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Image : Des vaches dans un champs

Le cas des provinces de l'Atlantique

JOURNALISTE DE DONNÉES : LAURIANNE CROTEAU | PHOTOS : GUY LEBLANC | ILLUSTRATIONS : KRISTEL MALLET

Les derniers mois ont mis en lumière certaines failles de la chaîne d’approvisionnement de nourriture et créé un engouement pour l'achat de produits locaux. Des agriculteurs ouvrent la voie à l’autosuffisance alimentaire. Si on ne mangeait que des produits cultivés dans notre province, que trouverait-on dans notre assiette? Adieu les bananes, les avocats, votre café matinal et le chocolat.

Chaque printemps, c’est la même chorégraphie : semer les graines, mettre les plants en terre, les arroser, retirer les mauvaises herbes.

Les gestes se répètent, mais les raisons qui poussent Roger Richard à continuer, jour après jour, année après année, ont changé.

Après 15 ans à travailler au ministère de l’Agriculture du Nouveau-Brunswick, il a décidé qu’il était temps de mettre lui-même les mains dans la terre, à temps plein.

C’est qu’il n’était pas novice; déjà, il cultivait des choux de Bruxelles et des brocolis, depuis une dizaine d’années. Ses cultures, il les vendait à McCain ainsi qu’à la Coop Atlantique, qui distribuaient les produits dans les supermarchés.

Mais pour Roger, dépendre d’un grossiste, ça signifie aussi ne pas savoir combien il obtient pour sa récolte, ou s’il aura toujours un client l’année suivante.

Lorsqu’est venu le temps d’en faire sa principale source de revenus, il s’est donc allié à des agriculteurs de sa région pour cultiver des légumes plus variés, puis les vendre dans des kiosques locaux ou directement aux consommateurs.

Les clients nous disent : ça goûte ce que ça devrait goûter. Des concombres, des tomates.

Roger Richard, Ferme pouce vert

Les concombres et les tomates ne sont pas les seuls légumes qu’on cultive à la Ferme pouce vert. On y produit aujourd’hui plus d’une vingtaine de variétés aussi familières qu’inusitées.

Roger Richard sur le sol d'un champ dans une serre.
Roger Richard de la Ferme pouce vertPhoto : Radio-Canada / Guy LeBlanc

On met des recettes dans chaque boîte de légumes qu’on livre, parce que beaucoup de gens mangent ces produits-là au restaurant, mais ne savent pas comment les préparer... ni même comment ils s’appellent!, raconte le fermier en riant.

Une chaîne d’approvisionnement… inadéquate?

Depuis quelques mois, des épiceries d'une province à l'autre du pays ont vu leurs tablettes se dégarnir alors que les consommateurs se précipitaient sur les produits de base.

Les grosses chaînes nous disent : on peut avoir tous les produits que vous voulez. Mais ça, c’est seulement vrai si ça va bien partout à travers le monde.

Roger Richard, Ferme pouce vert

On n’a pas pensé que notre système alimentaire serait autant affecté. Tout à coup, la question de l’autonomie alimentaire a refait surface, et c’est devenu beaucoup plus urgent, beaucoup plus concret.

Cette insécurité soudaine a soulevé la question de l’efficacité de notre chaîne d’approvisionnement de nourriture, selon Jill Van Horne, coordonnatrice chez Nos aliments Sud-Est NB.

Radio-Canada s’est donc penchée sur ce qui était produit dans chaque province atlantique afin de déterminer de quoi serait composée une assiette typique, si l’on s’alimentait exclusivement de produits locaux.

Pour ce faire, nous avons compilé une liste des aliments produits par province et les avons divisés par l’équivalent de la population adulte. Les portions utilisées se basent sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, qui stipule (Nouvelle fenêtre) qu'on doit manger 400 g de fruits et légumes par jour, et sur le Guide alimentaire canadien (Nouvelle fenêtre), pour les proportions de chaque groupe d’aliments. Les aliments représentés sont ceux produits en plus grande quantité.

Résultat : les provinces atlantiques devront produire davantage de fruits et de légumes si elles souhaitent un jour être autonomes sur le plan alimentaire. Les trois provinces maritimes produisent toutefois bien assez de féculents et d’aliments protéinés pour nourrir leurs populations, mais Terre-Neuve est encore loin d'être autosuffisante.

Une poignée de fèves dans une main tâchée par la terre.
Image : Une poignée de fèves dans une main tâchée par la terre.
Photo: Les provinces atlantiques devront produire davantage de fruits et de légumes si elles souhaitent devenir autonomes sur le plan alimentaire.  Crédit: Radio-Canada / Guy LeBlanc

Nouveau-Brunswick

L'illustration d'une assiette qui fait état des portions que les citoyens du Nouveau-Brunswick auraient droit pour chaque groupe alimentaire.
Fruits et légumes : bleuets, canneberges, carottes et pommes. Aliments protéinés : lait, volaille, hareng, saumon d’élevage et soya. Féculents : pommes de terre, blé, maïs, avoine et orge.Photo : Radio-Canada / Kristel Mallet

Le problème qui ressort le plus au Nouveau-Brunswick est la faible disponibilité des fruits et des légumes. L’Organisation mondiale de la santé recommande de consommer 400 g de fruits et légumes par jour pour éviter les problèmes de maladies chroniques, explique la nutritionniste Sonia Blaney. Les Néo-Brunswickois n’en auraient que la moitié, avec très peu de diversité.

Ils pourraient toutefois manger jusqu’à 2,7 kg de pommes de terre par jour! Évidemment, c’est bien plus que nécessaire. Mais même en retirant cette énorme production de la catégorie des féculents, il reste environ 350 g de divers grains par jour, alors que les besoins quotidiens sont établis à environ 200 g. C’est donc amplement suffisant, et la variété est elle aussi au rendez-vous.

Les quantités d’aliments protéinés sont elles aussi suffisantes et diversifiées. Sonia Blaney apporte toutefois un bémol : on y trouve surtout des sources de protéines animales, alors que dans le Guide alimentaire canadien on fait la promotion des sources de protéines végétales. En plus des sources de protéines présentées sur l’illustration, les habitants du Nouveau-Brunswick pourraient manger du boeuf, du homard, du porc et des crevettes, à raison de 10 à 20 g par jour par personne.

Nouvelle-Écosse

Une assiette représentant ce qui serait possible de manger en Nouvelle-Écosse.
Fruits et légumes : carottes, pommes, bleuets et oignons. Aliments protéinés : lait, volaille, hareng, crevettes et aiglefin. Féculents : maïs, pommes de terre, blé, orge et seigle.Photo : Radio-Canada / Kristel Mallet

En Nouvelle-Écosse aussi, on trouve trop peu de fruits et légumes, et très peu de variété. Ceux qui y sont produits ne combleraient que 90 % des besoins des habitants. En plus des quatre éléments illustrés ci-dessus, on y produit des raisins, du chou, des fraises, des tomates et du brocoli, à raison de 5 à 10 g par jour par personne.

La quantité de féculents produite est tout juste suffisante pour correspondre aux 200 g nécessaires quotidiennement… mais plus de la moitié de cette quantité est du maïs. Avis aux amateurs de tacos et de polenta!

Les sources de protéines sont abondantes dans la province et proviennent essentiellement de la mer, outre le lait et la volaille. En plus des aliments illustrés, les habitants pourraient manger du soya, du homard, du saumon d'élevage et des pétoncles, à raison de 20 à 30 g par jour par personne.

Île-du-Prince-Édouard

Une assiette qui représente ce qui serait possible de manger à l'Île-du-Prince-Édouard.
Fruits et légumes : carottes, bleuets, navets, choux et oignons. Aliments protéinés : lait, soya, moules d’élevage, pois secs et homard. Féculents : pommes de terre, orge, blé, maïs et avoine.Photo : Radio-Canada / Kristel Mallet

L’Île-du-Prince-Édouard est la seule province qui produit suffisamment de fruits et de légumes pour répondre aux besoins de sa population en nutriments. Mais même si on a les 400 g quotidiens nécessaires, c'est assez monotone, souligne Sonia Blaney. Au-delà des aliments illustrés, les insulaires pourraient manger de la citrouille, des tomates de serre, des canneberges, du maïs sucré et du brocoli, à raison de 5 à 7 g par jour par personne.

Chaque habitant aurait deux litres de lait à lui seul, chaque jour! C’est la première source de protéines de la province, qui produit avec beaucoup de diversité dans cette catégorie. Il y a beaucoup de légumineuses, ce qui est une belle alternative durable, remarque la nutritionniste.

Voici les sources de protéines qui ne figurent pas sur l’illustration et qui seraient offertes à raison de plus de 20 g par jour par personne : le hareng, les huîtres d'élevage, le maquereau, le porc, le boeuf et la volaille.

Du côté des féculents aussi, c’est l’abondance : les habitants auraient accès à 25 kg par personne par jour, ce qui va bien au-delà de leurs besoins. Sonia Blaney rappelle toutefois que, même si les calculs de cet article ont pris en compte les céréales entières, non transformées, on suspecte qu’elles ne seront pas consommées telles quelles. L’idéal, c’est vraiment de consommer des grains entiers, comme le conseille le Guide alimentaire canadien.

Terre-Neuve-et-Labrador

Une assiette sur laquelle on illustre les quelques aliments que les gens de Terre-Neuve pourraient manger.
Fruits et légumes : navets et carottes. Aliments protéinés : lait, crevettes, capelan, volaille et morue. Féculents : pommes de terre.Photo : Radio-Canada / Kristel Mallet

Terre-Neuve-et-Labrador, d'un point de vue de la disponibilité alimentaire, c’est clairement la province qui est en moins bonne posture, remarque Sonia Blaney. La quantité de fruits et légumes par jour est de 21 g, alors qu’un individu devrait en consommer 400 g, selon la nutritionniste. C’est le vingtième de la quantité recommandée.

En général, il y aurait certainement des carences en fibres dans la population, parce qu’il y a très peu de fruits et de légumes, mais aussi en vitamines A et B, ce qui serait très problématique.

Les seuls féculents produits dans la province sont les pommes de terre, à raison de 13 g par jour… encore une fois, bien loin de la portion recommandée de 200 g.

Les aliments protéinés sont toutefois produits en grande quantité, et proviennent principalement de la mer. En plus des aliments illustrés, Terre-Neuve-et-Labrador produit du hareng, du flétan du Groenland, des poissons plats, du sébaste, du maquereau, des concombres de mer et du crabe des neiges à raison de 30 à 75 g par jour par personne.

Transformations possibles

Pour cet exercice, nous avons choisi de ne prendre en compte que l’étape de la production, c’est-à-dire que nous avons mis de côté tout ce qui a trait à l’abattage, à la transformation et à la distribution des aliments.

Les résultats auraient été différents si ces étapes de la chaîne d’approvisionnement avaient été prises en compte, puisqu’elles ne se déroulent présentement pas toujours dans une même province. Par exemple, il n’y a plus d’abattoir de bovins inspecté par l’Agence canadienne d'inspection des aliments au Nouveau-Brunswick. Les boeufs sont donc envoyés à l’Île-du-Prince-Édouard pour cette étape, puis la viande est distribuée dans plusieurs provinces de l’est du pays.

C’est aussi pourquoi les résultats présentés ci-dessus ne contiennent pas de produits laitiers ou céréaliers : on ne trouve que les quantités brutes de lait et de céréales. À titre indicatif, la quantité de fromage obtenue par rapport à la quantité de lait utilisée est d'environ 10 %, alors que le ratio de farine obtenue pour la quantité de blé est de 74 %.

Le vin, la bière et les spiritueux n’ont pas été comptabilisés pour cette même raison. Divers aliments de base peuvent d’ailleurs être utilisés pour leur fabrication, comme l’orge, le raisin ou la patate.

Un fermier sème de l'avoine sur sa ferme à Bassriver Point au Nouveau-Brunswick.
Image : Un fermier sème de l'avoine sur sa ferme à Bassriver Point au Nouveau-Brunswick.
Photo: Un fermier sème de l'avoine sur sa ferme à Bassriver Point au Nouveau-Brunswick.  Crédit: Radio-Canada / Guy LeBlanc

Un mouvement qui gagne du terrain

Les termes autosuffisance ou souveraineté alimentaire refont surface depuis le début de la pandémie. Non seulement le mot d’ordre était de rester chez soi ce printemps, mais la fermeture des frontières a fait craindre le pire à plusieurs. L’idée de cultiver son propre potager a donc germé et entraîné une vague de popularité pour l’agriculture urbaine et les jardins communautaires.

J'espère qu'il n'y aura pas trop de poules qui n’auront nulle part où aller cet hiver, ou de légumes qui auront été perdus par les mauvaises herbes, lance Rébeka Fraser-Chiasson à la blague.

Rébeka Fraser-Chiasson entourée de poules en tient une dans ses bras.
Rébeka Fraser-Chiasson de la ferme Terre partagéePhoto : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Elle est la sixième génération d’agriculteurs à cultiver la terre de la ferme Terre partagée. Elle l’a transformée en coopérative en 2018 avec son père, Jean-Eudes Chiasson, Kevin Arseneau (aussi député du Parti vert) et Pierre-Olivier Brassard. Ils y élèvent du porc, des bovins, de la volaille et cultivent des céréales et des fruits et des légumes biologiques.

L’agricultrice a été témoin de la ruée vers les centres de jardinage et les fermes. Ça a complètement blown out of proportion!

Elle espère surtout que cette vague de retour à la terre entraînera davantage de reconnaissance pour ceux qui en font un métier.

Autant qu’il y a une appréciation d'avoir un certain contrôle sur ce qu'on mange et que les gens veulent être directement impliqués dans leur alimentation, autant qu'il y aura peut-être aussi une prise de conscience que c'est vraiment difficile et compliqué. J’espère que les gens vont plus valoriser ceux qui choisissent d'en faire une carrière et un mode de vie.

Rébeka Fraser-Chiasson, ferme Terre partagée
Roger Richard désherbe des oignons à la ferme Pouce vert.
Roger Richard désherbe des oignons à la ferme Pouce vert. Photo : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Des bénéfices multiples

Le Nouveau-Brunswick ne produit que 8 % des légumes que sa population consomme, selon le rapport intitulé Tout le monde mange (Nouvelle fenêtre), produit en 2018 par Aliments pour tous NB.

Mais pour Jill Van Horne, coordonnatrice pour Nos aliments Sud-Est NB, c’est en augmentant graduellement la production que la province pourra se rapprocher de l’autosuffisance.

Si on dit qu'on doit augmenter notre production alimentaire, on sait que ce n’est pas demain que ça va arriver. Il faut planifier pour ça. Donc, qu’est-ce qu’on a besoin de faire pour être capables de produire, disons, 50 % de nos fruits et légumes?

L’activiste pour la sécurité alimentaire ne croit pas que l’objectif soit d’être complètement autosuffisant au Nouveau-Brunswick. Les gens vont quand même vouloir manger des bananes et des oranges, et ce n'est pas le point, de fermer notre système alimentaire, mais je crois qu'on peut faire beaucoup mieux que 8 %.

Selon Roger Richard, manger local n’est pas qu’une question économique : les clients y gagnent, eux aussi. Les fraises qui arrivent de la Californie sont très belles. Elles sont dures, elles ne sont pas bonnes, mais ce sont des fraises quand même, souligne-t-il.

Nous, on voit le consommateur chaque jour, donc on ne veut pas juste lui donner le strict minimum, il faut lui donner quelque chose de bon, parce qu’on veut qu’il revienne.

Roger Richard, Ferme pouce vert

Les agriculteurs souhaitent établir une relation durable avec leurs clients pour s’assurer de vendre leurs produits en saison. Acheter local garantit ainsi, selon Roger Richard, une certaine qualité des produits.

Ça ne fait aucun sens d'importer des produits lorsqu’on peut les cultiver nous-mêmes, croit Julian Howatt, copropriétaire de Local by Atta, à Moncton. Depuis 2013, l’entrepreneur cultive des laitues, des herbes, des microverdures et d'autres légumes-feuilles à l’année dans une ferme verticale hydroponique.

Julian Howatt au centre d'une rangée de légumes.
Julian Howatt, copropriétaire de la ferme hydroponique Local by AttaPhoto : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Selon lui, les consommateurs ont tout intérêt à manger des aliments locaux. Il y a une perte de nutriments avec le temps, et nous, il n’y a qu’entre 24 heures à 72 heures entre le moment où on fait la récolte et celui où ça arrive dans votre réfrigérateur. Il y a donc moins de perte de qualité, de goût et de nutriments.

Au-delà du goût et de la valeur nutritive des aliments, la production locale donne aussi l’occasion de tisser des liens au sein des communautés, croit Rébeka Fraser-Chiasson.

Ça a le potentiel de bâtir des relations et de faire rouler l'économie de façon plus communautaire et circulaire, explique-t-elle. Les agriculteurs emploient des gens de la communauté, achètent leurs matériaux à la quincaillerie du coin, fournissent du bétail aux abattoirs voisins, qui fournissent ensuite de la viande à l’école du quartier, illustre l’agricultrice.

Rébeka Fraser-Chiasson nourrit ses poussins dans une grange.
Image : Rébeka Fraser-Chiasson nourrit ses poussins dans une grange.
Photo: Rébeka Fraser-Chiasson nourrit ses poussins  Crédit: Radio-Canada / Guy LeBlanc

Une main-d’oeuvre insuffisante

Malgré tous les avantages de la production et de la consommation locales, des obstacles persistent — et le principal, mentionné par tous les acteurs consultés, c’est le manque de main-d’oeuvre, et par ricochet de relève. L'âge moyen des fermiers est de 56 ans au Nouveau-Brunswick, selon Jill Van Horne.

Roger Richard a un fils dans la mi-vingtaine, qui s’intéresse à l’agriculture, mais qui préfère avoir un salaire plus élevé — et plus stable — comme électricien.

Les jeunes ont vu leurs parents qui arrivaient de peine et de misère, alors ils se disent, pourquoi prendre une ferme quand je peux faire 25 $ de l'heure avec un autre métier.

Roger Richard, Ferme pouce vert

Souvent, c'est la météo qui fait ta culture ou pas. Si tu as fait ce qu’il fallait pendant la saison, et que pour quelque raison la météo ne t’a pas aidé, tu n’as pas de revenu et tu n’es pas éligible pour l'assurance-chômage, ajoute M. Richard.

L'agriculteur déplore le manque de relève et les conséquences qu’il risque d’entraîner sur la souveraineté alimentaire de la province.

On voit des fermes qui se vendent pour des développements… ça ne se vend pas pour des fermes. Et ça, c’est malheureux. Des terres qui ont été défrichées de peine et de misère par nos ancêtres. S’ils revenaient ici, avec l’équipement qu’on a, ils nous diraient : “Qu’est-ce que vous faites?” Ou plutôt : “Qu’est-ce que vous faites pas?”

Rébeka Fraser-Chiasson nourrit ses poussins
Un fermier qui travaille sur son tracteur dans un champ. Photo : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Le manque de relève s’explique entre autres par la rudesse et l’incertitude du métier, mais aussi par la difficulté d’obtenir de l’information, croit Rébeka Fraser-Chiasson.

Ce n'est pas évident, en tant que jeune de 18 ans qui termine le secondaire, de devenir agriculteur. Tu ne sais même pas que c’est un choix de carrière possible, parce que ce ne sont pas des discussions qu’on a à l’école. Puis il n'y a pas d'institution pour ceux qui veulent étudier en agriculture au Nouveau-Brunswick, il faut aller en Nouvelle-Écosse ou au Québec, dit-elle.

Solutions

Cultiver des légumes à longueur d’année

« Dans notre ferme hydroponique, le climat est toujours contrôlé : il fait 24 degrés, 365 jours par année, explique Julian Howatt. On pourrait cultiver une majorité des fruits et légumes localement tout au long de l’année. »

Augmenter le financement public pour les producteurs

« Au Nouveau-Brunswick, on n’a pas été choyés par des ministères qui ont valorisé l'agriculture, déplore Roger Richard. Les programmes sont à court terme, mais l’agriculture, ça ne se fait pas à court terme. Les jeunes doivent savoir qu’il y a de l'avenir dans l'agriculture, parce qu’il y a des programmes en place et qu’ils sont là pour longtemps. »

Transformer les aliments localement

« On doit regarder quelles infrastructures sont nécessaires pour s’assurer que nos produits n’aient pas besoin de sortir de la province pour être transformés, puis revenir dans la province pour être vendus, affirme Jill Van Horne. On doit être capables de réaliser toutes les étapes du système alimentaire ici, dans la province. »

Forcer les établissements publics à ne vendre que des aliments locaux

« Les aliments servis dans les institutions publiques ou lors de réunions gouvernementales devraient être locaux, selon Rébeka Fraser-Chiasson. Il y a un gros marché dans le domaine public, comme les hôpitaux, les foyers de soins et les cafétérias d'écoles. Ajouter ces clients réguliers pourrait changer beaucoup de choses pour les fermes existantes et futures. »

Des semis de légumes à la ferme Pouce vert
Des semis de légumes à la ferme Pouce vertPhoto : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Un projet de longue haleine

Selon Rébeka Fraser-Chiasson, ce n’est pas demain la veille qu’on verra un Nouveau-Brunswick autosuffisant par sa production alimentaire. Elle demeure toutefois optimiste : avec des objectifs précis et un plan à long terme, ça pourrait être possible.

Se nourrir nous-mêmes parce que c’est moins cher, ça ne va pas être assez pour faire rouler tout un mouvement. Mais si on se dit que c’est pour la santé de nos populations, pour l’éducation, pour le tourisme... une vision qui englobe plusieurs secteurs, je crois qu’on pourrait y arriver.

Il faudrait toutefois changer profondément nos habitudes de consommation, selon elle. On devrait développer une appréciation pour la diversité qu'on peut produire ici. En ce moment, parce qu'on va chercher des ananas ou des kiwis à l’épicerie, on ne cherche pas à en apprendre plus sur les autres types de fruits qu'on pourrait produire localement ou qu'on pourrait même cueillir dans la nature.

La pandémie a décidément mis en lumière le travail essentiel de nombreux Canadiens... et pour garantir un système alimentaire résilient, qui s’adapterait à d’éventuelles crises, il faut s'assurer que des agriculteurs locaux puissent tenir le coup.

Tout le monde a besoin d'un médecin, d’un dentiste, d'un garagiste, rappelle Roger Richard. Je crois que d’ici quelque temps, on aura tous besoin d’un fermier aussi.

Une fourche plantée dans la terre.
Image : Une fourche plantée dans la terre.
Photo: Une fourche plantée dans la terre.  Crédit: Radio-Canada / Guy LeBlanc

Méthodologie

Les données sur la production d’aliments proviennent de Statistique Canada, qui a également fourni un rendement moyen de chair pour les fruits de mer, puisque c’est le poids vif qui est utilisé pour ces données (qui inclut la carapace ou le coquillage). Le nombre d’oeufs a été multiplié par le poids moyen d’un oeuf, soit 56 g. Les tonnes ont été converties en grammes, qui sont l’unité de mesure généralement utilisée par les nutritionnistes.

Nous avons converti le nombre d’habitants total d’une province selon leur âge en équivalence adulte, en fonction du nombre de portions qu’ils doivent manger dans une journée. Un adulte nécessite en moyenne 19 portions, selon l’ancien Guide alimentaire canadien, donc un enfant de 6 ans, qui a besoin de 12 portions, a été comptabilisé comme 63 % d’un adulte.

Les fruits et légumes illustrés dans les assiettes sont ceux qui offraient au moins 10 g par jour par équivalent adulte. La production d’aliments des catégories de protéines et de féculents était toujours suffisante pour combler les besoins nutritifs de la population de la province. C’est pourquoi nous avons choisi d’illustrer les cinq aliments qui étaient produits en plus grandes quantités.

Les aliments qui excédaient 100 g par jour par équivalent adulte étaient normalisés à 100 g, afin qu’ils ne prennent pas toute la place dans l’assiette. Par exemple, les habitants de l’Île-du-Prince-Édouard auraient accès à 20 kg de pommes de terre par jour, mais cette quantité est bien entendu superflue.

Les pommes de terre et le maïs ont été inclus dans la catégorie des féculents, sur la recommandation de la nutritionniste Sonia Blaney, qui s’appuyait sur les données de l’Organisation mondiale de la santé.

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