Canada a quant à lui déjà prévenu ses membres qui ont oeuvré pour ces sites.

Ce sont des représentations inappropriées, soumet le porte-parole de l’organisme, Christopher May. On dit à nos membres de ne pas travailler pour ces sites.

Le comité des plaintes du CRCIC a d’ailleurs saisi en 2017 et 2018 son comité de discipline, à la suite d’allégations visant le consultant Amir Shuval, codirecteur de Great North Immigration, une firme ontarienne de consultants en immigration, qui indique, sur sa page web, travailler avec plusieurs sites gérés par Memo Global.

Celui-ci s’est vu reprocher, notamment, un manquement à l’éthique et à « ses obligations » concernant « la qualité de service » à fournir à ses clients, en mentionnant son lien avec Canadian Visa Expert. Il est également question d’une plainte d’une personne s’estimant flouée, en 2015, de 1500 $ par Canadian Visa Expert.

Il est écrit : « Votre guichet unique vers les services d'immigration du Canada »
Capture d'écran d'une page web de Canadian Visa ExpertPhoto : Site/Canadian Visa Expert

Aucune décision disciplinaire n’a cependant été prise pour le moment et Great North Immigration, contactée par Radio-Canada, n’a pas souhaité commenter ces « procédures disciplinaires » en cours.

Des transactions litigieuses, reconnaît Memo Global

Par courriel, Memo Global, qui confirme avoir son siège social en Israël, reconnaît faire face à un pourcentage raisonnable de transactions litigieuses, d’annulations et de remboursements en raison du volume global de dossiers traités.

Great North Immigration a utilisé les mêmes termes, en indiquant à Radio-Canada que l’entreprise aurait immanquablement des centaines de transactions litigieuses chaque année, mentionne Amir Shuval.

Chaque grande entreprise internationale peut avoir des clients insatisfaits, insiste Gal Gitterman, responsable du service à la clientèle de Memo Global, qui dit travailler en étroite collaboration avec des experts en immigration. Naturellement, nous ne pouvons résoudre 100 % des transactions litigieuses, ce qui conduit des clients à publier des avis négatifs.

Des remboursements en échange d’un silence

Eden, un jeune Belge, a tenté lui aussi de venir au Canada. Il a souhaité conserver l’anonymat, car en échange d’un remboursement de 2000 euros, Canada Visa Services lui a demandé de supprimer un commentaire sur Internet, mais aussi de ne pas agir contre la société de quelque manière que ce soit.

Une Convention de règlement lui a été envoyée cette année, stipulant qu’il s’expose à une action en justice officielle et à une amende pouvant aller jusqu’à 25 000 $.

Anne Donguy a vécu une situation identique avec itscanadatime.com, qui lui a demandé par courriel de supprimer ses publications afin de recevoir une éventuelle offre de remboursement.

Les exemples sont nombreux et pullulent sur le web. Sur plusieurs forums, des expériences similaires sont décrites.

Je ne les compte plus. Il y a un flux important de messages, les gens se plaignent ouvertement, se disent être trompées et victimes de publicités mensongères, détaille Laurent Gigon, cofondateur de Immigrer.com. Ce dernier a eu, à deux reprises, un courriel de Canada Visa Services réclamant la suppression de ces messages, sous peine d’une poursuite judiciaire.

De telles menaces ont également été envoyées par cette même entreprise au populaire site pvtistes.net, utilisé particulièrement par les Européens désireux d’immigrer au Canada. Début avril, Canada Visa Services a réclamé, par le biais d’une lettre d’un avocat, la suppression immédiatement de messages diffamatoires et dénigrants. Par crainte de représailles devant les tribunaux, pvtistes.net a accepté de retirer le nom de cette entreprise sur son forum.

Il y a un véritable effort de ces sites pour cacher les mauvais commentaires, spécifie Marie Bérard, administratrice de pvtistes.net.

Anne Donguy, de son côté, a abandonné toute ambition de venir au Canada. Ce n’est pas le cas pour d’autres témoins. Avec sa famille, Hervé Le Manour prépare actuellement ce grand voyage, qu’il espère réaliser à la fin de l’été si les conditions sanitaires le permettent.

On a entrepris nos propres démarches, par la voie normale, on a trouvé un employeur. Et ça m’a coûté bien moins cher que ce qu’on me demandait, se réjouit-il.

Avec la collaboration d’Annie Poulin

Partager la page