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Image : Un policier qui surveille dans une forêt

La traque de deux fugitifs dans l'Ouest canadien

Texte : Amélie David

Ils s’appelaient Lucas Fowler, Chynna Deese et Leonard Dyck. Ils ont perdu la vie l’été dernier, victimes de la folie meurtrière de deux jeunes hommes, Kam McLeod et Bryer Schmegelsky. Leur fuite et l’importante chasse à l’homme qui s’est déroulée dans l’ouest du pays a tenu les Canadiens en haleine pendant près d’un mois.

Chynna Deese embrasse Lucas Fowler dans la première photo. Leonard Dyck, en gros plan, dans la deuxième photo.
Les corps des touristes Chynna Deese et Lucas Fowler, à gauche, ont été retrouvés près de Liard Hot Springs, en Colombie-Britannique, le 15 juillet. Le chargé de cours universitaire Leonard Dyck, à droite, a été retrouvé mort quatre jours plus tard près de Dease Lake, en Colombie-Britannique.Photo : SERVICE DE POLICE DE NEW SOUTH WALES ET L'UNIVERSITÉ DE LA COLOMBIE-BRITANNIQUE

« Quand j’étais immergé dans cette affaire, je ne réalisais pas à quel point ces deux personnes ont fait régner la peur au Canada », affirme aujourd’hui le surintendant Kevin Lewis, commandant du district du nord de la GRC du Manitoba, à Thompson.

Près d’un an après cette incroyable chasse à l’homme qui s’est étalée entre Port Alberni, en Colombie-Britannique, et Gillam, au Manitoba, cette affaire reste ancrée dans l’esprit de celui qui a coordonné une grande partie des recherches au Manitoba.

Les faits, les visages des victimes et des fugitifs, les réactions des gens, les journées interminables : le souvenir reste intact dans la mémoire de l’enquêteur.

En 2020, cette tragédie trouble encore de nombreuses personnes.

« C’est une histoire marquante par le sujet même des auteurs des meurtres, analyse le criminologue Jean-Claude Bernheim. C’est frappant, car c’était des jeunes qui semblent venir de milieux plutôt équilibrés. »

Originaires de Port Alberni, ces hommes qui ont décidé, par une journée d’été, de s’engager dans une cavale meurtrière, n’avaient que 19 et 18 ans.

Une action violente

Sur une route qui dévoile des paysages bucoliques entre la Colombie-Britannique et l’Alaska, les meurtriers exécutent un couple à peine plus âgé qu’eux. Les corps de Lucas Fowler, 23 ans, et de Chynna Deese, 24 ans, sont retrouvés près de Liard Hot Springs, en Colombie-Britannique, le 15 juillet 2019.

Quatre jours plus tard, à un peu plus de 500 kilomètres du premier meurtre, la police retrouve le corps d’un Vancouvérois de 64 ans, Leonard Dyck.

« Ils ont mené une espèce d’action violente, meurtrière, sans avoir aucune raison », reprend Jean-Claude Bernheim.

Les deux Britanno-Colombiens ont avoué, dans une vidéo retrouvée par les enquêteurs, être les auteurs de ces crimes.

Une fois dévoilés par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), leurs visages apparaissent dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Au fil des jours, ils s’affichent partout et s’immiscent dans les foyers des Canadiens.

Katharina Maier, professeure assistante en justice criminelle à l’Université de Winnipeg, rappelle que cette affaire a touché, parfois hanté, de nombreuses personnes. Elle a dépassé la simple sympathie pour les victimes et leurs familles.

« C’est une histoire unique, car ce sont des actes qui ont été faits au hasard. De fait, les gens ont pu se sentir concernés. Cela les a beaucoup interpellés » , explique-t-elle.

Sans qu’il soit question d’ériger les meurtriers en héros et de faire l'apologie de leurs actes, il apparaît tout de même nécessaire de se replonger dans cette tragédie. Le temps d’un récit où s'entrecroisent les témoignages, nous allons tenter de décrire, en partie, l’impact de cette chasse à l’homme.

« Partout, dans la société, il peut y avoir des gens qui dysfonctionnent, mais il ne faut pas pour autant se barricader », rappelle Jean-Claude Bernheim.

Image : Une route
Photo: L'émotion  Crédit: iStock

L'émotion

Image : Une route en forêt
Photo: L'émotion  Crédit: iStock

Edward Grennan connaît par cœur les 951 kilomètres qui séparent Whitehorse, au Yukon, de Fort Nelson, en Colombie-Britannique.

Le routier à la moustache blanchie par le temps effectue ce parcours deux fois par semaine dans son énorme camion. Souvent, il passe près de Liard Hot Springs.

Mais, depuis près d’un an, ce trajet autrefois synonyme de calme et de beauté est devenu son tourment.

15 juillet 2019. Ce jour-là, les discussions vont bon train entre les routiers. Quelque chose de grave est arrivé à une vingtaine de kilomètres de Liard Hot Springs. Les chauffeurs y ont vu des véhicules de la Gendarmerie royale du Canada. Il y a du mouvement.

Edward Grennan n’en sait pas plus quand il passe par ce tronçon. Plus tard, il apprend que la police vient de retrouver les corps d’un jeune couple : l’Australien Lucas Fowler et son amie, l’Américaine Chynna Deese.

Le routier sent une immense douleur se répandre dans sa poitrine.

Un homme se tient chapeau à la main aux côtés d'une croix fleurie et de deux drapeaux retenus par des pierres.
Ed Grennan était d'avis qu'il fallait commémorer la mémoire des deux victimes de meurtre le long de la route de l'Alaska.Photo : Ed Grennan

« Quand j’y suis repassé un peu plus tard, on ne voyait plus grand-chose, juste des marques de peinture au sol », relate Edward Grennan au téléphone.

Le conducteur de poids lourd poursuit sa route. Mais son esprit est resté sur place.

Edward Grennan rumine. Ayant perdu sa fille de 17 ans, il ne peut s’empêcher de se mettre à la place des parents du couple.

Alors que le routier réfléchit à ce qu’il pourrait faire, un autre drame se joue à près de 500 kilomètres de là.

Nouvelle victime

Dease Lake, 19 juillet 2019. Les Manitobains Joanne Lussier-Demers et son mari, Marc Demers, sont en voyage depuis la fin du mois de juin. Partis du Manitoba, ils étaient allés jusqu’à Whitehorse.

Cette journée-là, ils trouvent un petit chemin tranquille qui les mène au bord d’un lac. Personne en vue. C’est là qu’ils s’installent pour passer la nuit, loin de toute activité humaine.

Pas de signal radio. Pas de cellulaire. Les Lussier-Demers sont heureux d’être coupés du monde et ont le sentiment d’être en sécurité.

Les deux voyageurs sont loin de s’imaginer que le corps du botaniste Leonard Dyck vient d’être découvert tout près. Le lendemain, en se rendant à une station-service, ils allument la radio et apprennent qu’un homme a été retrouvé mort.

Le choc.

« C’est quelque chose qui aurait pu nous arriver à nous aussi. Nous sommes passés très près du lieu où le professeur a été tué » , explique la retraitée, près d’un an après son périple.

Atterrés par cette histoire, ils ne décrochent plus des nouvelles.

« On s’est dit tout de même que l’on ferait peut-être mieux d’aller faire du camping là où il y a un peu plus de monde », dit Joanne Lussier-Demers.

Plus le flot d’information coule, plus une évidence s’impose : ils ont fait un trajet semblable à celui des meurtriers.

Joanne Lussier-Demers s’estime aujourd’hui chanceuse car, selon elle, il s’en est fallu de peu pour faire la mauvaise rencontre.

De son côté, la GRC, qui enquête sur ces meurtres, ne fait pas tout de suite de lien. Les fugitifs, eux, continuent leur route vers l’est.

Image : Une lentille de caméra
Photo: L'incertitude  Crédit: iStock

L'incertitude

Image : Une lentille de caméra
Photo: L'incertitude  Crédit: iStock

Trois victimes. Des détails épars. De la confusion. Les fugitifs sont d’abord portés disparus avant d’être considérés comme étant les principaux suspects par la GRC.

Les enquêteurs retrouveront plus tard une vidéo dans laquelle les deux individus confessent avoir commis les trois meurtres.

Dans quelle direction ont-ils pu aller?

Dans leur fuite vers l’est, ils passent par la ville de Cold Lake, en Alberta, où un homme en visite chez son frère les aide à sortir leur voiture enlisée dans la boue.

Tommy Ste-Croix pense, à ce moment-là, qu’il vient en aide à deux jeunes qui ont emprunté la voiture de leurs parents.

Le dimanche 21 juillet, c’est en Saskatchewan, à Meadow Lake, qu’ils sont vus à la Co-op de la ville.

C’est un dimanche d’été classique dans l’épicerie de cette ville d’un peu plus de 5000 âmes située au nord de Saskatoon, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Alberta.

Les deux suspects s’y arrêtent pour utiliser les toilettes peu avant 14 h 30, selon les souvenirs de la gérante du magasin, Caralee Strome.

« Quand ils sont venus dans le magasin, personne ne savait qui ils étaient, personne ne les connaissait », explique-t-elle en précisant qu’ils ont été servis comme des clients normaux.

Le lendemain, un des employés apprend que la GRC recherche deux jeunes hommes dont la description correspond aux clients vus l’après-midi précédente.

Sans se dire sous le choc, Caralee Strome reconnaît que cette rencontre l’a marquée.

Je suis très heureuse qu’il ne soit rien arrivé et que tout le monde soit en sécurité. Tout le monde était dans l’incertitude, tout le monde était à risque, on ne savait pas ce qu’ils pouvaient faire.

Caralee Strome, gérante de l’épicerie de Meadow Lake

Avertie, la GRC vient analyser les images de vidéosurveillance du magasin. Les deux hommes sont bien Kam McLeod et Bryer Schmegelsky.

Alors que le brouillard s’épaissit et que les questions tourbillonnent, une nouvelle découverte est faite à plus 1000 kilomètres de là, dans le nord du Manitoba.

Un véhicule en feu

Billy Beardy se tient devant les hautes herbes où il a retrouvé la voiture utilisée par les deux fugitifs.
Le membre de la Première Nation crie Fox Lake, Billy Beardy, aurait pu se retrouver nez à nez avec les deux fugitifs, alors qu'il découvrait leur véhicule incendié près de Gillam. Photo : Radio-Canada / Angela Johnston / CBC

Lundi 22 juillet 2019. Billy Beardy, alors résident de la Première Nation crie de Fox Lake, rentre chez lui dans la communauté de Bird, au nord-est de Gillam. Avec sa femme et sa fille, il a ramassé des baies dans l’après-midi.

Sur le chemin du retour, tous trois aperçoivent une épaisse fumée noire montant de l’autre côté de la rivière. Billy Beardy décide d’aller vérifier de quoi il s’agit.

« C’était la première fois que nous voyions quelque chose comme ça. Nous avons appelé la GRC. J’ai su tout de suite que ce n’était pas un accident. La voiture avait été poussée et il y avait des allumettes près du véhicule », se souvient celui qui a, en octobre dernier, été élu chef de la Première Nation crie de Fox Lake.

La petite famille reste sur les lieux pendant 45 minutes en attendant les forces de l’ordre. Billy Beardy fait le tour du lieu pour examiner de plus près le véhicule.

En y repensant après, c’est vrai que nous nous sommes dit : "Nous aurions pu mourir ce jour-là!"

Billy Beardy, chef de la Première Nation crie de Fox Lake
Une voiture brûlée avec un homme en combinaison blanche à côté.
Des enquêteurs de la GRC cherchent des indices près d'une voiture carbonisée en Colombie-Britannique.Photo : Radio-Canada / Chris Corday

À Gillam, la brigade de la GRC commence l’inspection du véhicule.

Le lendemain, à Thompson, le surintendant Kevin Lewis apprend que les suspects ont été aperçus pour la dernière fois près de Meadow Lake.

« À ce point-ci, nous étions surpris de découvrir à quel point ils étaient proches du nord du Manitoba. Nous sommes restés sur nos gardes en nous disant qu’il serait possible qu’ils viennent vers nous. Mais cela nous semblait peu probable, compte tenu du peu de moyens de s’échapper qu’il y a dans cette partie de la province », confie le commandant du district du nord de la GRC du Manitoba.

Selon la GRC, il n’est pas logique de se rendre jusqu’à la fin de la route. Pour quelqu’un qui cherche à s’enfuir, la meilleure solution est de rouler vers l’est, en direction de l’Ontario.

Mais les résultats des analyses des restes du véhicule brûlé confirment qu’il s’agit bien de la Toyota RAV 4 qui appartenait à Leonard Dyck.

Le commandant du district du nord de la GRC et son équipe rejoignent leurs collègues de Gillam.

La chasse à l’homme s’accélère.

Image : Un chien policier
Photo: La traque  Crédit: iStock

La traque

Image : un chien policier
Photo: La traque  Crédit: iStock

« Nous sommes allés à Gillam et nous avons commencé à planifier les recherches. Notre état d’esprit était vraiment orienté sur la mission et sur la protection de la population. Nous savions que ces gens étaient armés et qu’ils étaient prompts à la violence. Il était probable qu’ils continuent avec cette violence », décrit Kevin Lewis.

Des policiers en habits militaires marchent.
Des agents de la GRC passent au peigne fin la zone autour de Gillam, au Manitoba, à la recherche de Kam McLeod et Bryer Schmegelsky.Photo : Gendarmerie royale du Canada

À Gillam, la communauté s’affole. L’arrivée massive d’enquêteurs, le débarquement des médias et le flot continu d’informations concernant les deux fugitifs perturbent fortement les quelque 1000 résidents.

« Tout le monde est devenu soupçonneux, tout le monde avait peur, explique le maire, Dwayne Forman. J’étais très inquiet que quelqu’un puisse être blessé. »

Cette petite ville, située au bout de la route 280, n’a pas l’habitude d’être le centre de l’attention. Ses habitants doivent apprendre à vivre avec la peur et la possibilité de rencontrer les tueurs.

« Les gens fermaient leurs portes alors que ce n'est pas le cas d’habitude. Gillam est une très petite localité, tout le monde se connaît, c’est au milieu de nulle part », raconte Nav Sahota, propriétaire de l’hôtel Kettle Inn.

Nav Sahota vit à Gillam depuis 13 ans. Elle y a grandi et y élève ses enfants. Elle n’a jamais connu une ambiance aussi pesante.

« Ma mère allait au travail à pied, mais je n’étais pas rassurée à cette idée. Je lui ai demandé de prendre sa voiture, raconte-t-elle au téléphone près d’un an après les faits.

Pour moi aussi, c’était dur, car en étant à l'hôtel, je ne savais pas qui allait entrer.

Nav Sahota, propriétaire de l’hôtel Kettle Inn
Des hommes en uniforme ratissent une voie ferrée avec un chien renifleur.
Une forte présence policière était toujours à Gillam vendredi, alors que la traque des deux suspects accusés de meurtres en Colombie-Britannique se poursuivait au ManitobaPhoto : Gendarmerie royale du Canada

Les policiers s’activent, mais leur mission reste loin d’être aisée. La zone des recherches est gigantesque, le milieu, hostile. C’est à la fois un avantage et un inconvénient. Sans compter que les deux suspects ont déjà une petite longueur d’avance sur eux.

Beaucoup de questions se posent : qu’ont-ils fait après avoir abandonné leur véhicule? En ont-ils volé un autre? Ont-ils embarqué dans un train pour Churchill en suivant la voie ferrée? Se sont-ils engagés sur la rivière?

Bâtiments, chalets, infrastructures hydroélectriques sont autant de cachettes possibles qu’il faut fouiller.

Pour ratisser la zone, les enquêteurs s’appuient sur les moyens techniques et les connaissances des gens du lieu. La GRC fait aussi appel aux Forces armées canadiennes.

« C’était des recherches vraiment très fatigantes. C’était une situation unique. Mais tout le monde nous a aidés et cela a vraiment été un plus », explique le surintendant Kevin Lewis.

Vus partout

À la difficulté du terrain s’ajoute celle des informations. L’avis de recherche lancé est largement relayé par les médias, au Canada et à l’étranger.

Un policier de la GRC qui parle a des collègues
Le surintendant Kevin Lewis, à droite, avait pour mission de coordonner les recherches autour de Gillam pendant la chasse à l’homme. Photo : GRC du Manitoba

Tout le monde voit les tueurs. Partout. Ontario, Québec et même États-Unis, les appels viennent de toutes les directions.

« Cela provoquait tout de même un peu de confusion », explique le commandant du district du nord de la GRC du Manitoba, avant d’ajouter que toutes les pistes ont été considérées.

Jusqu’à la réception d’un nouvel appel provenant de York Landing.

Image : Vue aérienne d'une forêt
Photo: L’apparition  Crédit: iStock

L'apparition

Image : Une vue aérienne d'une forêt
Photo: L’apparition  Crédit: iStock

Travis Bighetty se souvient de cette journée du dimanche 28 juillet 2019 comme si c’était hier. Le coordonnateur de la patrouille du Bear Clan se trouve dans le nord du Manitoba depuis un peu plus d’une journée.

Un groupe de membre du Bear Clan
Travis Bighetty, à droite, et des membres de la patrouille du Bear Clan sont allés à la rencontre des habitants des communautés du nord du Manitoba l’été dernier, où les deux fugitifs étaient recherchés. Photo : Bighetty

Avec six autres patrouilleurs, il intervient sur place pour apporter un soutien moral aux habitants des petites communautés, qui vivent dans la peur depuis le début de la chasse à l’homme.

L’équipe du Bear Clan s’est séparée en deux. Une partie patrouille à pied dans les rues de Gillam.

Travis Bighetty et un collègue interviennent auprès des 500 personnes de la Première Nation de York Factory, à York Landing.

« Dans ces communautés, voir la police, c’était un peu intimidant, effrayant. Donc, nous sommes allés les rencontrer pour discuter et les rassurer, à la demande des chefs », raconte-t-il.

les membres du Bear Clan Patrol discutent avec des résidents
Pendant plusieurs jours, les membres de la patrouille du Bear Clan sont allés discuter et soutenir moralement les habitants éprouvés par les recherches des fugitifs, à Gillam et à York Landing.Photo : Travis Bighetty

Le jour du départ, les conditions météorologiques sont peu favorables et l’avion accuse du retard.

En attendant le décollage, Travis et son collègue s’aventurent dans la partie la plus déserte de la communauté. Ils espèrent, de loin et en sécurité, voir des ours.

Ils tombent sur quelque chose de plus terrifiant encore.

Nous étions près de l'usine de traitement des eaux. C’est là que nous avons aperçu deux personnes qui couraient dans les bois quand nous étions en train de remonter dans la voiture.

Travis Bighetty, coordonnateur de la patrouille du Bear Clan

Le travailleur social ne fait pas le lien tout de suite avec les deux fugitifs.

« Nous nous sommes approchés, mais après réflexion, nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas la bonne chose à faire », explique-t-il, avant de préciser qu’il a tout de suite prévenu le chef de la Première Nation de York Factory.

L’alerte est donnée.

À Gillam, c’est le branle-bas de combat. Les forces de police et les médias se rendent à l’aéroport municipal pour embarquer en direction de York Landing, qui n’est accessible que par les airs ou par les eaux.

Travis Bighetty joue les guides pour les forces de l’ordre. Il les emmène là où il pense avoir vu les fugitifs.

Travis Bighetty de dos
Travis Bighetty pensait avoir vu les fugitifs du côté de York Landing. Photo : Travis Bighetty

Journaliste pour ICI RDI, Patrick Foucault parvient lui aussi à se rendre à York Landing depuis Gillam, où il suit l’affaire depuis une journée. La tension monte d’un cran. L’affolement aussi. Il faut faire vite.

Pour les enquêteurs comme pour les médias, les défis sont nombreux. Patrick Foucault est habitué à travailler sous pression, mais à York Landing, il lui faut prendre en compte d’autres paramètres.

« Il fallait respecter les codes culturels et la volonté de chacun de parler ou non à la caméra. Aussi, il fallait faire très attention aux ours à York Landing. Le soir, tu ne savais jamais si tu allais tomber sur un ours ou sur les deux tueurs », affirme-t-il.

Un journaliste devant une caméra micro à la main
Pendant la couverture de la traque, Patrick Foucault ne dormait que trois heures par nuit. Photo : Radio-Canada / Patrick Foucault

Malgré ce climat de peur, le journaliste dit avoir reçu beaucoup d’aide de la population pour pouvoir faire son travail.

Entre deux directs, il est allé à la rencontre des habitants pour « prendre leur pouls ».

« C’est là que nous avons vu la communauté la plus ébranlée », se souvient-il.

Finalement, les recherches ne donnent rien. La GRC est incapable de confirmer que les fugitifs sont bien à York Landing. Les enquêteurs retournent à Gillam un jour plus tard.

Plus de soutien

Travis Bighetty décide de rester. Après autant de tension, il estime que les membres de la Première Nation de York Factory ont encore besoin de son aide.

« Nous avons continué nos patrouilles et, malgré les conditions, les gens essayaient de garder un peu d’humour. Une aînée nous a demandé si elle pouvait tout de même aller jouer au bingo », se remémore-t-il, assis dans un parc du centre-ville de Winnipeg.

Quand il quitte York Landing, le vendredi 2 août 2019, Travis Bighetty a le sentiment d’avoir aiguillé les personnes de la communauté vers le chemin de la guérison.

Un policier qui fouille une maison
La GRC a fouillé les maisons, les refuges et les chalets de la région de Gillam. Photo : GRC du Manitoba

Après neuf jours de recherches intensives, la GRC décide de réduire ses effectifs dans la zone et demande aux Forces armées canadiennes, auxquelles elle avait demandé de l’aide le 26 juillet, de se retirer des opérations.

Selon le surintendant Kevin Lewis, depuis quelques jours déjà, les enquêteurs sont convaincus que les fugitifs sont morts.

Au vu des conditions hostiles de la nature dans cette région du Manitoba, la police estime que les deux hommes n’ont pas pu survivre. Désormais, elle ne cherche plus des individus en vie, mais leurs corps. Changement de tactique.

Image : Un corbeau
Photo: Le signe  Crédit: iStock

Le signe

Image : Un corbeau
Photo: Le signe  Crédit: iStock

Il est difficile de retrouver des corps qui sont en pleine nature depuis plusieurs jours, selon la GRC.

« Il n’y a plus de mouvement, plus de traces. Les corps ont des températures similaires à l’environnement… C’est une aiguille dans une botte de foin, mais nous savions que c’était primordial de les retrouver, car nous voulions savoir ce qui s’était passé et mettre un terme à cette histoire », raconte le commandant du district du nord de la GRC du Manitoba, Kevin Lewis, qui a quitté le terrain des opérations le 2 août 2019.

Les recherches sur la terre et dans les airs se poursuivent, mais la GRC cherche aussi sur l’eau. Le 3 août, une équipe de plongeurs arrive sur place pour parcourir le fleuve Nelson.

Des plongeurs de la GRC à Gillam.
Cinq plongeurs ont été déployés dans le fleuve Nelson dans le cadre de la chasse à l'homme pour retrouver Kam McLeod et de Bryer Schmegelsky. Photo : Radio-Canada / Angela Johnston/CBC

Le journaliste de Radio-Canada Samuel Rancourt a suivi les derniers jours de la traque. Les réactions des gens l’ont marqué.

« Là, j’ai senti qu’il y avait un climat de peur dans la communauté. Mais, surtout, j’ai compris que les gens étaient tannés de voir les médias qui leur rappelaient tout le temps la présence des fugitifs », explique le journaliste.

C’est aussi dans ce laps de temps que les enquêteurs découvrent des objets « directement liés » aux fugitifs. Un peu d’espoir.

Est-ce finalement la bonne piste?

Dernier espoir

Mercredi 7 août 2019. Une nouvelle journée de recherches commence pour les enquêteurs de la GRC. Une nouvelle journée de doutes et de questionnements.

Le chef de la Première Nation, Billy Beardy, appuie toujours les enquêteurs. Sa connaissance du terrain et des environs est primordiale. Il est aussi l’un des seuls à savoir dompter les eaux capricieuses du fleuve Nelson.

« Quand nous étions sur l’eau, j’ai vu un corbeau posé sur quelque chose. Il a ensuite sauté sur le côté. C’est à ce moment-là que j’ai su qu’il y avait quelque chose de bizarre. Ce n’était pas normal que ce corbeau soit là, à cet endroit », explique Billy Beardy.

Le bateau fait demi-tour. Billy Beardy défie le courant pour venir à proximité de l’endroit où l’oiseau se trouvait. Il y amarre le bateau. Il débarque avec l’équipe de la GRC sur ce coin du fleuve qui se situe à quelques kilomètres de l'endroit où a été abandonnée la voiture calcinée et à un kilomètre du lieu où les objets « directement liés » aux fugitifs ont été repérés.

Deux corps sont trouvés dans des buissons épais. Il s’agit bien des deux fugitifs.

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Un cercueil est chargé dans un avion de la GRC à Gillam, dans le nord du Manitoba.Photo : Radio-Canada / Angela Johnston

Selon la police, des analyses médicolégales ont montré par la suite que Bryer Schmegelsky et Kam McLeod ont utilisé les deux mêmes armes pour tuer leurs trois victimes et pour se donner la mort.

D’après l’enquête, les deux hommes ont réalisé un pacte de suicide. Kam McLeod a tué son compagnon avant de retourner l’arme contre lui, plusieurs jours avant la découverte des corps.

Image : un pissenlit
Photo: Le soulagement  Crédit: iStock

Le soulagement

Image : Un pissenlit
Photo: Le soulagement  Crédit: iStock

« Je me suis senti soulagé à ce moment-là. Je n’étais pas content de les retrouver, personne ne veut voir deux personnes mortes, mais c’était un soulagement », se rappelle le chef de la Première Nation crie de Fox Lake, Billy Beardy.

Pour les gens des différentes communautés, c’est un peu de danger qui disparaît avec la confirmation de la mort des deux fugitifs. Même s’il faudra du temps pour évacuer la peur, il s’agit d’une première étape.

Je me suis dit que c’était la fin, que c’était le temps du deuil et que les gens de la communauté pouvaient enfin se reposer.

Travis Bighetty, membre de la patrouille du Bear Clan

Un soulagement en demi-teinte seulement. Car de nombreuses questions restent encore en suspens. Pourquoi ces victimes? Pourquoi se rendre dans le nord du Manitoba et aller troubler la paix de ces communautés?

« Au moins, ils ne sont plus dangereux pour les gens, mais il y a peu de consolation pour les familles des victimes », affirme le commandant du district nord de la GRC du Manitoba.

Directes ou collatérales, les victimes gardent de nombreuses séquelles de cette chasse à l’homme, selon les différents témoignages.

« Les membres de notre communauté se sont sentis mieux, mais ils étaient toujours hantés par ces fugitifs, explique Billy Beardy. Ils pensent toujours qu’ils sont venus ici pour une raison, mais on ne sait pas laquelle. » 

Image : Une feuille qui pousse sur un tronc d'arbre
Photo: La cicatrice  Crédit: iStock

La cicatrice

Image : Une feuille qui pousse dans un tronc
Photo: La cicatrice  Crédit: iStock

Près d’un an après la tragédie, la vie a, peu à peu, repris son cours. Mais ce retour à la normale est empreint de douleur, de tristesse et de doute.

« L’autre jour, deux membres de la communauté sont venus à moi. Ils m’ont dit avoir vu un individu qui conduisait une voiture rouge et qu’il leur avait demandé où se trouvait la rivière. Ils étaient inquiets. On a appelé la GRC pour le leur signaler » , raconte Billy Beardy pour illustrer l’état d’esprit des membres de sa communauté un an après la tragédie.

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Les résidents de Gillam et des communautés touchées par la chasse à l'homme restent traumatisées.Photo : Radio-Canada / Tyson Koschik

Et l’homme à la voiture rouge? Selon lui, il s’agissait d’un passionné d’insectes.

« Mais les habitants sont toujours traumatisés quand ils voient des inconnus. Ils pensent tout de suite aux fugitifs de Colombie-Britannique », ajoute-t-il.

Et ce, malgré l’aide proposée.

Chaque soir, pendant la chasse à l’homme, des cercles de guérison ont été organisés dans la communauté.

Selon Billy Beardy, des professionnels sont aussi venus pour écouter et discuter avec les personnes qui en ressentaient le besoin.

Cela a changé la vie de tout le monde, c’est certain. C’est guéri, mais il y a toujours une grosse cicatrice qui ne disparaîtra jamais.

Billy Beardy, chef de la Première Nation crie de Fox Lake

À l’approche de cette triste date anniversaire, Billy Beardy n’envisage pas de faire quelque chose de particulier. C’est plutôt une tragédie que tout le monde tente d’oublier.

L’importance de se rappeler

Dwayne Forman, le maire de Gillam, estime de son côté qu’il est important de se rappeler.

« Nous avions prévu de faire quelque chose, mais avec la COVID-19, nos projets ont un peu changé. Peut-être qu’on fera une sorte de mémorial sur les médias sociaux », explique-t-il.

Selon le maire, une commémoration permettrait de panser les plaies et de confirmer ce sentiment de sécurité, qui était omniprésent à Gillam avant la chasse à l’homme.

« Tout est rentré dans l’ordre à Gillam », estime-t-il. Les enfants jouent de nouveau dans la rue, les gens sortent de nouveau de leur maison.

Mais, comme à Fox Lake, la peur de l’étranger n’est jamais très loin.

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Des agents lourdement armés parcourent la forêt, les bâtiments abandonnés et tous les véhicules et trains qui entrent ou sortent du secteur de Gillam, dans le nord du Manitoba.Photo : Radio-Canada / Gilbert Rowan

Nav Sahota, propriétaire de l’hôtel Kettle Inn, confirme ce retour à la normale, en tout cas pour elle.

« Mais je sais que d’autres personnes sont toujours un peu touchées par cette histoire », confie-t-elle. « On ne peut pas vraiment oublier ce genre de chose. »

L’impossible oubli. C’est ce qui revient dans la bouche de bon nombre de personnes qui ont suivi la traque dans l’Ouest canadien qui a débuté en Colombie-Britannique.

« Ces choses-là, on apprend à vivre avec, mais on ne s’en remet jamais », dit le chauffeur de poids lourd Edward Grennan, au bord des larmes.

Cette tragédie remue en lui encore beaucoup d’émotions.

Pour l’aider dans son deuil et soulager la communauté des transporteurs, Edward Grennan a installé un mémorial sur le lieu du premier meurtre.

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Quelques jours après le meurtre, Edward Grennan a installé un mémorial qu’il voudrait voir devenir permanent. Photo : Edward Grennan

Derrière les photos de Lucas Fowler et de Chynna Deese flottent les drapeaux de leurs pays respectifs.

« Je voulais faire quelque chose pour qu’on se souvienne de ces jeunes, dit-il simplement, la gorge toujours nouée. Ce mémorial, ce n’est pas seulement pour moi, mais pour tous les routiers qui passent par là et qui ont été émus par cette histoire. »

Le routier travaille toujours au mémorial. Il souhaite construire quelque chose de plus permanent, qui pourra résister aux assauts de la météo et du temps.

Il espère aussi pouvoir, un jour, amener la mère de Chynna Deese devant le mémorial, « quand elle sera prête ».

Edward Grennan promet que, tant qu’il le pourra, il s’arrêtera chaque semaine auprès de la photo de Lucas Fowler et Chynna Deese pour nettoyer et prendre soin du lieu.

Peut-être qu’un jour je serai fatigué, j’arrêterai de parcourir cette route et de venir entretenir le mémorial. Mais j’espère que les jeunes routiers continueront à en prendre soin, afin que cela puisse apporter un peu de réconfort à la famille.

Edward Grennan, routier

Son plus grand souhait? Que personne n’oublie ce qui s’est passé le 15 juillet 2019, les visages des deux jeunes gens et cette tragédie.

Se concentrer sur les victimes

Selon Katharina Maier, professeure assistante au département de justice criminelle de l’Université de Winnipeg, c’est sur les victimes de cette tragédie et les communautés qui ont vécu la chasse à l’homme que l’attention doit être centrée.

« De mon point de vue, c’est important de se concentrer sur les victimes. [...] Il faut détourner notre attention des gens qui ont commis ces actes pour se concentrer sur les gens qui en ont souffert », insiste la criminologue.

Katharina Maier estime que cela représente une occasion de s’interroger : que pouvons-nous faire pour empêcher de tels actes? Comment pouvons-nous soutenir les gens qui en ont souffert?

Toujours, ajoute-t-elle, dans le respect de la mémoire des victimes, de leurs familles et des personnes touchées par cette tragédie.

Pour que les cicatrices, si elles ne peuvent être complètement effacées, deviennent un peu moins douloureuses.

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