•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Une dame marche dans un couloir

Texte : Sophie Chevance | Photos : Albert Couillard

En 1975, une gynécologue de l’Inde s’est installée dans une communauté recluse du nord de la Saskatchewan. Lalita Malhotra suit ses patientes, dont de nombreuses femmes autochtones, depuis plusieurs générations et a donné la vie à plus de 10 000 bébés. Les liens qu’elle a tissés avec ces femmes au fil du temps sont si forts qu’on l’a surnommée « l’ange du nord ».

Je ne serais pas où je suis aujourd’hui sans elle. Elle est plus qu’une médecin; elle est une conseillère, une amie. C’est une femme spéciale dans la communauté de Prince Albert; c’est notre ange, comme on dit, et on a de la chance de l’avoir.

Tara Arcand, suivie par la Dre Malhotra depuis 43 ans

La Dre Malhotra s’implique depuis des années dans le système de santé autochtone. Elle travaille auprès de dizaines de communautés du nord de la Saskatchewan, de Fond-du-Lac, à proximité des Territoires du Nord-Ouest, jusqu’à Sandy Bay, près du Manitoba.

Quand on entre dans son cabinet, à Prince Albert, c’est un peu comme si on pénétrait dans une maison. Il y a beaucoup de couleurs, du bois et, au centre, une immense bibliothèque remplie de dossiers.

Cela fait plus de 40 ans que cette gynécologue originaire de Delhi, en Inde, a élu domicile à Prince Albert, une petite ville dont la population est d’environ 35 000 personnes. Depuis les années 1970, la Dre Malhotra s’occupe des femmes de cette communauté et de villages autochtones situés plus au nord.

À 78 ans, Lalita Malhotra se réveille tous les jours autour de 6 h, se rend à l’hôpital de la ville pour les accouchements et les urgences, puis arrive à son cabinet, qu’elle ne quitte que vers 20 h.

Sa vocation vient d’un tout premier sentiment qu’elle a ressenti très jeune, en Inde, alors qu’elle faisait son premier stage en obstétrique, après des études en médecine.

Avoir une nouvelle vie à mettre au monde et voir le bonheur dans les yeux d’une femme est quelque chose de très puissant. Certains quittent ce métier après quelques années, mais moi, je pense que je n’en serai jamais capable. C’est juste une passion que j’ai.

La Dre Lalita Malhotra
Image : Fond vert
Photo: Fond vert  Crédit: Radio-Canada

L’œuvre du temps

Peu avant 9 h, le cabinet n’est pas encore ouvert. Pourtant, le téléphone sonne déjà. Tous les matins, c’est comme ça; c’est toujours très occupé, souligne Xiaoling Taggart, la jeune assistante médicale de la gynécologue.

Une assistante médicale au téléphone
Xiaoling Taggart est arrivée de Chine il y a quelques années, elle est le bras droit de Lalita Malhotra. Photo : Radio-Canada / Albert Couillard

Les appels s’enchaînent et les dossiers sortent peu à peu de la bibliothèque. Les premières patientes arrivent. Dans son bureau, Lalita Malhotra explique : Je n’ai pas d’ordinateur lorsque je travaille; je n’aime pas ça. L’intimité et la confiance naissent lorsque je m'assois et que je m'adresse à la femme qui est devant moi. Comment voulez-vous que je parle à une patiente si je dois retranscrire mes notes à l’écran en même temps?

Ses dossiers sont l’œuvre du temps et les témoins d’une ancienne façon de faire dont la gynécologue se réclame. La paperasse administrative fait office d’archives plus qu’autre chose, car quand vient le moment de parler de ses patientes, la Dre Malhotra se réfère plutôt à sa mémoire.

Un médecin dans son bureau
Si des urgences ont lieu à l’hôpital, Lalita Malhotra quitte son cabinet pour quelques heures. Ses clientes le savent, elle doit composer avec deux réalités. Photo : Radio-Canada / Albert Couillard

Dans certaines familles, cela fait plusieurs générations que la Dre Lalita Malhotra est la gynécologue de référence. Tara Arcand est l’une de ses patientes. Sa grand-mère et sa mère étaient aussi suivies par la gynécologue avant elle. Aujourd’hui, Tara est grand-mère à son tour. Ses enfants et ses petits-enfants ont été mis au monde par la Dre Malhotra.

La jeune grand-maman, qui est dans la quarantaine, se souvient quand sa mère allait voir la gynécologue, lorsqu’elle était petite. C’était à l’époque où le cabinet était de l’autre côté de la rue. Il y avait toujours beaucoup de monde dans la petite salle d’attente, et quand ma mère y allait, elles parlaient ensemble d’un tas de choses. Lorsque ma mère est décédée, la Dre Malhotra est aussi devenue une confidente pour moi.

Dans la petite salle médicale, Shila Whitefish attend son premier bébé. Elle a 20 ans et en est à son cinquième mois de grossesse. Comme bien d’autres patientes, Shila a elle-même été mise au monde par la gynécologue. La Dre Malhotra pose sa main sur son ventre.

Image : Fond vert
Photo: Fond vert  Crédit: Radio-Canada

Au-delà du geste médical

L’accompagnement de la Dre Lalita Malhotra dépasse les frontières du geste médical. Quand elle explique sa démarche, la gynécologue fait valoir que, bien souvent, ce sont les petits gestes qui comptent le plus. La force du regard et les questions du quotidien l’aident parfois à mettre en lumière des problèmes plus considérables auprès de ses patientes.

Dans les dernières années, les plus hauts taux de crimes violents commis contre les jeunes femmes et les filles au pays ont été observés dans le nord de la Saskatchewan et du Manitoba.

Quand on prend le temps et que l’on se parle dans les yeux, on peut savoir s’il y a une situation d’abus ou de violence qui s’opère en coulisse.

Lalita Malhotra
Pour plusieurs de ses patientes, l’écoute et les conseils du Dre Malhotra ont été salvateurs. Photo : Radio-Canada / Albert Couillard

Pour lutter contre la violence faite aux femmes qu’elle soigne, Lalita Malhotra agit étape par étape : J’essaie de les aider à prendre conscience de cette violence et de les accompagner pour qu’elles y fassent face. Je leur dis qu’elles sont leur propre maître.

Elle poursuit : Il y a la violence physique et la violence verbale, beaucoup plus insidieuse. Si tu dois t’occuper des enfants et que, toutes les cinq minutes, tu te fais remettre en question, critiquer ou juger pour ce que tu fais, tu perds toute confiance. Tu te dois de reconnaître que tu n’as pas besoin de ça et, lorsque cette décision est prise dans l’esprit, un cap est franchi.

Lalita Malhotra dans un journal
En 2008, Lalita Malhotra est nommée citoyenne de l’année à Prince Albert.Photo : Radio-Canada

Une mère est comme un arbre. Les racines doivent être bonnes et solides pour porter fruit.

La Dre Lalita Malhotra

Pour travailler dans ces communautés, Lalita s’inspire de son passé, qu’elle voit comme une force. Je viens d’un pays où les conditions des femmes sont fragiles. Il faut composer avec la pauvreté et les problèmes sociaux. Les difficultés ici sont les mêmes : la violence domestique existe et les problèmes émotionnels aussi.

Par ailleurs, les hommes ne sont pas en reste aux yeux de Lalita Malhotra. Fervente d’éducation, elle participe entre autres à la mise sur pied d’une école de métiers pour les garçons en situation de décrochage scolaire.

Image : Fond vert
Photo: Fond vert  Crédit: Radio-Canada

Une présence reconnue par les leaders autochtones

Pourquoi "l’ange du nord"? Lalita me répond : David Knight, ancien chef de la Première Nation de Muskoday, près de Prince Albert, m’a dit un jour : "Personne ne communique comme toi avec nos proches." C’est pour ça.

David Knight
Al Ducharme, directeur général du Conseil tribal de Prince Albert, reconnaît la contribution importante du Dre Malhotra dans les communautés des Premières Nations de la Saskatchewan.Photo : Radio-Canada / Albert Couillard

Ces femmes viennent de différentes communautés et vivent de nombreux défis en matière de santé. L’écoute et l’empathie dont fait preuve la Dre Malhotra mettent ces femmes enceintes à l’aise, et quand on se sent en confiance, on arrive à mieux guérir et à mieux prendre soin des enfants.

Al Ducharme, directeur général du Conseil tribal de Prince Albert

Le Conseil tribal de Prince Albert (PAGC) représente 12 Premières Nations sur un peu plus de 70 en Saskatchewan. Al Ducharme indique que les services de santé offerts à Prince Albert le sont aussi pour une bonne partie des communautés plus au nord.

Un groupe d'autochtones qui parle à une foule
Les aînés et aînées autochtones ont remis à Lalita Malhotra la couverture honorifique traditionnelle Star Blanket.Photo : Courtoisie

En plus d’avoir été décorée de l’Ordre de la Saskatchewan en 2001 et de l’Ordre du Canada en 2007, soit la plus haute distinction civile au Canada, Lalita Malhotra s’est vu remettre par les aînés et aînées autochtones une couverture traditionnelle Star Blanket, considérée comme la plus grande marque d’honneur qui soit.

Être enveloppé dans cette couverture signifie que l’on bénéficie d’une grande reconnaissance dans les communautés des Premières Nations. Nous lui en avons fait don, car elle a su apporter sa contribution.

Al Ducharme
Image : Fond vert
Photo: Fond vert  Crédit: Radio-Canada

De l’Inde à la Saskatchewan

À la fin de ses études, en 1965, Lalita Malhotra avait conscience qu’il allait être difficile pour elle de se tailler une place comme femme médecin à New Delhi. Son père lui a alors conseillé d’immigrer. Elle est partie en Angleterre et y a travaillé dans un hôpital.

Une photo en noir et blanc d'une famille indienne
La famille de Lalita Malhotra, dont son père, ont été d’un grand soutien dans son parcours et sa vocation professionnelle. Photo : Courtoisie / Lalita Malhotra

L’idée d’immigrer au Canada a commencé à germer de son côté et de celui de son mari, le pédiatre Tilak Malhotra. C’était très difficile pour n’importe quel immigrant de faire sa place comme médecin consultant en Angleterre, raconte-t-elle. La sœur de Lalita, qui vit en Ontario, leur a suggéré de venir au Canada.

Les premières offres sont venues de Calgary, puis de Prince Albert, en Saskatchewan, où le mari de Lalita s’est vu offrir un poste de consultant médical. Lalita et Tilak sont donc arrivés au Canada en juin 1975. Lalita était enceinte de son deuxième enfant, qu’elle a malheureusement perdu peu de temps après.

À notre arrivée à l’aéroport de Toronto, l’agent d’immigration m’a demandé où se trouvait Prince Albert. Je n’en avais aucune idée! confie Lalita en riant.

Par ailleurs, se faire une place comme gynécologue n’était pas garanti au sein de cette petite communauté du nord de la Saskatchewan.

Le milieu médical était dominé par les hommes, et j’étais la première femme médecin à Prince Albert.

La Dre Lalita Malhotra

Lalita Malhotra a fini par avoir un deuxième enfant en 1976. Dès lors, elle a décidé d’ouvrir son propre cabinet médical à Prince Albert.

Son mari l’a accompagnée dans sa démarche et, ensemble, les deux époux ont travaillé dans cette clinique pendant de nombreuses années. Lalita accouchait les patientes et Tilak suivait les enfants dans leur croissance. Ils formaient une équipe incroyable, souligne Tara Arcand.

Lalita Malhotra et son mari
Lalita Malhotra et son mari Tilak Malhotra, qui est décédé en juillet 2017.Photo : Radio-Canada

Lorsque mon mari est décédé, il y a trois ans, je me suis demandé si je devais rester à Prince Albert. Mes enfants m’ont dit de venir les rejoindre, en Ontario ou en Colombie-Britannique, mais je ne pouvais pas arrêter ce que je faisais ici, me dit Lalita.

Lors de cette épreuve personnelle, Lalita Malhotra a reçu, à son tour, le soutien de sa communauté d’adoption : Je connais mes patientes depuis tellement longtemps. Tout le monde m’a aidée.

L’ancien gouverneur général David Johnston m’a demandé un jour pourquoi j’étais restée ici, dans le nord de la Saskatchewan. Je lui ai répondu qu’il faisait peut-être froid, ici, mais que le cœur des gens est vraiment chaud.

La Dre Lalita Malhotra

Quand Lalita Malhotra parle de ce qu’elle a accompli au fil des années, elle dit le devoir à toutes ces personnes qui l’ont accompagnée et soutenue. Elle ne savait pas ce qui l’attendait en arrivant à Prince Albert, il y a plus de 40 ans, mais en prenant soin de toutes ces femmes et de leurs enfants, c’est une nouvelle famille qu’elle a trouvée.

Pour moi, c’est comme ça qu’une communauté se lie : par l’intimité.

La Dre Lalita Malhotra

Partager la page