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Image : Un chanteur barbu ferme les yeux et chante dans un micro qu'il tient de la main droite alors que la main gauche, en forme de poing, est étirée vers le haut.

Texte : Janique Leblanc | Photos : David Champagne

La pandémie de COVID-19 a complètement bouleversé la vie de Serge Brideau. À l'aube de la quarantaine, l'excentrique chanteur des Hôtesses d'Hilaire et ancien ambulancier troque ses habits de scène pour ceux de préposé aux soins. Le désir d'aider a eu préséance sur le besoin de créer.

Image : Sur scène, devant une foule, un chanteur barbu et vêtu d'une robe noire courte.
Photo: Serge Brideau aime bien provoquer et porter des robes lors des spectacles des Hôtesses d'Hilaire. Caraquet, N.-B.  Crédit: Radio-Canada / David Champagne

De rockeur passionné à préposé attentionné

J’aimais juste tellement ça, être avec les boys sur la route, être sur scène avec ces gars-là, je ne pensais à rien d’autre. Et là, tout d’un coup, on pèse sur le brake. Je suis forcé de réfléchir, de me regarder le nombril et de me dire : “C’est quoi, là, tout de suite? Il n’y a plus de musique, c’est quoi que t’as envie de faire?”, me raconte Serge Brideau, chanteur des Hôtesses d’Hilaire.

Ses yeux brillent quand il plonge dans les souvenirs, pas si lointains, de sa vie trépidante de chanteur de groupe rock. Une vie de musique qui s’est arrêtée abruptement. La COVID-19 a forcé l’annulation de la tournée printanière des Hôtesses d’Hilaire. L'imposant et volubile barbu, tête d’affiche du groupe acadien, a dû se réinventer.

Je ne veux pas me donner la noblesse que je ne mérite pas, j'avais besoin d’une job [...]. Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, il n’y aura pas d’industrie musicale, pas de sport, pas de culture, pas de grand rassemblement. Il y avait un besoin pour les préposés aux soins, je savais qu’ils en cherchaient, et je me suis mis disponible. Je savais que j'avais une facilité pour ça, dit-il.

Un homme âgé et son fils adulte regardent leurs plants de semis près d'une fenêtre. Le fils a placé son bras droit autour des épaules de son père.
Moment de complicité entre Serge et son père, Hilaire Brideau. Tracadie, N.-B.Photo : Radio-Canada / David Champagne

Serge Brideau s’occupe déjà de son père, Hilaire, qui habite dans la maison à côté de la sienne à Tracadie, dans le nord-est du Nouveau-Brunswick. Le prénom et la personnalité de l’énergique octogénaire sont d’ailleurs la source d’inspiration du nom du groupe Les Hôtesses d’Hilaire.

Avant et pendant sa carrière musicale, Serge a été ambulancier, un métier qu’il a quitté avec fracas en 2016 pour dénoncer le peu d’attention portée aux besoins psychologiques de ces premiers répondants. Pendant ses 16 années à Ambulance Nouveau-Brunswick, il a soigné beaucoup d’aînés. Ça ne m'intimidait pas comme travail, c’était naturel, affirme celui qui est devenu, en avril, préposé aux soins dans un foyer pour personnes âgées de la Péninsule acadienne.

Les résidents dont il s’occupe sont très vulnérables. Beaucoup n’ont plus aucune autonomie. La plupart souffrent de démence. Serge les sort du lit, les lave, les rase, les emmène déjeuner. C’est aussi lui qui les fait manger comme on le fait avec un bébé. Ces moments de silence en face de personnes perdues sont propices à la réflexion.

J’ai beaucoup réfléchi à ma propre mort. Ma mère est décédée en 2006 du cancer du pancréas. Elle était lucide jusqu’à la fin. Quand elle a lâché prise et qu’elle a accepté sa mort, elle voulait juste aller à la rivière et toucher l’eau. Le soleil se levait, c'était la plus belle affaire toutes les fois. Elle ne savait pas si c’était la dernière fois qu’elle allait voir le soleil se lever. Elle était tout émerveillée, se souvient-il en souriant. Serge explique que sa mère, une ancienne infirmière généreuse et bien entourée, a vécu une belle fin de vie.

L’histoire de sa mère est loin de celle des aînés dont il s’occupe. Mes patients, je suis triste pour eux autres, ils ne sont pas là. Ils ne sont pas conscients qu’ils s’en vont. C’est un peu comme un accident de char, dans la tragédie, ils vont juste partir sans avoir conscience de leur départ, se désole le rockeur.

Image : Un homme joue de la guitare assis sur le perron de sa maison blanche.
Photo: Serge Brideau  Crédit: Radio-Canada / David Champagne

L'essence de la musique

Ses observations au foyer de soins mènent Serge Brideau à réfléchir à ses habitudes de vie et à vouloir faire des efforts pour bien vieillir et rester présent d’esprit jusqu’à la fin. L’ancien ambulancier devenu chanteur pense à sa haute pression artérielle, à sa consommation d’alcool et de drogue par moments excessive, des facteurs de risque pour développer la démence.

Quand il a commencé à travailler au foyer de soins, il a cessé de boire de l'alcool. Il l’avait déjà fait pour la tournée de l’opéra rock Viens avec moi en 2018-2019 et l’été dernier après avoir été hospitalisé pour avoir trop bu. Serge reconnaît qu’il a tendance à utiliser l’alcool pour soulager son stress de performance.

Je suis une personne excessive [...], j’étais sur les nerfs parce que je me mets beaucoup de pression à faire un bon show, à ne pas répéter les mêmes choses tous les soirs, à être drôle. Je trouve qu’avec l’alcool, ça baisse les inhibitions et c’est plus facile d’improviser, raconte-t-il avant de faire une brève pause. En fait, je pensais ça, mais c’était faux, concède le chanteur, qui a commencé à faire des push-ups pour se donner de l’énergie et de la confiance avant les spectacles des Hôtesses d’Hilaire.

Un homme avec une longue barbe est assis près d'une table et boit une bière. Derrière lui, des marches qui montent dans un bar où l'on voit une petite foule apprécier un spectacle.
Serge a cessé de boire l'été dernier après avoir été hospitalisé parce qu'il avait trop consommé d'alcool. Anse-Bleue, N.-B.Photo : Radio-Canada / David Champagne

Le rockeur cogne sur la table et admet que cette formule sans alcool a bien marché pour lui et son groupe. On a fait nos meilleurs shows, et je ne regrette rien le lendemain. Jamais les gars n’ont dit : “Ah Serge, t'as encore été trop loin hier soir.”, dit-il avec fierté.

Après 10 ans de scène, de route, de tournée, Serge Brideau se dit écœuré de l’industrie musicale. Il déplore les « vautours qui font de l’argent sur le dos des artistes qui eux sont les derniers à être payés et ramassent les miettes ». Il s’insurge contre le manque de respect des artistes, qui n’ont pas le statut professionnel qu’ils revendiquent depuis des années au Nouveau-Brunswick.

L’opéra rock Viens avec moi, qu’il a contribué à créer, est d’ailleurs une critique humoristique et décapante du monde de la musique en général et des concours de téléréalité en particulier.

Loin de la scène et des projecteurs, il a obtenu la permission de jouer de la guitare et de chanter pendant ses pauses pour divertir les résidents du foyer de soins. Ces spectacles improvisés l’ont ramené à l’essence de la musique.

J’ai vu [des gens] qui ne sont pas conscients d’où ils sont, qui ne se rappellent plus rien ni personne, qui sont juste là à fixer les murs et qui tout d’un coup se tournent, te regardent, le pied qui va ou [qui font] des sourires. Il y en a qui sont plus agités qui soudainement se calment quand tu joues de vieilles chansons, Johnny Cash ou Elvis, qui leur rappellent leur enfance. Moi, je suis devenu tellement ému. À la fin, personne n’applaudit, mais c’est beau de les voir. Ce n’est pas juste du bruit, la musique, tu sais, ça vient toucher l’âme humaine, pis c’est ça que j’avais oublié.

Jouer pour les résidents a fait du bien au chanteur, qui aime le travail de préposé aux soins.

Le foyer de soins où il travaille n’a pas besoin de ses services pour le moment, mais il y retournera volontiers pour faire des remplacements pendant les vacances d’été.

Image : Un homme debout dehors s'appuie le long d'un bateau jaune.
Photo: Serge Brideau  Crédit: Radio-Canada / David Champagne

Pilosité et générosité

Avant de se glisser dans ce nouveau rôle de préposé aux soins, l’imposant rockeur a décidé de raser la grande barbe qui le caractérise depuis 15 ans. Pour faire œuvre utile, il a promis de se raser en direct sur les réseaux sociaux s’il récoltait 5000 $ pour l’Accueil Sainte-Famille, un refuge pour les victimes de violence familiale à Tracadie. Il a amassé cinq fois la somme souhaitée. Des femmes et un homme qui ont bénéficié de l’Accueil Sainte-Famille, émus par son geste, se sont confiés à lui.

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Serge Brideau a diffusé en direct sur Facebook son rasage de tête et de barbe.Photo : Gracieuseté/Facebook Serge Brideau

Ma femme et mes enfants ont été obligés d’aller là parce que moi, j'avais de gros problèmes de consommation, et j’ai été violent avec eux, lui a avoué un homme qui a fait un don assez généreux, compte tenu de sa situation financière. Ce don et l’aveu qui l’accompagnait ont beaucoup touché le rockeur au cœur sensible.

Allégé de son immense barbe et de sa longue chevelure hirsute, Serge constate que les gens le regardent différemment dans sa Péninsule acadienne natale. Ils me prennent plus au sérieux, et ça ne me tente pas de briser ça, dit celui qui souhaite s’éloigner de son image de rockeur excessif.

Ce constat s’est imposé au début de la pandémie en préparant un spectacle sur Facebook pour lequel il a reçu une bourse. Le chanteur connu pour son humour débridé et ses propos provocateurs n’a plus envie de faire le pitre.

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Musique enlevante, énergie débridée et intensité sont toujours au rendez-vous lors des concerts des Hôtesses d'Hilaire. Caraquet, N.-B.Photo : Radio-Canada / David Champagne

J'ai de la facilité à faire rire les gens avec une formule où je n’ai pas de pudeur. C’est très cru ce que je fais. C’est inspiré de faits vécus que j’exagère beaucoup, mais ça ne me tente plus de me faire mettre dans cette boîte-là du clown. Je suis tanné de juste être quelqu’un qui divertit. Si des fois j’ai envie d’être un artiste, je veux aussi être pris au sérieux, avoue-t-il candidement.

Image : Un travailleur médical, debout devant une entrée d'urgence, porte un masque.
Photo: Serge Brideau devant l'urgence de l'hôpital où il a travaillé pendant la pandémie.  Crédit: Radio-Canada / David Champagne

Pandémie à l'aube de la quarantaine

En attendant d’avoir plus de travail au foyer de soins pendant l’été, Serge Brideau livre partout dans la Péninsule acadienne des produits du terroir aux clients de Cielo Glamping, une entreprise locale. Quarante-huit livraisons par jour. Et il vient de dénicher un autre emploi à l’Hôpital de Tracadie. Il est posté à l’entrée pour faire la sécurité et le triage des gens qui s’y présentent.

Je pense que je suis la personne parfaite pour faire cette job. Je suis, sans être autoritaire, quand même ferme, explique le costaud gaillard, qui doit poser des questions, informer, diriger les gens et, s’il le faut, leur interdire l’accès à l’hôpital.

Serge va avoir 40 ans cette année. Il se demande ce qu’il fera quand la situation reviendra « à la normale », après la pandémie. Les Hôtesses d’Hilaire ont été sa raison de vivre pendant 10 ans. Il y a sacrifié des relations amoureuses importantes. Alors qu’il allait se marier, sa fiancée lui a servi un ultimatum : la musique ou elle. Il a choisi la musique. Plusieurs de ses blondes trouvaient ça « cool » d’être avec lui au début, mais au bout de quelque temps, elles en ont eu assez de toujours passer après son groupe de rock.

Aujourd’hui, Serge s’interroge sur la place que la musique occupera dans sa vie. Il songe à une tournée post-pandémie, mais souhaite aussi s’engager plus sérieusement pour apporter des changements dans la société, qu’il observe d’un œil critique.

Qu’est-ce que je vais faire toute ma vie, c’est-ti de porter des robes et de me vider de la bière sur la tête?, ironise-t-il en faisant référence à des gestes qui ont marqué sa carrière musicale.

Le rockeur songe à faire de la politique. Ce printemps, Serge Brideau brigue la vice-présidence de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, l’organisme de défense des droits des Acadiens.

C’est bien beau de faire du bruit, de dénoncer, mais il faut qu’il y ait des solutions. Je ne veux pas juste aller là pour chialer, je veux aller là en amenant des solutions.

Il veut s’éduquer davantage et songe à faire des études en économie. Il désire acquérir une crédibilité pour se faire élire un jour au gouvernement du Nouveau-Brunswick ou au Parlement fédéral. Ses priorités seront la lutte contre les changements climatiques et les inégalités sociales. Il se battra aussi pour un meilleur soutien pour la culture.

En attendant, il apprécie cette pause forcée par la COVID-19.

Je vois du positif dans cette crise-là. J'aime ça, la réflexion qu’elle apporte, et j’espère que le monde continuera à songer à la fragilité et à l’illusion que le capitalisme peut nous apporter. Je souhaite qu’il y ait vraiment une prise de conscience collective et qu’on retourne à l’essentiel, ou du moins qu’on commence à y retourner, affirme-t-il avec espoir.

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Serge Brideau dans son nouveau jardin sur la terre de la vieille ferme de son grand-père.Photo : Radio-Canada / David Champagne

À plus court terme, les objectifs de Serge Brideau sont simples et clairs.

Moi, je veux rien qu’être en santé, c’est tout. C’est la première fois de ma vie. Ça fait 10 ans [qu’il ne s’est pas arrêté]. Là, j’ai un beau terrain sur la vieille ferme de mon grand-père. Je vais faire un beau jardin cet été. J’ai une job. Je vais avoir du manger sur la table. Je vais être pas mal heureux. Je vais te dire de quoi… je suis pas mal chanceux, conclut-il d’un air rêveur.

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