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Image : Un homme tient un drapeau de l’Algérie lors d’une manifestation contre le système à Alger en juin 2019.

Fatigués d'un pouvoir usé, des Algériens ont battu le pavé deux fois par semaine pendant plus d'un an.

Rien ne semblait à l'épreuve de la rue. Puis la pandémie de coronavirus a stoppé le mouvement, alors que les revendications étaient encore grandes. La colère des citoyens va-t-elle se déconfiner alors que le plus grand pays d'Afrique reprend ses activités?

- Par Nahila Bendali

Les rues d’Alger grouillent de monde, malgré le coronavirus qui s’immisce dans le pays. En mars encore, les gens se rassemblent, inconscients du confinement à venir. Des masques font leur apparition sur le visage des manifestants, mais d’autres font savoir leur scepticisme quant au virus.

Trois jeunes hommes portent un masque lors d’une marche contre le système à Alger.
Certains manifestants arboraient des masques lors de la dernière marche du vendredi à Alger le 13 mars 2020, avant la suspension des manifestations en raison de la COVID-19.Photo : Radio-Canada / Nahila Bendali

Je rencontre Amok lors d’un traditionnel rassemblement du vendredi. Chaque semaine, il se rend dans la capitale et prend place sur une des artères principales du centre-ville, armé d’une pancarte. Amok accepte avec joie de me parler, mais reste réticent à donner son nom complet. La surveillance est bien présente et les arrestations contre des activistes restent courantes.

C’est la deuxième fois que je me rends à Alger lors des manifestations. La première fois, c’était il y a exactement un an, en juin 2019. La situation a évolué depuis, mais des revendications perdurent, signe que le changement n’a pas été aussi profond que souhaité par certains.

On veut un État de droit, insiste Amok. L’ancien président Abdelaziz Bouteflika, presque invisible de l’espace public ces dernières années en raison d’un AVC, a dû renoncer à un cinquième mandat l’année dernière, la main forcée par la rue et l’armée, véritable tête influente du pays. C’était leur première victoire.

Le pouvoir militaire a voulu éviter une répression dans le sang, traumatisé par la décennie noire des années 1990. Des figures de l’ère Bouteflika ont été emprisonnées pour corruption, qui gangrénait l’Algérie.

Des élections organisées en décembre, boudées par une grande partie des Algériens, ont désigné Abdelmadjid Tebboune, un ancien premier ministre sous Bouteflika, à la plus haute fonction du pays. Mais ce président reste illégitime aux yeux de plusieurs, qui y voient une énième façade civile au pouvoir militaire. Pour Amok, le salut de l’Algérie passe par un changement complet du système.

On dit : "Ytnehaw Ga3", qu’ils partent tous. C’est tous des requins.

Une citation de : Amok
Une femme tient une pancarte réclamant un état de droit civil lors d’une manifestation à Alger en juin 2019
Même après la démission du président Abdelaziz Bouteflika, des Algériens réclament encore un changement systémique. Plusieurs revendiquent un état de droit civil.Photo : Radio-Canada / Nahila Bendali

Un an après le début de la contestation populaire, une partie du peuple a toujours soif de changement systémique.

Amok et les autres ne le savent pas encore, mais ce vendredi de contestation de mars lors de notre rencontre sera le dernier avant une longue trêve en temps de pandémie.

La baie d’Alger, en mars 2020.
Image : La baie d’Alger, en mars 2020.
Photo: L’Algérie, comme plusieurs autres pays, a mis en place un confinement pour tenter de contrer la pandémie de COVID-19. Les frontières ont été fermées, et plusieurs villes ont imposé un couvre-feu.  Crédit: Radio-Canada / Nahila Bendali

Une bouffée d'oxygène pour le pouvoir

Le mois de mars aura été mouvementé à l’international. Les uns après les autres, les pays imposent des mesures de confinement strictes pour juguler la pandémie. Les frontières se ferment. À regret, je dois écourter mon séjour en Algérie pour éviter d’y rester confinée. Rentrer au Canada aura été un véritable défi.

Les rues d’Alger et d’autres villes du pays se sont tues. Après d’intenses débats, des figures importantes du Hirak, le mouvement populaire, convainquent les citoyens de marquer un temps de pause dans les manifestations, le temps de reprendre le dessus sur le virus. Le gouvernement interdit également tout rassemblement.

Durant la pandémie, je prends des nouvelles de ceux que j’ai rencontrés lors de mon séjour en mars. Amok m’informe toujours de la situation au pays. « Alger vit comme une orpheline. Ses rues sont vides. Son quotidien est morose », raconte-t-il en mai.

Amok aurait désiré voir le mouvement se poursuivre dans la rue, mais il reconnaît que c’était la bonne chose à faire du point de vue sanitaire.

Cette pause forcée aura « donné une bouffée d’oxygène au pouvoir », analyse le professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes à Toronto, Miloud Chennoufi.

Le mouvement de contestation s’est transposé sur les médias sociaux le temps du confinement. Mais là aussi, des activistes ont été la cible d’arrestations.

Trois Algériens brandissent des pancartes au sommet d’une montagne en Algérie.
Plusieurs participants du Hirak, comme l’activiste Djalal Mokrani, ont continué leur mobilisation en publiant des photos sur les réseaux sociaux chaque vendredi durant le confinement.Photo : Facebook/Djalal Mokrani

Walid Kechida, jeune de 25 ans instigateur d’une page de mèmes sur le Hirak sur Facebook, est arrêté le 27 avril pour atteinte à corps constitué, au président de la République, à la force publique dans l’exercice de ses fonctions et atteinte aux préceptes de la religion.

Début mai, un autre activiste, Malik Riahi, écope de 18 mois de prison pour des publications sur Facebook. Le journaliste Khaled Drareni, correspondant de l’ONG Reporters sans frontières, est incarcéré fin mars, pour « atteinte à l’intégrité du territoire national » et « incitation à un attroupement non armé ».

Plus récemment en juin, d’autres activistes ont été arrêtés à Alger en raison de leurs publications sur les réseaux sociaux.

J’ai plus peur du pouvoir que du coronavirus.

Une citation de : Amok

La répression était déjà présente avant la pandémie, souligne M. Chennoufi. Mais sans manifestants dans les rues pour contester sa légitimité, le gouvernement a maintenant plus de latitude pour convaincre le peuple qu’il n’y a plus de raison pour la contestation.

Le président Abdelmadjid Tebboune a présenté en mai un avant-projet de réforme constitutionnelle. Parmi les propositions : limiter un président à deux mandats, s’attaquer à la corruption, protéger la liberté de manifester et la liberté de presse ou encore garantir la séparation des pouvoirs. Le texte prévoit une reconnaissance du Hirak dans son préambule : « Le répit va être utilisé à mettre en œuvre un programme, des politiques, et convaincre une partie critique de la population qu’un réel changement s’est produit. »

Le président algérien prononce un discours.
Abdelmadjid Tebboune, âgé de 74 ans, ancien premier ministre considéré comme proche du puissant chef militaire du pays, lors de la cérémonie officielle de prestation de serment dans la capitale Alger le 19 décembre 2019.Photo : afp via getty images / RYAD KRAMDI

Le pire de la crise de COVID-19 semble être passé dans le plus grand pays d’Afrique. On y dénombre à la mi-juin plus de 11 000 cas et près de 800 décès. Au plus fort de la crise en avril, on pouvait compter plus d’une vingtaine de décès chaque jour. Depuis quelques semaines, ce chiffre ne dépasse pas 10. Tranquillement, on déconfine avec l’ouverture des commerces du pays.

La situation, toutefois, aura souligné des défaillances de l’État, croit le professeur. Notamment, la mort d’une jeune médecin atteinte de la COVID-19, enceinte de 8 mois et à qui les autorités sanitaires ont refusé un congé, a semé l’émoi dans le pays. D’autres soulignent le rôle social qu’a pris le Hirak pour faire des collectes de nourriture et d’argent.

Ceux qui souhaitent le retour du Hirak dans sa pleine force utiliseront certainement cet événement pour démontrer de l’incapacité du pouvoir en place à combler les besoins de base, croit M. Chennoufi.

Est-ce que le peuple va faire confiance au programme du président? Il a toutes les raisons d’en douter.

Une citation de : Miloud Chennoufi
Les vagues de la mer se brisent dans la baie d'Alger.
Image : Les vagues de la mer se brisent dans la baie d'Alger.
Photo: La capitale algérienne, vu de la baie d’Alger, un jour de mars 2020   Crédit: Radio-Canada / Nahila Bendali

Le peuple veut une deuxième indépendance

Au troisième étage de l’édifice de la rue Larbi Ben M’Hidi à Alger, Djalal Mokrani fume une cigarette. En ce lundi de mars, l’activiste est en grande discussion avec des membres du Rassemblement action jeunesse, une ONG qui promeut l’engagement de la jeunesse dans la société civile. Même à cette hauteur, les bruits de la rue sont bien perceptibles. Alger est une ville bruyante.

Djalal Mokrani parle avec d’autres activistes du Rassemblement action jeunesse à Alger en mars 2020.
Djalal Mokrani, 33 ans, milite depuis longtemps pour une plus grande conscientisation politique des jeunes Algériens.Photo : Radio-Canada / Nahila Bendali

Grand, casquette de cheminot sur la tête, Djalal s’enflamme quand on lui parle du Hirak. Ce mouvement, il l’attendait depuis des années. À 33 ans, il a vécu la majeure partie de sa vie sous le régime d’Abdelaziz Bouteflika, porté au pouvoir en 1999, après des années de guerre civile.

C’est le cas pour près de la moitié des habitants du pays, dont la population est jeune. L’âge médian en 2019 est de 27,7 ans. Au Canada, il est de 40,8 ans. La moitié des Algériens avaient donc 7 ans ou moins lorsque Abdelaziz Bouteflika a pris la tête du pays.

L’ancien président a pu ramener une stabilité dans le plus grand pays d’Afrique. Mais le pays a connu des formes extravagantes de corruption, souligne le politologue Miloud Chennoufi.

Djalal est sans équivoque : la jeunesse algérienne était dépolitisée, voire apathique, sous le règne Bouteflika. Il a investi dans ce processus de dépolitisation de la société, surtout de la jeunesse. L’objectif était clair : créer des citoyens passifs et non actifs, ajoute-t-il.

Des Algériens marchent.
Des Algériens dans la rue.Photo : Radio-Canada / Nahila Bendali

Aux dernières élections en 2014, moins de 30 % des jeunes de moins de 30 ans avaient voté. Selon une étude du Centre de recherche en économie appliquée pour le développement de l’Algérie, une écrasante majorité avait affirmé un désintérêt pour la politique pour justifier son abstention. Le quart des jeunes abstentionnistes soulevaient que leur vote ne servirait à rien, ou encore que les élections ne sont pas justes ni transparentes.

En février 2019, le Front de libération nationale, longtemps parti unique en Algérie, présente à nouveau Abdelaziz Bouteflika comme candidat pour un cinquième mandat présidentiel. L’homme d’alors 81 ans, fortement affaibli par un AVC en 2013, ne fait que de très rares apparitions médiatiques.

Des hauts placés du parti ont présenté un cadre avec l’image du président. C’est l’humiliation de trop pour des Algériens. Le mouvement commence à Kherrata, en Kabylie, à 300 km à l’est d’Alger, avant de s’étendre au pays tout entier.

L’annonce du cinquième mandat a été l’insulte suprême. Le pouvoir était tellement sûr qu’il n’y aurait pas de soulèvement, explique la chercheuse politologue Farida Souiah. L’Algérie avait évité un printemps arabe en 2011, grâce à ses revenus du pétrole, réinjectés pour calmer la grogne.

Ce que le peuple algérien cherche, c’est une deuxième indépendance, affirme l’activiste du RAJ.

Djalal a goûté à la répression du pouvoir : avec d’autres militants, il a été arrêté et emprisonné en octobre dernier pour incitation à attroupement et atteinte à la sécurité de l’État. Il a été libéré en janvier, et toujours dans l’attente de son procès.

On s’est dit que de sacrifier un peu de liberté pour l’Algérie, ça ne peut que renforcer notre détermination d’aller jusqu’au bout du processus révolutionnaire, affirme Djalal Mokrani.

On milite pour ces instants-là, pour quand le peuple algérien prend son destin en main.

Une citation de : Djalal Mokrani

Pour Djalal, le Hirak aura été un vrai laboratoire d’éducation politique et citoyenne, surtout pour les jeunes.

Reste que la pandémie pourrait refroidir des concitoyens, si le gouvernement arrive à les convaincre qu’un changement s’opère réellement. Encore aujourd’hui, des Algériens sont déchirés entre le désir de poursuivre leur mouvement et celui de protéger la population du coronavirus.

Des gens doutent, d’autres ressortiraient demain. La société algérienne est plurielle, nuance le professeur Miloud Chennoufi.

Et l’Algérie fera face à un défi encore plus grand peut-être : des revenus affaiblis par la chute des prix du pétrole.

Des pétroliers et des cargos vus du quartier El Biar de la ville d'Alger.
Image : Des pétroliers et des cargos vus du quartier El Biar de la ville d'Alger.
Photo: L’Algérie reste très dépendante de ses exportations d’hydrocarbures. Le pays est l’un des principaux exportateurs de pétrole et de gaz naturel d’Afrique.  Crédit: Radio-Canada / Nahila Bendali

Le pouvoir ne pourra plus acheter la paix sociale

On ne vit que de pétrole en Algérie, lance Farida, une photographe dans la trentaine rencontrée à Alger. Elle s’inquiète des effets de la chute vertigineuse des prix du pétrole sur sa vie quotidienne.

Le pays tire plus de 90 % de ses recettes des hydrocarbures. Plusieurs produits de première nécessité sont subventionnés à même la rente pétrolière. Le marché du travail algérien reste dépendant de l’économie rentière et produit peu d’emplois. La jeunesse est particulièrement touchée par un fort taux de chômage.

L’insertion sur le marché du travail est compliquée. 80 % des Algériens de moins de 30 ans vivent chez leurs parents et n’ont pas de revenus.

Une citation de : Farida Souiah, politologue et chercheuse

Déjà, la fonte du prix du baril de pétrole en 2014-2015 avait porté un coup dur à l’économie algérienne. La pandémie y ajoute une pression de plus.

La chute du prix du pétrole a divisé par deux les recettes pétrolières par rapport à leur niveau d’avant la pandémie, explique Alexandre Kateb, économiste, maître de conférence à Sciences Po Paris et fondateur du site d'analyse macroéconomique et géopolitique The Multipolarity Report.

Le ralentissement économique en raison du confinement a aussi touché les secteurs non pétroliers, sans compter les dépenses qui ont augmenté pour lutter contre la COVID-19.

L’État algérien a décidé de réduire de 50 % son budget de fonctionnement en raison des impacts de la pandémie sur les cours des prix du pétrole.

Si l’histoire récente est gage du futur, cette chute des prix ne présage rien de bon pour la paix sociale, anticipe Miloud Chennoufi, du Collège des Forces canadiennes. En Algérie, les problèmes politiques se sont exacerbés après les années 80. On y voit une corrélation entre la chute des prix du pétrole et les troubles sociaux, dit-il.

Le président Tebboune pourrait se trouver en position difficile pour financer ses réformes et la diversification de l’économie, pourtant nécessaire pour éviter une vulnérabilité au prix des hydrocarbures. Ça va devenir une contrainte majeure, croit Miloud Chennoufi.

Le défi sera de diversifier l’économie algérienne, qui exporte peu et importe beaucoup.

Cela demande la création d’un consensus sur les grands choix économiques et politiques et une transparence sur les conséquences de ces choix en matière sociale. Or, je ne suis pas persuadé que ce consensus existe à l’heure actuelle, évalue Alexandre Kateb.

Pour Amok, la chute des cours du pétrole est un mal pour un bien. Sous le règne de Bouteflika, il y a eu une manne pétrolière, ce qui a su acheter la paix sociale, ce que n’a plus ce nouveau président [...] tant mieux. Le peuple n’a jamais été bénéficiaire.

Quel avenir pour le mouvement?

Des manifestants à Alger le 13 mars 2020. Un homme tient un téléphone cellulaire et d’autres brandissent des drapeaux algériens.
Certains activistes réclament une reprise rapide du Hirak dans les rues du pays. D’autres s’inquiètent encore de la situation sanitaire.Photo : Radio-Canada / Nahila Bendali

Après un an de contestation dans la rue et une pandémie qui a stoppé net le mouvement, le Hirak est à la croisée des chemins, croient des analystes.

Le Hirak est resté horizontal, sans leader unique, sans s’institutionnaliser. Des mouvements politiques auront toutefois rejoint la contestation populaire en cours de route pour y ajouter leur revendication, constate Miloud Chennoufi. Ceux-ci ont tout intérêt à garder la ligne dure pour un changement radical du système.

Difficile d’évaluer si la population reprendra la même mobilisation avec autant de vigueur. Le pouvoir en place reste contesté par certains, mais l’alternative est floue, croit le politologue. C’est sans compter les craintes du coronavirus, toujours présent.

Il y a au sein de ce mouvement de contestation des idéologies et des courants très disparates, voire en opposition les uns par rapport aux autres. C’est une raison de plus – et non des moindres – pour que la contestation se transpose sur le terrain institutionnel et politique et que des projets émergent dans ce qui n’est actuellement qu’un vaste front du refus, ajoute Alexandre Kateb.

Amok et Djalal ont l’intention de poursuivre leur mobilisation dans les rues, avec leurs pancartes et leurs slogans dès que ce sera possible. Malgré les difficultés politiques du mouvement ces derniers mois et l’effet de la pandémie, ils soulignent un acquis majeur pour le peuple algérien, qui est resté pendant longtemps traumatisé de la guerre civile des années 90.

Les plus pessimistes disent que rien n’a été acquis, mais moi je dis qu’on a un acquis majeur : les gens, ils ont brisé la peur. Ils sortent.

Une citation de : Amok

Ce reportage a été rendu possible grâce à la bourse Première pige à l’étranger du Fonds québécois en journalisme international

Des jeunes Algériens célèbrent lors d’une manifestation du Hirak à Alger en juin 2019.
Le Hirak a poussé de nombreux jeunes à s’éduquer sur le processus politique dans leur pays.Photo : Radio-Canada / Nahila Bendali

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