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Image : Un camion vu du haut des airs.

Je m'apprête à quitter Edmonton et les Prairies après y avoir été pendant 4 ans correspondante de Radio-Canada. Voici mes réflexions sur l'avenir du secteur pétrolier et les difficultés auxquelles la province fait face pour diversifier son économie.

Laurence Martin

Quand je suis arrivée à Edmonton en septembre 2016, un collègue, Mathieu Simard, m’avait parlé du prix des maisons qui dégringolait : « négocie ton loyer », m’avait-il recommandé.

C’était un bon conseil.

L’Alberta vivait, à ce moment-là, une sorte d’électrochoc après avoir roulé sur l’or noir pendant une quinzaine d'années. Le prix du pétrole américain était passé de 100 $ à 30 $ le baril. Calgary – qui avait été habituée à l’enfilade de voitures Jaguar sur la 17e avenue – découvrait le concept de « bureaux vides ».

Et comme si ce n’était pas assez, Fort McMurray – la capitale du pétrole au Canada – venait d’être enveloppée par un immense brasier – une image apocalyptique, mais aussi prémonitoire, croyaient certains, du sort qui attendait la ville dans un avenir rapproché.

Et pourtant, malgré toutes ces difficultés, l’espoir était encore permis en Alberta. Ça va revenir, me disait-on tout le temps. On va avoir un pipeline et ça va revenir.

Le premier ministre Justin Trudeau se tient debout à côté du chef des pompiers derrière une voiture calcinée.
Le premier ministre Justin Trudeau, en compagnie du chef des pompiers de Fort McMurray, Darby Allen, visite les quartiers dévastés par le brasier, le 13 mai 2016.Photo : Reuters / Jason Franson

L’histoire, bien sûr, en a décidé autrement. Oui, le fameux pipeline a été approuvé en novembre 2016, mais il est devenu, pour les environnementalistes et une partie de la population canadienne, un symbole : l’ennemi à abattre dans la lutte contre les changements climatiques. L’expansion de Trans Mountain a été contestée on-ne-sait-plus-combien-de-fois devant les tribunaux et sa construction est toujours loin d’être terminée.

Et puis, même si le nouvel oléoduc était déjà en activité, il n’aurait jamais pu, à lui seul, résoudre tous les maux de l’Alberta. Depuis 2016, le Western Canadian Select (WCS) – le prix de référence du pétrole canadien – n’est jamais remonté au-delà de 55 $ le baril. Les Albertains aiment bien blâmer Justin Trudeau, le Québec et la Colombie-Britannique pour le manque de pipelines à travers le pays, mais leur malheur prend racine ailleurs.

Un travailleur fixe le vide alors qu'il a du pétrole sur son visage et ses vêtements.
Un travailleur du secteur pétrolier s'arrête un instant alors qu'il creuse pour trouver de l'or noir dans le Dakota du Nord. L'État américain a connu un boom énorme au début des années 2010, grâce à l'exploitation du pétrole de schiste. Photo : Getty Images / Andrew Burton

Depuis une quinzaine d’années, les États-Unis ont misé sur des techniques controversées, comme la fracturation hydraulique, pour extraire des quantités phénoménales de pétrole. Leur production quotidienne de brut a doublé en huit ans et ils trônent maintenant au sommet du classement des pays producteurs.

Le problème, pour le Canada, c’est que « les États-Unis ont inondé le marché » et la surproduction américaine a fait baisser les prix pour tout le monde, confirme le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, Pierre-Olivier Pineau. « C’est d’abord pour ça que le secteur pétrolier canadien a souffert à partir de 2014. »

« Le pétrole est mort »

Les ennuis, qu’on croyait déjà sérieux, se sont accentués davantage cet hiver avec une deuxième dégringolade des prix, gracieuseté de la COVID-19. Cette fois-ci, le cours du baril est passé sous la barre de 0 $, du jamais-vu dans le secteur.

Jason Kenney marche avec des dossiers sous le bras.
Le premier ministre de l'Alberta Jason Kenney sort de son bureau à Edmonton, durant la crise de la COVID-19Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Joint au téléphone à Edmonton, le premier ministre albertain n’y va pas par quatre chemins : « L’Alberta vit sa pire crise depuis la Grande Dépression des années 30. »

Non seulement la province est frappée par le coronavirus et par les difficultés financières liées à la fermeture temporaire de grands pans de l’économie, comme on a vu ailleurs dans le monde, mais, en plus, m’explique Jason Kenney, le virus a fragilisé « la plus grande industrie » de sa région.

En Alberta, 26 % du PIB est lié au secteur du pétrole, du gaz et des mines.

C’est comme vivre deux récessions en même temps.

Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta

Jason Kenney prédit « une tempête économique terrible » pour sa province dans les mois à venir.

Elizabeth May, l’ancienne chef du Parti vert du Canada, pense qu’il est carrément temps de dire adieu à l’or noir. « Le pétrole est mort », a-t-elle déclaré le 6 mai dernier. Son homologue au Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a lui aussi versé dans le fatalisme en parlant d’une « industrie condamnée ».

Quelle demande pour le pétrole post-COVID-19?

Des camps de travailleurs en rangée.
Un camp de travailleurs de l'entreprise Suncor, près de Fort McMurray, dans le nord de l'Alberta. Photo : Reuters / Todd Korol

La réalité est un peu plus complexe, croit l’économiste spécialisé en énergie et en environnement Andrew Leach. Et il va falloir « bien plus que des phrases chocs », dit-il, pour se débarrasser des sables bitumineux.

D’abord, parce que même au plus fort du confinement, la demande mondiale en pétrole n’a chuté que de 20 %, selon les estimations de l'Agence internationale de l'énergie.

On est passé de 100 millions de barils consommés par jour à environ 80 millions de barils, explique Kevin Birn, qui analyse des données énergétiques pour IHS Markit, à Calgary. Ça montre à quel point, dit-il, même en temps de crise, on est dépendant de l’or noir pour les industries, le transport de marchandises, le pétrochimique.

Et puis, à moins que plus personne ne remonte dans un avion et que toutes les voitures deviennent magiquement électriques, le monde aura encore besoin de quantités importantes de pétrole dans les années à venir. Probablement pendant plusieurs décennies encore, précise Andrew Leach.

Une cycliste qui porte un masque traverse un pont au-dessus d'une autoroute congestionnée.
La congestion routière est maintenant de retour à Wuhan, l'épicentre du coronavirus, au centre de la Chine. Après des mois de confinement, la ville a rouvert de grands pans de son économie. Dans certaines villes chinoises, les bouchons de circulation à l'heure pointe sont pires qu'avant la crise de la COVID-19.Photo : Getty Images / Hector Retamal

La question, c’est combien. Et c’est là où les hypothèses vont dans tous les sens. D’un côté, on pourrait penser que la COVID-19 a profondément changé nos habitudes de vie et que, même après la découverte d’un vaccin, nous allons limiter nos déplacements pour privilégier le télétravail – du moins en partie. Dans ce cas-là, logiquement, la demande mondiale en pétrole devrait rester sous la barre des 100 millions de barils.

D’un autre côté, la phobie du virus pourrait nous amener à fuir les métros et les autres types de transports collectifs pour privilégier nos propres véhicules jugés « plus sécuritaires ». L’Agence internationale de l’énergie estime, en tout cas, qu’une remontée de la demande mondiale en pétrole aux niveaux pré-COVID est tout à fait envisageable dans les prochaines années.

Des passagers portent des masques à l'intérieur du métro de Pékin.
Le métro de Pékin à l'heure de pointe, le 15 juin 2020. Bien que le wagon soit occupé, il l'est beaucoup moins que ce qu'on pouvait souvent voir, avant la crise du coronavirus. Plusieurs analystes pensent d'ailleurs que de nombreux travailleurs vont hésiter à se déplacer en transport en commun dans les mois à venir et privilégier des modes de transport individuels, comme le vélo ou la voiture. Photo : Getty Images / Noel Celis

Sans surprise, Jason Kenney prévoit que la consommation planétaire restera au-delà de 100 millions de barils jusqu’en 2040. Une prévision qui fait sourciller des analystes albertains plus centristes – ni farouchement propétrole ni carrément anti-pétrole – qui estiment que la province fait un pari risqué en assumant cette demande croissante.

Dans toute entreprise, vous devez planifier l’avenir non pas selon le scénario le plus optimiste, mais selon le scénario le plus pessimiste, explique Max Fawcett, qui a été éditeur du magazine Alberta Oil et aussi conseiller au ministère chargé des changements climatiques, à Edmonton.

Et si ce n’est pas le télétravail qui fait chuter la consommation de pétrole à long terme, croit-il, ce sera les avancées technologiques en matière de véhicules électriques.

Quand les gens dans l’industrie répètent que la demande va continuer de monter jusqu’en 2040, ils présument qu’il n’y aura pas de mesures sérieuses pour lutter contre les changements climatiques.

D’ailleurs, si la planète veut respecter les accords de Paris et baisser les émissions globales de plus de 2 degrés Celsius, ce ne sont pas 20 millions de barils qu’il faudra enlever du marché, comme on l’a vu durant la COVID, mais au moins 30 millions de barils, si l’on se fie à un scénario publié récemment par l’Agence internationale de l’Énergie.

L’Alberta peut-elle affronter une baisse de la demande?

De la machinerie lourde en action dans une mine de sables bitumineux, près de Fort McMurray, dans le nord de l'Alberta.
Le Canada dispose de la troisième réserve prouvée de pétrole au monde, derrière le Venezuela et l'Arabie saoudite. Photo : Reuters / Todd Korol

Prenons l’hypothèse que la demande mondiale en pétrole commence à baisser, de manière constante, dans les prochaines années. Que se passerait-il? La compétition entre les pays producteurs deviendrait plus féroce. On pourrait penser que l’Alberta, qui est réputée pour son pétrole « sale » et cher, aurait du mal à conserver sa place sur le marché.

En réalité, le Canada s’en tire mieux que d’autres États en ce qui a trait aux coûts. C’est vrai qu’on a du mal à produire du pétrole à moins de 10 $ le baril, comme en Arabie saoudite, mais ce qui rend les sables bitumineux dispendieux, c’est l’installation des infrastructures. Une fois les mines opérationnelles, les coûts de production tournent en moyenne autour de 20-25 $ le baril, selon IHS Markit.

Et contrairement aux puits de pétrole qu’on a creusés dans les dernières années au Texas ou dans le Dakota du Nord – qui ont une durée de vie de quelques années seulement – quand une mine est creusée dans le nord de l’Alberta, on peut y extraire du pétrole pendant des décennies.

D’ailleurs, aucun nouveau mégaprojet pétrolier n’est prévu dans les prochaines années au Canada. On misera sur les installations existantes.

Deux travailleurs regardent des puits de pétrole au Dakota du Nord.
Des puits de pétrole au Dakota du Nord. Photo : Getty Images / Andrew Burton

Les données recueillies par l’entreprise de recherche norvégienne Rystad Energy nous permettent de comparer les coûts de production à travers le monde. Ces chiffres incluent les dépenses en infrastructures.

En matière d’émissions, le Canada a encore du chemin à faire. Dans les années à venir, la pression sur les pétrolières risque de s’accentuer pour qu’elles produisent un carburant de plus en plus propre.

Et, malheureusement pour Jason Kenney, le classement effectué par la revue Science en 2018 place le Canada dans le peloton de tête de la saleté, et ce, même si le premier ministre albertain aime rappeler que les émissions de carbone, dans les sables bitumineux, ont diminué de 30 % par baril depuis 1990.

C’est vrai qu’on s’est amélioré au Canada, explique l’ancien éditeur du magazine Alberta Oil, Max Fawcett. Le problème, c’est qu’on est parti de très haut.

Pour poursuivre la réduction de leur empreinte carbone, les pétrolières albertaines pourraient revoir leur méthode d’extraction, croit le professeur Pierre-Olivier Pineau. À l’heure actuelle, c’est surtout du gaz naturel qui est utilisé en Alberta pour chauffer l’eau qui permet de séparer le bitume du sable. Si on prenait de l’électricité ou du nucléaire pour créer cette vapeur, ajoute M. Pineau, les émissions, au moment de la production, seraient minimes.

La preuve? La Norvège, par exemple, inaugurait récemment une plateforme pétrolière complètement électrifiée, avec seulement 0,67 kilogramme d’émissions de CO2 par baril. C’est 157 fois moins que la moyenne canadienne à l’heure actuelle.

On n’a pas de plan concret d’utiliser du nucléaire ou de l’électricité pour extraire le pétrole pour l’instant, m’explique Jason Kenney, mais c’est bien possible à plus long terme.

Et si on diversifiait l’économie albertaine?

Une plateforme pétrolière sur l'eau.
La plateforme pétrolière norvégienne Johan Sverdrup qui a commencé officiellement ses activités en janvier 2020. Les émissions par baril devraient tourner autour de 0,67 kilogramme de CO2. Photo : Getty Images / Carina Johansen

La question qui se pose à plus long terme en Alberta, c’est aussi celle de la diversification de l’économie. Chaque fois que les prix pétroliers plongent, une foule d’experts s’agitent dans les médias pour que la province de l’Ouest réduise sa dépendance à l’or noir.

Lorsque je demande à Jason Kenney quels secteurs pourraient être développés davantage, il évoque plusieurs pistes : l’informatique et les nouvelles technologies, le secteur géothermique ou encore l’agriculture à valeur ajoutée.

Mais « aucune industrie qui existe aujourd’hui », croit Jason Kenney, « ne pourra remplacer l’industrie pétrolière » ou « ne pourra avoir la même importance ».

Cette idée semble faire consensus en Alberta, même chez les analystes plus centristes. Le journaliste Chris Turner, par exemple, étudie depuis 20 ans l’essor de l’industrie des panneaux solaires en Allemagne.

En Allemagne, le gouvernement a garanti aux producteurs d’énergie renouvelable des tarifs d’achat élevés (...) mais les retours sur investissements sont lents.

Chris Turner

Malheureusement, ajoute-t-il, ce ne sont pas des « industries qui se développent à l’intérieur d’un cycle électoral ».

Des travailleurs installent des panneaux solaires en Allemagne, au milieu d'un champ.
Au début des années 2000, l'industrie solaire en Allemagne a connu un gros boom, soutenu par des subventions du gouvernement. Toutefois, dix ans plus tard, vers 2010, la compétition féroce de la Chine a fait mal aux entreprises solaires allemandes. Photo : Getty Images / Sean Gallup

Et même si l’Alberta voulait devenir une géante de la fabrication de panneaux solaires, ce serait difficile pour elle de rivaliser avec la Chine, où le salaire minimum demeure largement inférieur à 15 $ l’heure. D’ailleurs, depuis une dizaine d’années, l’Allemagne a perdu une grande partie de ses usines de confection de panneaux solaires, au profit de la Chine.

Avec le pétrole, tu ne peux pas bouger la production, explique l’économiste Andrew Leach. Les sables bitumineux, ils sont dans le nord de l’Alberta. Mais l’informatique, l’énergie verte, ce sont des choses que tu peux faire partout. Quel est ton avantage comparé?, demande-t-il.

On sent dans sa voix un certain pessimisme, le sentiment que si l’Alberta rebondit, ce ne sera probablement pas avec la même vigueur que durant l’eldorado pétrolier. D’une certaine façon, l’illusion des beaux jours qui était encore manifeste il y a quatre ans, quand je suis arrivée, semble s’être dissipée.

Il y a quelques semaines, mon collègue Mathieu Gohier, qui deviendra correspondant dans l’Ouest canadien cet automne, m’a appelée pour discuter des possibilités de logements à Edmonton.

On parlait des différents quartiers, des prix des appartements. Sans même y penser, je lui ai dit : « négocie ton loyer! »

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