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Image : La foule réunie à la place D'Youville dans l'attente de l'annonce de la ville hôtesse des Jeux de 2002 par le CIO.

Il y a 25 ans, la Ville de Québec voyait son rêve d'accueillir les Jeux olympiques d'hiver prendre fin abruptement, coiffée au fil d'arrivée par Salt Lake City pour l'obtention des Jeux de 2002. Voici l'histoire de l'ambitieux projet d'une poignée de passionnés de sport qui avait su rallier les gens de Québec, mais pas un Comité international olympique rongé par la corruption.

Un texte de Guillaume Piedboeuf

La foule réunie à place D'Youville dans l'attente de l'annonce de la ville hôtesse des Jeux de 2002 par le CIO.
Image : La foule réunie à place D'Youville dans l'attente de l'annonce de la ville hôtesse des Jeux de 2002 par le CIO.
Photo: La foule réunie à place D'Youville dans l'attente de l'annonce de la ville hôtesse des Jeux de 2002 par le CIO.  Crédit: Archives Ville de Québec

L’immense foule rassemblée à la place D’Youville est fébrile. Tous se sont réunis en cette journée ensoleillée du 16 juin 1995 afin de regarder en direct l’annonce tant attendue du Comité international olympique (CIO).

Sur un écran géant installé devant les remparts, à côté du Capitole, les milliers de spectateurs ont pu voir, quelques heures plus tôt, la présentation finale de la Société des Jeux d’hiver Québec 2002, devant les membres du CIO, à Budapest. La touche finale à un processus pour l’obtention des Jeux olympiques entamé plus de trois ans auparavant.

Plusieurs représentants des médias locaux et internationaux semblent s’entendre pour dire que c’est la ville québécoise qui a fait meilleure figure parmi le quatuor de finalistes complété par Salt Lake City, Sion (Suisse) et Ostersund (Suède).

Alors que les organisateurs québécois, accompagnés en Hongrie par le premier ministre Jacques Parizeau et le maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, attendent impatiemment que le président du CIO dévoile la ville gagnante, la foule massée à la place D’Youville fait de même. La tension est palpable durant les quelques heures d’attente pour que les votes des membres du CIO soient comptabilisés. Mais une ambiance de fête règne tout de même.

Moins d’un mois après la vente des Nordiques à un groupe d’acheteurs du Colorado, les amateurs de sport de Québec auraient bien besoin de cette grande victoire pour se consoler. On y croit.

Une jeune femme brandit un drapeau dans les escaliers de la Place D'Youville.
Marie-Hélène Paré brandit un drapeau du Québec à la place D’Youville le 16 juin 1995, à la suite à l’annonce de la défaite de la Ville de Québec contre Salt Lake City.Photo : Getty Images / D. LAROCHE

Les XIXe Jeux olympiques d’hiver, en 2002, sont accordés à la ville de Salt Lake City, prononce toutefois au micro le président du CIO, Juan Antonio Samaranch, jetant une douche froide sur la foule réunie dans la capitale.

Déçus, les gens encaissent le coup difficilement. Ce qu’il reste à dire, ce serait à la prochaine, lance laconiquement une femme à une caméra de CBC, alors que les spectateurs commencent déjà à se disperser.

Vingt-cinq ans plus tard, la prochaine fois n’est toujours pas arrivée.

Infographie reprenant le visuel du dépliant de Québec 2020.
Image : Infographie reprenant le visuel du dépliant de Québec 2020.
Photo: Chapitre 1 - la genèse du projet  Crédit: Ville de Québec

La genèse du projet

Son aventure aux Jeux olympiques de Calgary en 1988 aurait pu boucler la boucle pour Jean Grenier. Le médecin de Québec avait déjà fait plus que quiconque ne pouvait l’espérer dans le monde du sport amateur. Cofondateur du club de patinage de Sainte-Foy, puis de la Fédération de patinage de vitesse du Québec au tournant des années 70, il avait tranquillement cheminé jusqu’à l’Association olympique canadienne.

Alors que ses fils avaient atteint la scène internationale comme patineurs, il avait fait de même comme administrateur. Chef de mission adjoint de la délégation canadienne aux Jeux de Sarajevo, en 1984, puis chef de mission aux Jeux de Calgary de 1988, où il avait finalement convaincu le mouvement olympique de faire une place au patinage de vitesse courte piste comme sport de démonstration.

L’engouement du public pour la discipline en ferait désormais un sport olympique à part entière, au profit des patineurs québécois. Mais en 1991, c’est maintenant à sa propre ville que pensait le Dr Grenier.

J’avais une expérience vécue de plusieurs Jeux olympiques et l’idée est venue : pourquoi pas à Québec? se rappelle-t-il. Les Jeux de Calgary avaient bien démontré qu’accueillir les Olympiques pouvait être rentable, effaçant des mémoires le désastre financier de Jeux de Montréal en 76 et un stade que les Québécois payaient encore.

Pour l’aider à démarrer le projet, Jean Grenier se tourne alors vers Sports internationaux de Québec. Un organisme déjà existant qui avait pour mandat d’amener des événements majeurs dans la capitale nationale, mais qui commençait à battre de l’aile en raison d’un financement public de plus en plus incertain.

À un moment donné, on nous a présenté deux choses à réfléchir, raconte Jacques Hérisset, qui siégeait au conseil d’administration de l’organisme.

Il y avait le projet d’un nouveau Colisée. Bien entendu, Marcel Aubut était derrière ça. Et puis, Jean Grenier est arrivé avec l’idée de proposer la candidature de Québec pour 2002.

Rapidement, la décision est prise de se consacrer à la candidature olympique. Une petite équipe est formée.

Ancien président de la Chambre de commerce de Québec et membre fondateur des Nordiques de Québec, le juge René Paquet accepte de présider le groupe dans la première étape du processus : faire de Québec la candidate canadienne officielle.

Le président de Québec 2002, René Paquet, lors d'une entrevue.
Le président de Québec 2002, René Paquet, lors d'une entrevue.Photo : Radio-Canada

Les membres du CIO avaient la réputation d’accepter des petits cadeaux pour favoriser une candidature plutôt qu’une autre, mais on avait eu la promesse que ce régime-là était terminé. Donc, c’était peut-être un bon moment pour Québec de présenter une candidature, raconte M. Paquet.

Quelques mois plus tôt, un dénommé Charles-Robert Dionne, délégué du Québec à Atlanta, a déjà fait une première approche à la Ville de Québec pour l’organisation des Jeux. Le document qu’il a préparé en suivant de près la préparation des Jeux d’été de 1996 dans la ville américaine n’a toutefois pas convaincu le maire de Québec, Jean-Paul L’Allier.

Lorsque Sports internationaux et Jean Grenier se mettent de la partie, le ton change toutefois. Le gouvernement provincial d’abord, puis la Ville de Québec décident d’embarquer financièrement dans l’aventure.

Au début de 1992, l’équipe menée par Jean Grenier et René Paquet commence à s’assurer du soutien des différentes fédérations sportives québécoises et canadiennes. Dans l’année qui suit, un dossier de candidature est assemblé et les sites de compétitions sont homologués. On prévoit un village des athlètes à l’Université Laval, la rénovation du Colisée, la construction d’un mur anti-vent autour de l’anneau de glace Gaétan-Boucher et d’une piste de bobsleigh au mont Hibou, à Stoneham. Le projet prend forme rapidement.

René Paquet, président de Québec 2002, Marc-Yvan Côté, ministre du gouvernement du Québec, Jean-Paul L’Allier, maire de Québec et Michel Rivard, président de la Communauté urbaine de Québec (CUQ), le 28 mai 1992.
René Paquet, président de Québec 2002, Marc-Yvan Côté, ministre du gouvernement du Québec, Jean-Paul L’Allier, maire de Québec et Michel Rivard, président de la Communauté urbaine de Québec (CUQ), le 28 mai 1992.Photo : Archives Ville de Québec

Puis Québec peut compter sur l’appui, à l’Association canadienne olympique, du puissant Richard Pound, alors vice-président du Comité international olympique. J’étais en faveur d’une candidature, mais dès le départ, il y avait très peu de chance de succès, précise aujourd’hui ce dernier.

C’est que quelques années plus tôt, la victoire surprise d’Atlanta pour l’obtention des Jeux d’été de 1996 avait torpillé les chances de la favorite, Salt Lake City, pour les Jeux d’hiver de 1998. L’idée d’avoir deux Jeux consécutifs aux États-Unis, c’était non négociable, surtout pour les Européens, explique-t-il.

Lorsque Salt Lake City, qui en était déjà à sa troisième candidature, s'est vue coiffée par Nagano pour les Jeux d’hiver de 1998, le sort en était pratiquement déjà jeté pour 2002, selon Pound. Le président du comité olympique suisse, Marc Hodler, avait franchement promis aux gens de Salt Lake qu’il s’assurerait de l’appui d’une majorité des membres du CIO pour 2002.

On avait contacté à peu près chaque membre du CIO et plusieurs disaient que, la dernière fois, ils s’étaient dit : "Next time, it’s Salt Lake City", admet Jean Grenier.

Donc, ils avaient une longueur d’avance considérable sur nous et, ça, on le savait, mais ils avaient aussi des handicaps considérables. On avait fait des calculs. On savait la difficulté énorme de l’affaire et que certaines villes avaient dû être candidates plusieurs fois pour obtenir les Jeux, mais on pensait que c’était possible pour Québec de l’emporter.

Notre modèle, c’était Calgary. On voulait, comme eux, faire de l’argent et mettre la ville sur la map, lance Jacques Hérisset.

En décembre 1992, Québec franchit avec succès la première étape du processus. La ville l’emporte sans trop de difficultés sur Halifax et sur Calgary, qui tentait sa chance à nouveau, pour devenir la candidate canadienne officielle.

Parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie
Image : Parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie
Photo: Parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie  Crédit: iStock

Le casse-tête de la montagne de ski

Lorsque Québec entre dans la danse du processus international pour l’obtention des Jeux, en début d’année 1993, neuf villes sont en lice.

La Société des Jeux d’hiver Québec 2002 a élargi son équipe et s’est assurée du soutien de la communauté d’affaires. La trésorière Sheila Fraser, qui deviendra plus tard Vérificatrice générale du Canada, tient les cordons de la bourse d’un budget de candidature de 12 millions $, financé à 50 % par les trois paliers de gouvernement et à 50 % par des entreprises privées.

Le maire Jean-Paul L’Allier est désormais un promoteur enthousiaste du projet.

Le plus grand atout de la candidature est toutefois la ville en soi. Une ville historique et nordique avec une population avide de sports d’hiver et reconnue pour savoir recevoir.

Mais un problème majeur se pointe rapidement à l’horizon. En 1992, après une visite dans Charlevoix, le responsable des tracés olympiques de descente à la Fédération internationale de ski (FIS), Bernhard Russi, donne son aval pour qu’une piste soit aménagée au mont à Liguori, au Massif de Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. Une rare montagne à proximité de Québec respectant la hauteur minimale de 800 mètres exigée par la FIS.

Portrait de Monsieur Russi, alors âgé dans la quarantaine.
Bernhard Russi lors de sa visite dans les Chic-Chocs en 1994.Photo : Radio-Canada

Le mont à Liguori, Russi trouvait qu’il y avait un faux plat qui n’avantageait pas les skieurs techniques. Il nous avait donné une lettre comme quoi il approuvait les sites malgré quelques réserves, raconte Laurent Després, qui a supervisé les cahiers de candidature nationaux et internationaux de Québec 2002.

Cette lettre-là nous permettait d’aller à la guerre. C’est important de le dire parce qu’après, on nous a reproché d’être allés en campagne pour les Jeux olympiques sans montagne.

Jacques Hérisset, responsable des installations pour Québec 2002

C’est qu’à l’hiver 1993, une compétition tenue à Lillehammer, un an avant les Jeux olympiques de 1994, attire des critiques à Bernhard Russi, qui a dessiné le tracé de la descente. Des skieuses trouvent insultante la facilité de la descente féminine et le spectacle risque d’en souffrir. Peu de temps après, le spécialiste de la FIS contacte les organisateurs de la candidature de Québec. Il retire l’approbation qu’il a donnée à la montagne de Charlevoix.

Durant l’année et demie qui suit, le dossier de la montagne devient une épine dans le pied de Québec. La campagne déjà entamée, Hérisset et son équipe épluchent les options en quête d’une montagne d’au moins 800 mètres de haut avec un dénivelé adéquat.

Pour un court temps, on croit que l’Acropole des Draveurs, au milieu de ce qui est alors le parc régional des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie, peut être la solution.

On était allé survoler en hélicoptère et on l’avait descendu à pied pour bien voir. Il y a effectivement 820 mètres de haut et c’était de toute beauté, mais ça impliquait de développer une montagne de ski là.

Le lendemain matin, le maire Jean-Paul L’Allier convoque Jacques Hérisset pour une réunion d’urgence.

Il m’avait dit : “Jack, tu ne touches pas à ça”. Effectivement, sur le site là-bas, on avait déjà des gens avec des pancartes qui disaient : “À bas Québec 2002, ils veulent virer à l’envers notre bel environnement.”

Jacques Hérisset, directeur de la Coupe Banque nationale souligne que la venue de Venus Williams donne de la visibilité à Québec.
Jacques Hérisset était membre du conseil d'administration de la Société des Jeux d'hiver Québec 2002.Photo : Radio-Canada

Cap du Salut est également considéré, mais le projet d’estrades à même le fleuve glacé est ridiculisé par des opposants au projet, l’animateur de radio André Arthur en tête de lice, et les différents tracés proposés sont ultimement tous rejetés par la FIS.

À moins d’un an de la sélection de la ville candidate, Québec est toujours sans montagne. C’était l’épée de Damoclès au-dessus de la candidature et Salt Lake City ne ménageait pas ses efforts pour dire partout que Québec n’avait pas de montagne, se souvient l’ancien DG de la Société des Jeux d’hiver Québec 2002, Michel Lizotte.

C’est que l’alternance des continents pour l’organisation des Jeux favorise les candidates nord-américaines pour 2002. Québec est donc dans les pattes de la favorite américaine. La candidature de la capitale nationale est supérieure à celle de Calgary qui lui avait valu les Jeux de 88, déclare même Richard Pound au début de l’année 1994.

Au congrès du centenaire du CIO, à Paris, à la fin août, Jean Grenier se retrouve à sortir du Palais Bercy en même temps que la mairesse de Salt Lake City, Deedee Coradini.

Aussitôt sortie, elle est face à une caméra de télévision américaine et se fait demander à quel point la candidature de Québec complique les choses pour Salt Lake. Elle avait répondu : "We’ve been in this before, we know what to do". Et ils l’ont fait.­

Ce n’est toutefois que plusieurs années plus tard que sera révélé que des pots-de-vin avaient été versés par le comité organisateur de la capitale de l’Utah à des membres du CIO.

À la fin de la l’été 1994, la Société des Jeux d’hiver Québec 2002 a plutôt la tête à l’importante visite de la Commission d’évaluation du CIO à Québec, à la fin septembre.

Pierre Harvey et Philippe Laroche dans les années 90.
Image : Pierre Harvey et Philippe Laroche dans les années 90.
Photo: Pierre Harvey et Philippe Laroche  Crédit: Radio-Canada / La Presse Canadienne

Québec sort l’artillerie lourde

Le groupe de 14 représentants de divers comités du CIO débarque à Québec le 21 septembre 1994 au soir, après quelques jours de visite à Salt Lake City. C’est Thomas Bach, qui deviendra plus tard président du CIO, qui dirige le groupe.

Le lendemain avant-midi, à l’hôtel de ville de Québec, le comité organisateur de la candidature sort l’artillerie lourde pour gagner des points.

J’avais trouvé des responsables pour chaque sport qui s’étaient présentés devant les membres du CIO, raconte Jacques Hérisset.

Dans le lot, Pierre Harvey, connu mondialement pour avoir participé aux Jeux olympiques d’été et d’hiver, et Philippe Laroche, l’un des visages du ski acrobatique à l’international.

On avait scoré fort. Même que les membres du CIO couraient après moi après la présentation pour avoir des autographes de Pierre Harvey et Philippe Laroche.

Jean-Paul L’Allier fait aussi à ce moment une présentation incroyable, se rappelle Jacques Hérisset.

Jean-Paul L'Allier parle dans un micro. Il porte un complet et a les cheveux gris.
Jean-Paul L'Allier lors d’un discours en 1995Photo : Radio-Canada

Thomas Bach nous avait dit cette journée-là qu’il trouvait Jean-Paul L’Allier extraordinaire et que jamais il ne voudrait être pogné dans un débat politique avec lui.

Jusqu’à la présentation finale à Budapest, le maire restera un atout inestimable dans la manche de Québec 2002, ajoute Laurent Després.

C’était un excellent orateur et il parlait avec son coeur. Son amour de la ville de Québec transpirait à travers ses paroles. C’était un homme cultivé et les gens gravitaient autour de lui, même à l’international.

André Arthur et la mairesse Boucher, les opposants
Image : André Arthur et la mairesse Boucher, les opposants
Photo: André Arthur et la mairesse Boucher, les opposants  Crédit: Radio-Canada

André Arthur et la mairesse Boucher, les opposants

Mais le passage de la Commission d’évaluation est aussi attendu de pied ferme par les opposants au projet de Jeux olympiques à Québec.

À la station de radio CHRC, André Arthur a commencé depuis un moment à écorcher le projet. La veille de l’arrivée de la délégation du CIO, il a même amorcé une campagne de financement pour faire voler un avion promenant une banderole signifiant son mécontentement, peut-on lire dans Le Soleil.

Le roi des ondes est déjà un abonné des plaintes et s’en prend souvent aux principaux instigateurs de Québec 2002, s’attaquant à eux personnellement et les accusant d'abuser des fonds publics.

Pour Michel Lizotte, qui s’est joint à la Société pour finalement en devenir le DG peu de temps après son arrivée à Québec, c’est un apprentissage à la dure de l’environnement médiatique parfois toxique de l’époque. Il finit par devoir mettre en demeure André Arthur pour faire cesser les propos diffamatoires.

Il en a tenu sur René Paquet, Jean Grenier et Jacques Hérisset aussi. [...] De permettre ça sur les ondes, sans que les propriétaires réagissent, c’était dommage. Aujourd’hui, ce genre de radio poubelle n’existe plus.

Or, à l’époque, les membres de la Société et les quelque 700 bénévoles, tous des passionnés, ne comptent pas leurs heures et tiennent le projet à bout de bras.

Moi, c’était une job qui était supposée être de 32 heures par semaine, mais qui était plus de 80, décrit Michel Lizotte. Je travaillais chez Raymond Chabot, qui avait accepté que je sois dégagé quatre jours par semaine pour ce travail-là. En fait, on travaillait six jours par semaine et un dimanche sur deux.

Ayant besoin du soutien de la majorité de la population de Québec, les organisateurs sont soucieux de l’influence que peut avoir André Arthur. Mais les membres du CIO n’ont que faire de l’animateur en soi. Lors de la visite de la commission d’évaluation, l’opposante la plus problématique pour la candidature est la mairesse de Sainte-Foy, Andrée P. Boucher.

La mairesse Boucher était une opposante du projet Québec 2002.
La mairesse Boucher était une opposante du projet Québec 2002.Photo : Radio-Canada

Alors que des membres de la Commission prennent place dans des hélicoptères fournis par l’armée canadienne pour aller survoler les montagnes de Charlevoix, la mairesse Boucher tient une conférence de presse pour soulever publiquement de nombreuses questions au sujet du budget de 750 millions de dollars prévus par Sheila Fraser et son équipe pour la tenue des Olympiques à Québec.

La sortie d’Andrée P. Boucher fait suffisamment mouche pour lui valoir une rencontre avec des membres de la Commission le lendemain. Je ne vais nullement exagérer tout en faisant comprendre au CIO que les gens ne sont pas prêts à signer un chèque en blanc, confie-t-elle au quotidien Le Soleil avant la rencontre.

Heureusement, le CIO a l’habitude des opposants locaux dans les villes candidates et ne semble pas s’en faire outre mesure. La mairesse de Sainte-Foy ne lâchera toutefois pas le morceau. Quelques mois plus tard, elle déclare à La Presse que le Canada pourrait être si endetté par des Jeux olympiques à Québec qu’il pourrait devenir, ni plus ni moins, dans les années qui viennent, qu’un pays du tiers-monde.

Il y a des membres du CIO qui ont été engueulés au téléphone par la mairesse Boucher, ça n’aide pas à aller chercher des votes, ça, reconnaît Jean Grenier.

La foule réunie à place D'Youville dans l'attente de l'annonce de la ville hôtesse des Jeux de 2002 par le CIO.
Des partisans de Québec 2002 lancent un message à la mairesse de Sainte-Foy, Andrée P. Boucher, lors du rassemblement du 16 juin 1995.Photo : Archives de la Ville de Québec

Malgré tout cela, et l’entrée au pouvoir à peu près au même moment d’un gouvernement péquiste ayant promis un référendum, ce qui allait soulever des questions du CIO sur le climat politique au Québec, les membres de la Commission d’évaluation rentrent en Europe satisfaits.

Québec fait bonne figure dans les rapports dévoilés en décembre au sujet des neuf villes candidates.

On nous avait très bien notés. On trouvait qu’on était souvent devant Salt Lake ou pas loin au deuxième rang. Là, on s’est dit qu’on pouvait gagner, avance Jacques Hérisset.

Surtout que pendant que le rapport était rédigé, Québec a finalement réglé le dossier de la descente de ski. Revenu à Québec, Bernhard Russi a même donné son aval à deux montagnes.

Il ne ferme pas la porte, d’une part, à l’idée proposée par Québec 2002 de rehausser le cap Maillard, au Massif de Petite-Rivière-Saint-François. Cela implique un remblai de 70 mètres, puis l’installation d’une rampe de 25 mètres. Tout cela pour atteindre plus de 800 mètres de hauteur et de dénivellation. Puis Bernhard Russi fait le voyage jusqu’aux Chic-Chocs, en Gaspésie, où il tombe en amour avec le mont Notre-Dame et les montagnes avoisinantes, au grand plaisir des autorités locales.

Des arbres enneigés au sommet du mont Hog’s Back dans les Chic-Chocs, en hiver.
Le sommet du mont Hog’s Back en hiver.Photo : Radio-Canada / Sandra Fillion

Il était revenu en me disant que les Chic-Chocs, c’était le paradis. Pourtant, il en avait vu des montagnes! s’étonne Hérisset. Lorsque le président de la FIS Gian-Franco Kasper donne finalement le feu vert tant attendu aux deux options, Québec choisit de garder le projet du cap Maillard comme plan A, malgré le défi d’ingénierie, pour maintenir la proximité entre toutes les installations.

En janvier 1995, le CIO réduit la liste de neuf villes à quatre finalistes. Le choix se fera entre Québec, Salt Lake City, Sion et Ostersund.

Salt Lake City tentait d’éviter que Québec se retrouve dans les villes finalistes. Qu’on soit là, c’était quelque chose qu’ils n’avaient pas prévu, estime Michel Lizotte.

*Ci-dessous : Québec 2002 avait organisé une journée de ski pour le prince Albert de Monaco au mont Sainte-Anne.

Portrait de groupe du prince de Monaco en habit de neige.
Image : Portrait de groupe du prince de Monaco en habit de neige.
Photo: Visite du prince de Monaco (au centre) au Mont-Saint-Anne, à l’hiver 1995.  Crédit: Courtoisie/Pierre Rochette

La dernière ligne droite

La dernière ligne droite de la campagne pour l’obtention des Jeux prend des allures de grande séduction. L’équipe de Québec 2002 doit préparer des visites à Québec des membres du CIO qui s'échelonneront sur plusieurs mois.

C’était la tradition que les membres votants visitent toutes les villes finalistes, explique Charles-Robert Dionne, devenu en 1994 vice-président aux affaires internationales de la Société des Jeux d’hiver Québec 2002.

Responsable de coordonner ces visites, Jacques Hérisset se rappelle quelques rencontres marquantes. Comme lorsqu’il a amené le prince de Monaco, membre du CIO, faire du ski. On avait fait préparer une piste au mont Saint-Anne, il capotait.

Ou encore lorsqu’il avait amené le Néerlandais Anton Geesink, premier athlète non japonais à avoir remporté une médaille d’or olympique au judo, à un match des Nordiques. Il mesurait à peu près 6 pieds 6 pouces et il avait les genoux qui rentraient dans le banc devant lui. Avant la troisième période, il m’avait demandé s’il pouvait aller écouter ça debout en arrière.

La ville de Québec séduit pratiquement à tout coup les membres du CIO. La proximité inégalée des sites de compétitions dans la capitale nationale impressionne aussi. Tout se fait en moins d’une heure et les infrastructures routières sont déjà adéquates pour supporter le trafic que pourraient amener les Olympiques. Les membres du CIO disaient que c’était incroyable qu’une ville de la taille de Québec ait autant d'autoroutes, pointe Hérisset.

Mais en recevant certains membres du CIO, particulièrement ceux en provenance de l’hémisphère sud, l’équipe de Québec 2002 comprend aussi que la culture de pots-de-vin aux membres du CIO n’est pas vraiment disparue.

Je les amenais, par exemple, chez Latulippe, et ils voulaient tout acheter dans le magasin. Nous, on nous avait bien dit qu’on n’avait pas le droit de leur acheter de cadeaux, relate Hérisset.

C’est effectivement la directive qu’a donnée le CIO aux villes candidates : ne donner aucun pot-de-vin et dénoncer les membres formulant de telles demandes.

Et les demandes sont venues. Je me souviens d’un cas en particulier où un membre, lors d’un souper après la visite, nous avait expliqué à quel point il aimerait que son fils étudie à l’Université Laval. Que ça aiderait beaucoup s’il pouvait y étudier, raconte Laurent Després.

D’autres sont encore moins subtiles. Et des agences privées gravitent autour du mouvement olympique.

C’étaient des firmes qui connaissaient bien les membres du CIO et qui disaient avoir aidé d’autres candidatures à gagner. Ils nous offraient leurs services sans trop de précision sur les moyens utilisés lorsqu’on circulait dans le monde olympique, poursuit Laurent Després.

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Jean Grenier, vice-président exécutif de Québec 2002, Richard Pound, membre du CIO, et Jean-Paul L'Allier, maire de Québec, le 18 avril 1995.Photo : Archives Ville de Québec

Québec décide de dénoncer au CIO l’une des demandes reçues, comme le mentionnait la directive. C’est un ex-membre du CIO qui nous avait approchés et ce n’était pas accompagné d’un montant bien précis, mais plutôt une demande de contribution indirecte à un proche d’un des membres africains du CIO. On l’a dénoncé et je pense que ç’a joué contre nous, estime aujourd’hui Jean Grenier.

C’est que pendant qu’une bonne partie de l’équipe de Québec 2002 sent que la candidature a maintenant le vent dans les voiles, d’autres commencent à se douter qu’un jeu de coulisse se déroule à Salt Lake City.

Certains membres du CIO arrivaient de Salt Lake City chargés de cadeaux au moment de visiter Québec, se rappelle Laurent Després. Des cadeaux qui dépassaient visiblement la limite de quelques centaines de dollars fixée par le CIO.

Je me suis rendu compte à un moment donné qu’on ne jouait pas la même game que les autres. Mais nous, on s’était dit au départ qu’on n’embarquait pas là-dedans. On avait tous une vie professionnelle en dehors de la candidature de Québec.

Nommé à son tour vice-président aux affaires internationales de Québec 2002, Charles-Robert Dionne raconte être revenu démoralisé d’une visite à Salt Lake City. En plus du soutien acquis de plusieurs membres du CIO, la ville américaine est déjà très avancée dans ses préparatifs.

Les installations étaient à peu près prêtes. C’était leur quatrième candidature. C’était une force incontournable et je me suis dit à ce moment-là que je ne voyais pas comment Québec pourrait vaincre Salt Lake City.

Charles-Robert Dionne songe même à quitter la Société à ce moment, voyant que son point de vue tranche avec celui de l'ensemble de l’équipe de Québec. Il décide toutefois de rester pour ne pas miner le moral des troupes.

Au moment de s’envoler pour Budapest, en juin, où se déroulera le vote final du CIO, il prévient toutefois Jacques Parizeau, qui accompagne l’équipe en Hongrie, de ne pas se faire trop d’attente de victoire.

Le premier ministre du Québec a eu sa propre petite crise à gérer quelques mois plus tôt, après que le vice-président du CIO, Richard Pound, eut admis en entrevue qu’il était possible que le référendum annoncé dans la province nuise aux chances de Québec.

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Richard Pound en entrevue à Radio-Canada en janvier 1996Photo : Radio-Canada

Ça avait provoqué une réaction assez intense [du ministre péquiste] Guy Chevrette. Il m’avait traité de crackpot anglo de Montréal, relate Richard Pound.

J’ai écrit une lettre au premier ministre Parizeau en lui disant que s’il préférait que je ne sois pas impliqué dans la candidature, j’étais prêt à me retirer.

Évidemment, Québec 2002 a absolument besoin du soutien de Pound. Les critiques péquistes cessent rapidement à son endroit.

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Image : Le pont des Chaînes avec à l’arrière-plan la ville de Budapest, en Hongrie.
Photo: Le pont des Chaînes en Hongrie  Crédit: iStock

Le rêve atteignable à Budapest

La délégation québécoise arrive tout de même à Budapest pleine d’espoir. Finalement réglé, le dossier de la montagne de ski n’est plus un maillon faible dans la candidature de Québec.

On avait selon moi la plus belle descente des quatre villes. La vue sur le fleuve était exceptionnelle, un dénivelé et un angle supérieurs aux demandes. Tout était là, raconte le DG Michel Lizotte.

La télévision américaine était extrêmement intéressée. Un réseau nous avait même dit qu’ils étaient prêts à mettre 5 millions de dollars de plus à cause de la beauté des images qu’ils pourraient projeter, ajoute Jean Grenier.

Le calcul de Québec est le suivant. La ville semble avoir suffisamment d’appuis pour terminer deuxième du scrutin de premier tour, derrière Salt Lake City. Puis, tout est possible au deuxième tour.

La plupart des Européens, qui formaient la moitié des membres, avaient été très honnêtes avec nous et nous avaient dit qu’au premier tour, ils votaient pour une ville européenne. On calculait qu’on ramasserait leur vote au deuxième tour.

Le directeur général Michel Lizotte trouve toutefois les représentants de Salt Lake City un peu trop détendus.

Ils sont arrivés en retard pour monter leur kiosque, à Budapest. Quelque chose clochait. On voyait qu’ils faisaient beaucoup de contacts privés avec les membres du CIO.

Peu de temps auparavant, un journaliste international lui a laissé entendre que la victoire américaine était déjà réglée.

Encore une fois, rien n’a été laissé au hasard pour la présentation finale de Québec devant les membres du CIO. Au sommet de sa gloire à l’international, la médaillée d’or olympique en biathlon Myriam Bédard est présente à Budapest comme porte-parole. Le maire Jean-Paul L’Allier livre à nouveau un discours magistral, se souvient Jacques Hérisset.

À la fin de la présentation québécoise, la dernière des quatre villes candidates, les journalistes présents sont conquis. Richard Garneau avait dit à l’époque que c’était une des meilleures présentations qu’il avait vues dans sa carrière, relate Laurent Després.

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Le journaliste Richard Garneau estimait que la présentation de Québec était l'une des meilleures qu’il avait vues dans sa carrière, selon Laurent Després.Photo : Radio-Canada

Pendant que le vote des membres commence, le grand journaliste québécois confie même au DG de Québec 2002, Michel Lizotte, que ses confrères et lui ont accordé des notes, pour le plaisir, à chaque présentation. Salt Lake City a récolté une note de 7 sur 10, Osterson de 8 sur 10, Sion de 9 sur 10.

Et Québec de 9,9/10.

Il m’avait dit : "Je pense qu’on a gagné. Évidemment, il se basait sur la présentation", se souvient Lizotte.

Les milliers de personnes rassemblées à la place D’Youville font également plaisir aux représentants québécois. Les sondages commandés avant le départ à Budapest donnaient au projet 76 % d’appuis à Québec, mais l’équipe avait toujours peur que les quelques détracteurs du projet fassent pencher la balance du mauvais côté.

On voyait les images des autres villes, dont Salt Lake City, où il devait y avoir 50 000 personnes. On était la dernière ville à passer. On se demandait s’il allait y avoir du monde. On avait quand même une certaine crainte. Mais place D’Youville était pleine. Il y avait même du monde à l’intérieur du Capitole. J’avoue qu’on a ressenti beaucoup de fierté à ce moment-là, raconte Michel Lizotte.

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Des partisans de Québec 2002 dans l'attente de l'annonce du choix de la ville hôte des jeux olympiquesPhoto : Archives Ville de Québec

Ne reste plus à la délégation québécoise, gonflée d’espoir, qu’attendre l’annonce du résultat.


La présentation de Québec était très bien, se rappelle aujourd’hui le vice-président du CIO de l’époque, Richard Pound. Ceci étant dit, on ne gagne pas les élections au CIO avec une présentation le jour du vote. On gagne une élection en coulisses bien avant le vote.

Chargé d’aller s’adresser aux médias après l’annonce du résultat — ce qui devait être une fleur en cas de victoire —, Jacques Hérisset se tient à l’arrière de la salle pour vite pouvoir sortir.

Quand M. Samaranch a dit que c’était Salt Lake City qui gagnait, j’ai tout de suite été dehors. Je descendais les marches, vraiment déçu, et un journaliste de Québec m’a dit qu’apparemment, Québec n’avait obtenu que sept votes.

Jacques Hérisset, membre du conseil d'administration de Québec 2002

C’est le coup de massue pour Hérisset et le reste de l’équipe de Québec 2002. Non seulement Salt Lake City l’a emporté au premier tour, mais la ville américaine a obtenu 54 votes, contre un maigre 7 pour Québec. Sion et Osterson en ont récolté 14 chacune.

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Des feux d'artifices illuminent la ville de Salt Lake City lors de l'annonce du résultat du vote le 16 juin 1995.Photo : Getty Images / Vince Bucci

Sept votes, c’était moins de la moitié de ce sur quoi on comptait pour accéder au deuxième tour, explique Jean Grenier.

Tard ce soir-là, la délégation québécoise se réunit pour un souper aux allures de funérailles. La fatigue tombée, certains sont allés pleurer un coup dans leur chambre d’hôtel.

On ne comprenait pas ce qu’on avait fait de pas correct, décrit Laurent Després.

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Image : Anneaux olympiques en flamme avec de sdanseurs autour.
Photo: Les anneaux olympiques lors de la cérémonie d'ouverture des JO de Salt Lake City en 2002.   Crédit: Getty Images / Donald Miralle

Salt Lake City, la tricheuse

Dans les années suivant la nomination de Salt Lake City, des journalistes américains font parvenir, sans succès, de nombreuses demandes d’accès au rapport de dépenses du comité organisateur local. En avril 1998, dans une ultime tentative d’étouffer l’affaire, le CIO amende ses règlements afin de pouvoir expulser tout membre de l’organisation qui fournirait des informations confidentielles aux journalistes.

Mais l’automne suivant, les accusations de corruption et de versement de pots-de-vin commencent tout de même à couler dans les médias américains. Puis le puissant président du comité de coordination des Jeux de 2002, le Suisse Marc Hodler, devient délateur. Il accuse publiquement plusieurs membres du CIO d’avoir accepté des pots-de-vin durant le processus de candidature. C’est une crise quasi sans précédent. Avant la fin de l’année 1998, la justice américaine, le Comité olympique américain et le CIO déclenchent tous des enquêtes.

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La ville de Salt Lake City (Photo: Getty Images/archives)Photo : Radio-Canada

En janvier, deux dirigeants du comité organisateur de Salt Lake City sont arrêtés aux États-Unis. Ils seront finalement acquittés des nombreux chefs d’accusation pesant sur eux des années plus tard.

Richard Pound se voit confier l’enquête au CIO. Les preuves sont faciles à trouver.

C’est toujours difficile de réaliser une enquête sur la conduite de nos collègues, mais il y avait assez de preuves documentaires. Des paiements, des visites et tout. Une dizaine de membres du CIO ont soit été expulsés ou ont démissionné. Une autre dizaine ont reçu des avertissements de faire attention, raconte-t-il. Les visites des membres du CIO dans les villes candidates sont abolies.

À Québec, l’affaire fait évidemment grand bruit et déclenche la colère du maire L’Allier et des ex-organisateurs de Québec 2002. Ces derniers sont déçus, mais pas surpris.

Le Soleil dévoile que le grand patron des Jeux de Calgary, Frank King, avait prévenu Québec dès 1993 que les membres africains du CIO monnayaient leurs votes.

Un fonctionnaire du gouvernement du Québec impliqué dans la candidature de Québec révèle même au quotidien, sous le couvert de l’anonymat, qu’un intermédiaire français avait explicitement proposé, durant le processus de candidature, d’acheter des votes de membres du CIO provenant de pays en voie de développement.

Il y a des sommes qui ont circulé. Cinquante mille dollars par vote. Si on parle de 20 votes, vous pouvez compter vous-mêmes… Mais Québec 2002 n’a pas voulu embarquer là-dedans, explique ledit fonctionnaire.

On avait des conseillers d’expérience dans les événements internationaux qui nous disaient que ce n’était pas si simple, mais on pensait que la valeur évidente de la candidature de Québec suffisait sans faire d’extra. On n’en a pas fait. On n’a pas gagné, constate aujourd’hui Jean Grenier.

Je pense qu’il fallait être un peu moins naïf qu’on l’a été.

Jean Grenier, vice-président exécutif de Québec 2002

Mais sans cette naïveté, jamais Québec n’aurait élaboré une aussi bonne candidature, nuance Michel Lizotte. Les gens se sont donnés corps et âme parce qu’ils y croyaient.

En 1998, alors que le maire Jean-Paul L’Allier pourfend le CIO et demande publiquement le remboursement des 12 millions de dollars investis dans la candidature par Québec, il s’entend discrètement avec Michel Lizotte pour une ultime tentative.

Ce dernier n’a pas grand-chose à perdre. Son mandat à la tête de Québec 2002 est terminé. Je pouvais frapper dans le tas au niveau du CIO sans conséquence.

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La patineuse artistique américaine Michelle Kwan lors des jeux olympiques de Salt Lake City.Photo : La Presse canadienne / Doug Mills

À François Carrard, directeur général du CIO, Michel Lizotte demande de retirer les Jeux à Salt Lake City et lui laisse entendre que Québec pourrait vraisemblablement, même à quelques années d’avis, tenir les Jeux.

Il m’avait répondu que même si Salt Lake City n’avait pas acheté de votes, ils auraient gagné.

Un avis que partage encore à ce jour Richard Pound, mais qui sidère toujours autant Michel Lizotte.

Je lui avais répliqué qu’aux Jeux de Séoul, en 88, le CIO ne s’était pas demandé si Ben Johnson aurait gagné sans se doper au moment de lui enlever sa médaille d’or.

Comment le CIO peut accepter que quelqu’un triche et soit récompensé?

Michel Lizotte, ancien DG de la Société des Jeux d'hiver Québec 2002

Ce fut pourtant bien le cas pour Salt Lake City. Sortis des scandales de corruption par l’homme d’affaires Mitt Romney, dont le travail allait le guider aux plus hautes sphères de la politique américaine, les Jeux de 2002 furent un succès. Des jeux rentables, bien que balayés par un autre scandale de corruption, des jurés cette fois, qui allait coûter un triomphe au duo de patineurs artistiques canadiens Jamie Salé et David Pelletier.

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Image : Des skieurs dévalent une piste de ski du massif de Charlevoix, surplombant le fleuve Saint-Laurent.
Photo: Des skieurs dévalent une piste de ski du massif de Charlevoix, surplombant le fleuve Saint-Laurent.  Crédit: iStock

Que reste-t-il du rêve olympique de Québec?

Québec aurait-elle dû se porter candidate à nouveau en 2006? La question se pose encore aujourd’hui.

Richard Pound avait dit à Québec que si on s’essayait pour 2006, on aurait son soutien pour cette année-là et pour 2010 également, explique Michel Lizotte.

L’ex-président de la Société des Jeux d’hiver Québec 2002, René Paquet, fait partie de ceux qui croient que la capitale l’aurait emporté sur Turin en 2006.

Les Jeux de 2006, le CIO a couru après une ville pour les tenir. Moi, je pense qu’on aurait pu les avoir. Mais pour une raison politique, le maire de Québec n’a pas voulu y aller.

C’est que l’échec de la candidature de Québec et les maigres sept votes obtenus au moment fatidique résonnaient encore. Le scandale de corruption, encore plus, avait laissé un goût amer dans la bouche des Québécois.

En raison de l’alternance des continents, la plupart des anciens membres de Québec 2002 étaient d’ailleurs d’accord sur le fait qu’une candidature, en 2006, serait de l’argent gaspillé et une deuxième défaite pourrait ultimement faire perdre le soutien populaire au projet.

Puis, lorsque la ville a finalement décidé d’entrer dans le processus pour devenir la candidate canadienne pour les Jeux de 2010, Vancouver s’était déjà assuré l’appui du Comité olympique canadien, explique René Paquet.

Sans compter que la question de la montagne pour la descente de ski, considérée comme réglée à une époque pas si lointaine, était redevenue un problème.

Je pense que les membres du CIO ont donné les Jeux à Vancouver pour compenser pour Québec. C’est sûr que ç’a joué. Honnêtement, la candidature de Québec était supérieure à celle de Vancouver, croit Michel Lizotte.

Vingt-cinq ans après la défaite de Québec à Budapest, le coût de la tenue des Jeux olympiques a explosé. Les scandales de corruption sont encore monnaie courante dans le mouvement olympique. Soupçonné d’avoir versé des pots-de-vin pour obtenir des votes en faveur de Tokyo 2020, le président du Comité olympique japonais, Tsunekazu Takeda, a remis sa démission et a quitté ses fonctions au CIO à l’hiver 2019.

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Tsunekazu Takeda annonce à la presse japonaise qu'il quitte ses fonctions de président du Comité olympique japonais.Photo : Getty Images / CHARLY TRIBALLEAU

Quant à la capitale nationale, elle n’a cessé de s’éloigner de son rêve olympique.

Ne restent aux membres de Québec 2002 que des souvenirs de cet immense travail d’équipe qui avait fait d’un rêve un peu fou un projet réalisable.

Des années plus tard, Jacques Hérisset a rencontré, lors d’un congrès à Charlevoix, la femme de Gian-Franco Kasper, président de la FIS. Celui-là même qui avait donné tant de fil à retordre à Québec dans le dossier de la montagne.

Elle m’a dit : “Vous savez, mon mari a toujours trouvé que Québec était une ville idéale pour les Olympiques”. Je lui ai dit que ça faisait longtemps qu’on le savait, mais qu’on aurait aimé qu’il s’en rende compte plus tôt.

Qui sait, la graine plantée par la Société des Jeux d’hiver Québec 2002, il y 25 ans, germera peut-être un jour...

Recherche visuelle : Catherine Lachaussée
Photo du Prince de Monaco : Pierre Rochette
Photos Ville de Québec : recherche, David Tremblay; numérisation, Nicolas Tremblay

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