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Image : Le dessin d'un homme couché sur le dos, un appareil respirateur fixé au visage, et d'une femme le chevauchant.

Si Christian met sa vie en danger, c'est parce qu'il veut vivre. Quand on est censé être mort depuis plus de 30 ans, accumuler des années sans en jouir pleinement n'a plus vraiment de sens. C'est pourquoi malgré la pandémie, il prend le risque de fréquenter Eden, une travailleuse du sexe spécialisée auprès des personnes handicapées.

Texte : Justine de l'Église | Illustrations : Sophie Leclerc

Christian n’aurait aucune chance face à la COVID-19. Si je l’attrape, c’est six pieds sous terre automatique, ou presque. Il s’interrompt le temps d’avaler une goulée d’air par son respirateur. À cause de mes poumons. Mes poumons sont zéro. Moindrement que ça va aux poumons, c’est final.

L’homme parle par vidéo, en direct de son appartement montréalais où il vit avec un préposé aux bénéficiaires. Il est en fauteuil roulant. Pour s'exprimer, il doit aspirer de l’air dans une machine environ toutes les deux phrases. Il souffre d’une mutation de la dystrophie musculaire de Duchenne, une maladie dégénérative qui aurait dû l’emporter à ses 18 ans. Il en a aujourd’hui 51.

Christian a commencé la pandémie par une période d’isolement, fidèle aux recommandations de la santé publique. Mais après plusieurs semaines, il a recontacté son accompagnatrice sexuelle. Car la perspective de passer une année ou deux de plus cloîtré à l’intérieur à ne rien faire du tout, ça ne vaut plus rien à ses yeux.

Je me suis dit : est-ce que ça me tente de vivre juste pour rajouter des années? Non, tranche-t-il, avant d’aspirer de l’air à nouveau. J’aime mieux vivre moins longtemps, mais faire quelque chose que j’aime régulièrement.

Et puis, il a estimé que pendant que tout le monde était confiné, c’était le moment le plus sécuritaire pour voir Eden, d’autant plus qu’ils ont d’abord convenu qu’il serait le seul client qu’elle verrait sur une base régulière. C’est un risque calculé. Je le prends.

Le sexe comme service essentiel

Eden a commencé le travail du sexe « classique » en 2015, en France, d’où elle est originaire. Après quelques mois, elle a été contactée par un client handicapé. Elle a accepté de le rencontrer et a tout de suite compris l’importance de l’accompagnement sexuel.

Je sentais vraiment qu’au lieu de juste rencontrer des gens pour écarter les jambes et avoir de l’argent, là, je faisais quelque chose qui avait aussi un bénéfice pour la personne, pour son bien-être. Puis c’est vraiment ça que je recherchais, finalement.

Elle a graduellement délaissé sa clientèle sans handicap, puis a interrompu ses activités lorsqu'elle a immigré au Québec, il y a quatre ans. Elle a repris du service l’an dernier, et presque uniquement auprès de personnes atteintes d’un handicap.

Assise au bord du fleuve, dans un tout petit parc au sud de Montréal, Eden explique qu’elle a appris son métier sur le tas et sait s’adapter aux besoins de chacun. Le client peut-il avoir une érection, une « relation complète » ? Dans tous les cas, elle offre également des caresses, du contact peau à peau, des embrassades.

La plupart des personnes handicapées qu’elle rencontre n’ont jamais eu de relations sexuelles avant de la rencontrer. Ce sont des hommes qui ont entre 25 et 60 ans, dont les besoins sur ce plan n’ont jamais été comblés.

Les seules personnes qui les ont touchés, c’est des infirmiers ou des préposés – avec des gants, et puis de manière médicale. Ils n’ont jamais connu le toucher, juste de passer la main sur le bras, en caresse. Et ça, ça leur change tout. Les réactions que je vois, juste avec des petits gestes comme ça, qui sont innés, habituels pour nous, alors qu’eux… ils n’ont pas droit à ça.

Eden, accompagnatrice sexuelle

Elle explique que beaucoup d’entre eux vivent avec une honte intériorisée, alimentée par les regards de pitié et les préjugés que leurs handicaps suscitent. Avoir des contacts avec eux, la façon dont je les regarde, il y en a qui m’ont dit : “J’ai l’impression d’être un homme, et pas d’être un handicapé.” Parce que je les regarde différemment des autres personnes. C’est un regard d’échange. D’humain à humain. On est égaux.

La sexualité des personnes handicapées est un « grand tabou collectif », estime la psychologue Florence Vinit, également professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal. Or, elle rappelle que le toucher et la sensualité sont fondamentaux chez tous les êtres humains.

Le fait de recevoir le toucher de quelqu’un, c’est une façon de ressentir son propre corps, ce qui peut être extrêmement apaisant, qui peut donner aussi du plaisir et confirmer quelque chose de notre vitalité, de notre existence. C’est un besoin qui me semble essentiel et profond, indique la psychologue.

Elle ajoute que les gens ont besoin d’un toucher affectif, de sentir qu’ils comptent, d’être reconnus dans les dimensions sexuelles et sensuelles de leur corps. Être privé d’un tel toucher peut créer un manque qui, une fois refoulé, peut éventuellement se traduire par de la colère, de la frustration, même des douleurs dans le corps. Sans compter le coût psychique d’un tel manque. Ça peut toucher aussi à toutes sortes de représentations de soi, donc donner l’impression qu’on n’en est pas dignes, qu’on n’y a pas droit, qu’on est exclus, affirme Florence Vinit. Ça peut diminuer l’estime de soi d’en être privés à long terme.

Et c’est justement là qu’Eden croit faire une différence : Eux-mêmes se dévalorisent beaucoup. Alors que moi, pas du tout. J’essaie de leur redonner de l’estime d’eux-mêmes, de la confiance.

Le dessin d'une main féminine qui caresse le torse d'un homme.
Image : Le dessin d'une main féminine qui caresse le torse d'un homme.
Photo: Le toucher dit «fonctionnel», soit celui qui offre des soins de base, ne peut combler le besoin de toucher «affectif», explique la psychologue Florence Vinit.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Retrouver une partie de soi

Christian a vécu sans contact intime pendant une période de 15 ans, et il y a mis fin il y a 5 ans grâce aux travailleuses du sexe.

Malgré la maladie, il a eu de la chance. Il le reconnaît lui-même : il est la seule personne qu’il connaisse, dans sa condition, à avoir vécu une vie presque normale, avec un emploi bien rémunéré, un appartement, une voiture. Il a même connu son lot d’aventures amoureuses dans son plus jeune temps, quand ses muscles étaient moins faibles, quand ses poumons n’avaient pas encore besoin d’une machine. Mais ses histoires se sont conclues par des échecs – échecs directement liés à sa condition. Il ne pouvait offrir la vie dont ses partenaires rêvaient; la famille, et tout le reste. La petite maison, avec la petite clôture et le chien… tout ce que tu ne peux pas apporter, illustre Christian.

C’est à la suite de sa dernière rupture que l’homme s’est dit que c’était fini pour toujours. C’était il y a 20 ans.

À ce moment-là, j’ai comme coupé une partie de moi. Il y a une portion de moi qui n’existait plus. Et du côté positif et négatif. Dans le sens que je suis sûr de n’être plus jamais blessé par quelqu’un, en me faisant dire : “On a une bonne connexion, mais si tu n’étais pas handicapé, ben ça marcherait.” Une ritournelle, dit-il, qu’on lui a servie trois fois plutôt qu’une. Entendre ça, ça n’arrive plus.

Christian s’est alors oublié dans le travail. Mais après sa retraite en 2010, le manque s’est graduellement réveillé. Et après une longue hésitation, il a plongé. Il y a cinq ans, il a fait appel aux travailleuses du sexe.

Il a d’abord connu les travailleuses « classiques » avant de trouver une accompagnante sexuelle, Eden, il y a un an. Quand je voyais les travailleuses du sexe, c’était une heure, une heure et demie gros max, dit-il. Et après une heure et demie de baise, ben… On passe à d’autres choses et on se reverra. Avec Eden, quand elle vient, c’est deux heures et demie, trois heures. Donc on ne baise pas pendant trois heures! Il y a du sexe, on parle en masse, on se colle. Il y a une connexion. Le fait qu’elle fait ça pour des raisons précises, ça fait que la prestation n’est pas la même. La veille de mon entrevue avec Christian, Eden était même restée pour lui faire à souper. Au menu : escalopes de foie gras et tartare de thon.

Reconnecter avec sa sexualité a fait vivre à Christian des émotions et des sentiments sur lesquels il avait depuis longtemps fait une croix. Il en est conscient, et se permet de les vivre, tout en se protégeant activement.

Plus cette personne-là fait bien son travail, plus tu tombes sous son charme. Mais tu dois être assez mature pour comprendre que c’est un travail pour elle.

Christian

Christian explique qu’il peut arriver qu’un client se « fasse un conte de fées », qu’il tombe amoureux de son accompagnatrice sexuelle et qu’elle en tire profit. C’est selon lui un des clichés qui collent le plus aux personnes handicapées qui ont recours à ces services. Et malheureusement, il juge que ces clichés ont un fond de vérité, mais précise que pour lui, ce n’est pas le cas.

Il estime que si le travail était légalisé et encadré au Canada, comme ça se voit notamment aux Pays-Bas et en Suisse, les clients seraient mieux protégés. Selon la loi introduite en 2014 par le gouvernement de Stephen Harper, offrir des services sexuels au pays est permis, mais en acheter est illégal. Or, Christian croit qu’en légalisant le travail du sexe et en l’encadrant adéquatement, on permettrait aux personnes qui proposent l’accompagnement sexuel d’être formées à éviter les dynamiques malsaines. On pourrait aussi réguler la fréquence des visites et le tarif, pour créer un cadre plus sécuritaire pour tout le monde. Je pense que ça pourrait répondre aux peurs et aux questionnements de plein de gens, croit-il.

L’isolement pendant la COVID-19

Christian n’est pas le seul client à avoir contacté Eden pendant la pandémie. D’autres clients ont ressenti intensément le manque de contact humain. Oui, j’ai des gens désespérés, avoue Eden. Encore plus désespérés qu’avant, parce qu’évidemment, je ne peux même plus les voir maintenant.

Assise à la table, Eden sort son téléphone cellulaire et lit à voix haute le texto empreint de détresse qu’elle a reçu plus tôt ce printemps. Ça commence par trois petits points.

… L’isolation est en train de me rendre dingue. Je sais que ça sonne pathétique, mais j’ai désespérément besoin d’affection en ce moment. Je te jure qu’il n’y a aucune chance que tu te fasses voir si tu viens le soir par en arrière. Je suis même prêt à payer un peu plus vu les circonstances.

Eden avait d’abord refusé de voir ce jeune homme qui vit en résidence pour personnes âgées. La peur de se faire prendre alors que les visites étaient interdites, d’alerter la police, d’avoir une amende ou pire; tout ça l’avait convaincue de ne pas prendre le risque. La gravité du message l’a fait changer d’idée.

Eden sait que même s’il n’a que 25 ans, cet homme n’a plus d’entourage depuis que sa mère est morte, il y a quatre ans. On ne vient plus le voir du tout. Sa solitude s’est exacerbée lors du confinement puisque les visites des personnes préposées se sont espacées.

En suivant des instructions précises, Eden est passée par la cour arrière pour aller rejoindre son client. Et celui-ci a été « tellement heureux » de la retrouver, dit-elle, que le temps leur est filé entre les doigts.

Il lui a aussi fait une requête supplémentaire : qu’elle lui coupe les ongles d’orteils, geste que le personnel de l’établissement lui avait refusé. Je te jure, la taille des trucs, là. Je trouve ça vraiment triste, s’enflamme-t-elle, en plus de déplorer l’état de son logement adapté, mal nettoyé par le personnel de la résidence. Elle lui a coupé les ongles, et même changé la litière du chat. Pour sa dignité humaine, « mais aussi pour le bien du chat ».

Ce service n’a peut-être rien à voir avec le travail du sexe, mais tout avec l’humain.

Le dessin d'une femme qui caresse les cheveux d'un homme.
Image : Le dessin d'une femme qui caresse les cheveux d'un homme.
Photo: Le jeune client handicapé aimait se faire caresser les cheveux par sa mère, aujourd'hui décédée. Auprès d'Eden, il a pu retrouver la douceur de cette caresse.   Crédit: Radio-Canada

Travailleuse du sexe sur pause

Cette période trouble n’est pas difficile que pour les clients; elle l’est aussi pour Eden, qui a dû ramer pour continuer à gagner sa vie durant le pic de la pandémie. Elle a tenté d’offrir ses services en ligne, par webcam, mais a rapidement constaté que c’était loin d’être une mine d’or. Même chose pour le service sur Skype qu’elle offre à ses clients habituels, où ils peuvent se masturber en direct avec elle.

Eden attendait d’abord que les visites soient permises à nouveau pour recommencer l’accompagnement sexuel à plus large échelle. Depuis notre rencontre, en mai, elle n’a effectivement vu que Christian, mais s’apprête aujourd’hui à voir un autre client. Elle estime avoir repris ses activités « complètement », quoique la demande n'est pas aussi forte qu'elle le souhaiterait. Eden demeure tributaire de certains clients qui refusent de la voir par peur d’être contaminés. Un d’entre eux lui a demandé de passer un test de dépistage de la COVID-19, ce qu’elle se dit prête à faire.

De son côté, Eden ne craint pas d’attraper la maladie en travaillant, puisque ses clients sont soit en centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) ou en résidence adaptée où ils ne reçoivent pas de visites, ou parce qu’ils sortent peu. Mais elle est consciente que le risque zéro n’existe pas.

Il faudrait que j’arrête tout. Mais je n’ai pas envie d’arrêter ça. Déjà je suis en pause, il y a un gros frein, ça me fait chier. C’est là que je me rends compte que je l’aime, ce job-là.Et ce, malgré les risques pour sa santé. Malgré les risques de se faire renvoyer en France, si jamais elle se faisait pincer par les autorités.

Pour l’instant, Eden compense sa perte de revenus par un emploi à temps plein en entretien ménager. Au moins, ça lui fait voir un peu de gens, ce qui lui manque en ce moment. Car la solitude lui pèse, d’autant plus qu’elle n’a pas de copain.

En temps normal, j’arrivais à trouver un équilibre. Avoir des relations sexuelles pour la job, c’est la job, donc oui, je peux y prendre du plaisir, mais je n’ai pas la satisfaction d’une relation sexuelle avec quelqu’un que je désire. Je veux dire, pas quelqu’un qui m’appelle parce qu’il en a besoin, tsé, dit-elle en poussant un soupir. C’est dur… On fait avec, on n’a pas le choix, hein?

Elle sait également relativiser son manque. Car pour le commun des mortels, cet isolement est difficile, mais il est aussi passager.

Les gens ressentent tous une certaine frustration. On ne peut plus se prendre dans les bras, on ne peut plus avoir de relations les uns les autres si on n’est pas déjà ensemble à la base, indique-t-elle. Vous voyez ce que vous vivez, là, depuis deux, trois mois? Imaginez une personne qui est handicapée depuis 30, 40 ans.

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