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Image : Deux ados de dos, assis dans les marches en béton du parc Morgan.

Leur adolescence était déjà plus rocailleuse que celle de bien d'autres. Puis est venue la pandémie. Rencontre avec trois ados de centre jeunesse.

Texte : Justine de l'Église | Photos : Denis Wong

Je me sens comme si on m’avait enfermé dans une cage.

Vous sentez-vous oubliés? Les trois ados répondent par l’affirmative. Solide, lance le plus vieux.

Nous avons rencontré Alessandro, William et Louis-Jean*, des gars de 15, 16 et 17 ans issus du même centre jeunesse, et qui se sentent cloîtrés depuis le début du confinement. Entre les murs d’un appartement, témoin de leur colère comme de leur ennui, où les sources de divertissement viennent à manquer, ces jeunes trouvent le temps long. Très long.

Et ils jugent qu’ils ne méritent pas d’être laissés à eux-mêmes, leur seule faute étant d'avoir eu moins de chance que les autres.

*Leurs noms sont fictifs; on ne nous permet pas de les identifier. Ce sont eux qui ont choisi leur alias.

Le coup de massue

La pilule est difficile à avaler. Le 13 mars, l’école secondaire ferme pour finalement ne jamais rouvrir de l’année scolaire. Les jeunes du foyer Morgan apprennent le même jour que leurs sorties sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. Plus question de se promener à leur guise ou d’aller voir les amis comme ils le faisaient avant – ou comme le font toujours les autres ados. Puis tombe le dernier coup de massue : un arrêté ministériel, adopté le 19 mars, interdisant formellement les visites des parents.

Sur le coup, les ados du centre sont furieux. La COVID-19 leur semble lointaine, bénigne; tout au plus une petite grippe qui va passer rapidement. Pas de quoi les enfermer à double tour. Pas de quoi les priver de leur liberté.

J’étais en colère. Je voulais m’opposer à toutes les règles, se rappelle Louis-Jean, le « tannant » du groupe.

Posé de dos, le jeune homme regarde le parc qui s'étend devant ses yeux.
Louis-Jean est hébergé au foyer Morgan depuis bientôt deux ans. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Nous retrouvons les trois jeunes près de la fontaine du parc Morgan, non loin de leur foyer montréalais. Le soleil plombe, le mercure affiche 25 degrés, on se croirait en plein été. Le seul élément trahissant le printemps, c’est les lourdes branches de lilas blanc qui offrent un refuge parfumé aux rayons ardents.

Assis sur un banc de parc, casquette noire sur la tête, écouteurs blancs autour du cou, Louis-Jean raconte, aujourd’hui avec un sourire en coin, la révolte qui l’animait au début du confinement. Un sentiment qu’il décrit comme « fatal ».

J’étais toujours en crisse. Je voulais tout le temps fuguer. Je n’étais pas d’accord avec les décisions qu’ils prenaient, se remémore-t-il. Tu vois, ma liberté en a pris un coup, donc sur mon moral, ça a descendu. J’étais plus fâché, plus irrité. Je voulais péter la yeule à tout le monde. Même le premier passant que je voyais dehors, je voulais lui sauter dessus.

Ses « colocs » aussi sont en colère; en colère de ne pas pouvoir sortir, de n’avoir rien à faire. Je pensais ne pas faire une semaine sans virer fou, se souvient Alessandro. C’était radical, en fait. On nous a tout pris en une journée.

Deux adolescents regardent l'écran d'un téléphone.
Ce qui leur manque le plus? La liberté et pouvoir voir d'autres personnes. Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le chef de service du foyer, Luc Desormeaux, est conscient du désir de liberté des jeunes. Mais il rappelle que la pandémie fait toujours rage, et qu’il faut y aller avec prudence. Pour l’instant, il est permis aux jeunes de sortir deux à la fois, accompagnés par un intervenant ou une intervenante durant une trentaine de minutes, le temps de prendre l’air dans le quartier. Une directive qui émane de la direction adjointe du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Sud-de-l'île-de-Montréal, et qui s’applique aux ados du programme jeunesse réadaptation adolescents et jeunes contrevenants.

Il précise qu’au foyer Morgan, on trouve surtout des jeunes qui ont été retirés de leur milieu familial en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse. Ce sont souvent des enfants qui ont été abandonnés, ou encore qui ont été victimes de négligence, d’abus physiques ou sexuels. Plus rarement, ce sont des jeunes contrevenants ou des jeunes volontairement placés par leur famille.

Parfois, ils vont chialer, les jeunes, parce qu’on leur offre un cadre, concède Luc Desormeaux avec un sourire dans la voix. Mais au bout du compte, ils ne se rendent pas compte que ça les apaise. Ça les amène à être moins anxieux, parce que des fois, c’est ça qu’ils ont vécu dans leur vie : l’absence de routine et de structure. Ils ont l’air bien en liberté, mais la contrepartie, c’est toute l’anxiété derrière.

Luc Desormeaux est assis sur les marches en béton du parc Morgan.
Luc Desormeaux est chef de service des foyers Morgan et Godbout.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Reste que les jeunes trouvent cela trop peu, surtout lorsqu’ils se comparent aux autres ados de leur âge. Ça devient long un moment donné, ajoute William. Oui, on est confinés, mais on veut sortir un petit peu, là. On voit d’autres jeunes qui peuvent sortir, faire des sports et tout, et nous, on est obligés de rester au foyer. C’est chien.

Un sentiment d’injustice qui a poussé certains d’entre eux à briser quelques règles. Pour le « tannant » Louis-Jean, c’était trois fois plutôt qu’une. L’ado de 17 ans s’est enfui par la fenêtre le soir. Il ne voulait pas s’évader pour toujours; simplement retrouver un sentiment de normalité. Deux fois, Louis-Jean dit être allé retrouver sa blonde. L’autre fois, il plaide qu’il voulait seulement s’acheter des chips et de la liqueur au dépanneur – mais sans succès, une intervenante l’a pincé en train de s’enfuir.

William a eu envie de faire pareil, lui qui avoue avoir été très déprimé au début du confinement. S’il n’a pas osé, il a cependant été complice des frasques de certains compagnons. J’allais dans le lit de l’autre pour me faire passer pour lui, pendant que lui sortait, admet le jeune homme aux cheveux bouclés, un petit sourire coupable illuminant son visage.

Alessandro est assis sur un banc de parc, son visage camouflé par du feuillage.
Alessandro est hébergé au foyer Morgan depuis trois ans et demi.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Alessandro aussi a considéré de briser les règles, mais s’est vite ressaisi. Ses yeux brun-vert témoignent d’une grande lucidité; ses mots aussi. Il explique qu’il ne veut pas contaminer d’autres personnes et se trouver avec « une mort sur la conscience ». Je ne vais pas briser les règles pour mon petit plaisir, je préfère penser aux autres aussi.

Mais il aimerait bien aller retrouver son meilleur ami, parfois. J’aimerais passer un peu de temps pour déconner, parce que disons que ça fait un petit bout que je ne me suis pas amusé. Ce n’est pas très joyeux, les journées.

Le temps s’allonge

Pour changer les idées des jeunes, le personnel du foyer a redoublé d’efforts. On a mis la main sur des jeux de société, des casse-têtes. Le cuisinier a déniché un routeur pour le wi-fi. Les cellulaires ont été permis à l’intérieur, tandis que le poste de travail a été offert en accès illimité – des permissions qui n’existaient pas avant.

On a réuni les jeunes devant les points de presse du premier ministre François Legault pour mieux les inclure et répondre à leurs angoisses. En voyant le nombre de personnes infectées et les décès grimper en flèche jour après jour, la petite grippe de rien du tout a soudain paru bien plus grave. Les ados ont mieux compris la nécessité des mesures, et par la bande, ils ont un peu mieux accepté leur destin.

Mais la compréhension ne fait pas passer le temps plus vite.

Posé de dos, William regarde le parc.
Cela fait bientôt deux ans que William vit au foyer Morgan.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Je passe mes journées sur le téléphone, admet William, 16 ans, qui consacre la majeure partie de son temps à jouer à Call of Duty sur son petit appareil, en compagnie d’autres jeunes du foyer. Je me lève, je prends ma douche, je demande mon téléphone, ensuite, je suis sur mon téléphone jusqu’au dîner. Ensuite, je retourne dans ma chambre sur mon téléphone. Des fois, je m’en vais dehors faire une marche ou autre chose, du vélo, mais sinon, c’est pas mal sur le téléphone.

De mauvaises langues pourraient avancer qu’il s’agit du paradis pour des ados, mais ceux-ci ne sont pas de cet avis.

– Rester sur nos téléphones, dit Louis-Jean en appuyant sur le mot presque avec dégoût, je trouve que ce n’est pas une vie. J’aime mieux apprendre, à la place.
– On dirait qu’on perd des neurones!, ajoute Alessandro.
– Ouais, c’est ça! Notre matière grise s’envole!

Et l’école à distance est un problème au centre. Les ados ont un seul iPad et un seul ordinateur (qui commence à dater) à leur disposition, sans compter une connexion wi-fi qui laisse à désirer – les jeunes la qualifient plutôt de « pourrie » et d’« affreuse ». Pour les cinq gars du centre qui fréquentent l’école secondaire, il devient difficile de jongler avec les appels des profs et les travaux à remettre.

On se démène à voir comment arranger les choses avec les professeurs, assure de son côté Luc Desormeaux. On commence à pousser un peu plus. Trouver la connexion, les laptops et tout; ce n’est pas facile.

Trois jeunes sont assis dans l'herbe; leurs visages ne sont pas dans le cadrage.
Ces jeunes n'ont pas à appliquer la règle des «2 mètres», comme ils vivent à la même adresse.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

« On n’est pas des animaux »

Sans matériel adéquat, enfermés avec l’ennui aux trousses, les jeunes demandent à ce qu’on ne les oublie pas.

C’est pourtant le sentiment qu’ils ont, qu’on les oublie, le personnel d’intervention et eux, un point de presse après l’autre. On parle beaucoup de CHSLD, de personnes âgées, mais jamais de centres jeunesse. Jamais de bonne nouvelle qui s’adresse à eux spécifiquement. Si bien que les intervenants et les jeunes ont choisi d’en écouter un peu moins, question de moins déprimer.

Les trois ados sont maintenant assis dans la colline du parc Morgan, l’un à côté de l’autre. Louis-Jean et William creusent la terre d’un geste un peu nerveux, tandis qu’Alessandro, tout en restant calme, s’enflamme.

S’ils pouvaient adresser un mot au premier ministre Legault, que diraient-ils?

On n’a plus de vie extérieure, on n’a plus de vie sociale. On est scotchés sur nos téléphones. On devient débiles. On devient dépendants de ça. Il faut qu’ils puissent trouver des solutions pour qu’on puisse sortir un peu, et qu’ils fassent bouger les choses, lance le jeune homme roux, la voix assurée.

Ce qu’ils aimeraient? Qu’on leur donne des conseils précis pour qu’ils puissent socialiser prudemment. Mais aussi qu’on leur débloque des budgets pour améliorer leur quotidien, pour les divertir. Pour avoir autre chose sous la main que des objets « obsolètes » ou « usés ». Qu’on leur offre une nouvelle console de jeux vidéo. Qu’on leur permette, par exemple, de redécorer le foyer; qu’on mette à profit leur créativité.

Ça ne veut pas dire que, parce qu’on est en centre jeunesse, on a des problèmes mentaux ou qu’on est des enfants à problèmes, martèle Alessandro. On est très intelligents aussi. C’est juste que la vie n’a pas été nécessairement la meilleure pour nous; on n’a pas grandi dans les meilleurs des milieux, on n’a pas grandi avec les meilleurs parents. Des fois, on a fait des conneries, c’est vrai, mais ça ne veut pas dire qu’on doit être oubliés, qu’on est nécessairement des moins bonnes personnes que les autres. Moi, je dis : mettez-nous en valeur un peu. On n’est pas juste des chiens. On n’est pas des animaux.

Assis à sa gauche, Louis-Jean acquiesce. Si on nous oublie juste parce qu’ils pensent ça, je trouve ça un petit peu stupide, et même déplacé. Comme Alessandro le dit, on n’est pas des mauvaises personnes. Tout le monde a un cœur, tout le monde peut avoir des émotions.

Prendre son mal en patience

Heureusement pour ces trois ados, la réintégration de certains jeunes du foyer a été devancée en raison de la pandémie. Le foyer qui peut héberger jusqu’à neuf personnes en accueille pour le moment six. Avec moins de gars, moins de prises de tête, et la pandémie a ça de bien qu’elle a eu un effet rassembleur.

On s’est tous rapprochés un petit peu plus, même si on voulait tous se tuer, lance Louis-Jean à ses deux compagnons, en riant. On est devenus un petit peu plus patients avec le monde – ben, surtout avec le monde avec qui on habite. Si on n’avait pas été patients, on serait tous morts en ce moment.

Sur le plan individuel, les jeunes ont aussi trouvé leur façon de rester sains d’esprit. Pour William, c’est sans surprise le jeu de tir Call of Duty. Pour Alessandro, c’est le sport. Il s’entraîne à l’intérieur, à raison d’une heure et demie par jour. Ça m’aide beaucoup à me canaliser, à me calmer, à régler mes problèmes avec moi-même, et à dépenser ma colère contre le coronavirus. Parce que c’est très frustrant.

De son côté, Louis-Jean a pu profiter de la réouverture des sorties dites « humanitaires » vers le début de mai. Il s’agit des sorties jugées « essentielles », qui requièrent d’abord l’évaluation d’une personne en travail social, puis la signature d’un contrat. Comme Louis-Jean ne peut visiter son père septuagénaire en raison de la pandémie, il en a profité pour passer la fin de semaine chez sa copine. Et cette visite l’a beaucoup apaisé.

C’est le fun pour l’esprit. Ça change de personnes. Ça change aussi de dynamique, parce que tu t’en vas dans une vraie famille, genre. C’est ben plus fun que de rester toujours enfermé avec juste des gars.

Les trois ados sont l'un à côté de l'autre, de dos.
Louis-Jean, Alessandro et WilliamPhoto : Radio-Canada / Denis Wong

Et sinon, il y a les petits plaisirs qui peuvent adoucir leur quotidien. Comme les temps pluvieux. J’aime ça entendre la pluie, souffle Louis-Jean. Pis en même temps, je me dis, genre, on ne sort pas quand il pleut. On reste à l’intérieur, c’est moins pire. C’est le fun, j’aime la pluie.

Ça nous apprend aussi à nous contenter des petites choses, à nous dire qu’on a quand même pas mal de chance, juge Alessandro. Juste de repenser à des souvenirs, ça me fait du bien, en fait.

Avant de conclure son entrevue, en se relevant, il ajoute : Pour moi, aujourd’hui, sortir, ça fait du bien. Juste pour marcher un peu, être dans un parc déjà, c’est un exploit. C’est la première fois que je sors aussi longtemps.

Nous sommes restés dehors à peine une heure et demie.

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