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Image : Un sentier de terre battue sur lequel deux coureurs s'entraînent.

Texte et photos de Guillaume Piedboeuf

Pour découvrir la recette kényane, tous les chemins mènent à Iten, dans les hauts plateaux surplombant la vallée du Rift, où des centaines de jeunes coureurs s'élancent chaque matin sur des routes de terres cahoteuses à la poursuite d'une vie meilleure.

En ce début du mois d’août, la route principale est encore plongée dans la noirceur, vers 6 heures du matin, à Iten, et le mercure affiche sous les 10 °C. Les nuits sont fraîches à quelque 2400 mètres d’altitude.

Des silhouettes longilignes sortent de partout, émergeant dans l’obscurité des multiples chemins de terre striant le village de quelques milliers d’habitants.

Rapidement, des groupes de plusieurs dizaines de coureurs se forment à différentes intersections. Parmi eux, des athlètes olympiques, des médaillés des Championnats du monde et des centaines de jeunes athlètes désireux d’atteindre les plus hauts sommets.

Les premières lueurs du jour viennent teinter le ciel d’une couleur orangée et éveiller la vie dans l’immense vallée du Rift. C’est le signal que tout le monde attendait. Les groupes de coureurs s’élancent sur les chemins rocailleux longeant les champs de maïs pour des boucles de 15, 20 ou 30 kilomètres.

Regardez le reportage complet de Guillaume Piedboeuf à Iten.

« Bienvenue à Iten, ville des champions », peut-on lire sur une arche à l’entrée du petit village.
Image : « Bienvenue à Iten, ville des champions », peut-on lire sur une arche à l’entrée du petit village.
Photo: « Bienvenue à Iten, ville des champions », peut-on lire sur une arche à l’entrée du petit village.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

La ville des champions

« C’est unique, cet endroit », lance Renato Canova, un célèbre entraîneur italien établi à Iten depuis une vingtaine d’années.

La population officielle est de 42 000 personnes, mais il estime que le village en tant que tel ne compte que quelques milliers d’habitants, en majorité des coureurs.

Il en sait quelque chose. C’est cet immense bassin d’athlètes d’exception qui l’a attiré ici, en 1999, après une carrière à entraîner diverses équipes nationales à travers le monde. Il avait déjà une feuille de route bien garnie, mais c’est à Iten que son palmarès d’entraîneur est devenu exceptionnel.

Dans les dernières décennies, ses athlètes ont remporté 48 médailles des Championnats du monde et battu neuf records du monde, fait-il lui-même remarquer. Son groupe de coureurs, à Iten, est associé à la puissante NN Running Team. L’équipe compte également dans son camp de Kaptagat, un autre village de la région, les superstars Eliud Kipchoge et Geoffrey Kamworor.

Entre Iten, Kaptagat et quelques autres villages, lance Renato Canova, la région abrite « 90 % des meilleurs coureurs kényans, ce qui veut dire la moitié des meilleurs coureurs de fond de la planète ».

Renato Canova parle à deux athlètes lors d'un entraînement.
Renato Canova discute avec deux coureurs avant une séance d’entraînement. Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

« Tout le monde là-bas connaît quelqu'un qui a gagné une grande course », raconte Emmanuel Boisvert, un ancien coureur du Rouge et Or de l’Université Laval, qui a effectué un camp d’entraînement dans la région, à Mosoriot. « Tu embarques sur une moto taxi et le chauffeur te dit que son cousin a gagné le marathon de Londres. Et c'est vrai. Ensuite, tu parles à quelqu’un d’autre et il va te dire que la fille de sa voisine a gagné telle ou telle grande course. »

Au cours des trois derniers Jeux olympiques d’été seulement, les coureurs kényans ont remporté 42 médailles, dont 14 d’or, lors de courses de 800 mètres à 42 kilomètres de long.

Près de la moitié des 100 meilleurs temps de l’histoire au marathon appartiennent à des Kényans, dont le record du monde chez les hommes, celui de Kipchoge, et chez les femmes, celui de Brigid Kosgei.

À Renato Canova, je me permets de faire remarquer que le record canadien, au marathon, est de 2 heures, 9 minutes et 25 secondes.

« Ici, si tu cours 2:09, tu es un fermier », me répond-il le plus sérieusement du monde.

Le Frère est un homme âgé chauve. Il est assis à l'extérieur de l'école en brique et porte une chemise carottée.
Image : Le Frère est un homme âgé chauve. Il est assis à l'extérieur de l'école en brique et porte une chemise carottée.
Photo: Frère Colm O’Connell en discussion derrière l’école St. Patrick’s.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Frère Colm, le parrain de l’athlétisme kényan

Des fermiers, c’est pratiquement tout ce qu’il y avait, à Iten, lorsque frère Colm O’Connell y est arrivé, en 1976. Le missionnaire irlandais avait été envoyé au Kenya pour quelques mois afin d’enseigner la géographie à l’école secondaire Saint-Patrick. Nul n’aurait pu prédire que ce religieux ne connaissant pratiquement rien à la course allait orchestrer, durant les décennies suivantes, la révolution kényane en athlétisme.

Aujourd’hui, tout le monde évoque son nom lorsque vient le temps d’expliquer comment Iten est devenu l’improbable Mecque de la course de fond. Une rue O’Connell longe d’ailleurs l’école Saint-Patrick, au milieu du village.

Pas très grand, le visage rond, l’entraîneur de 74 ans n’en impose pas par sa stature. Coiffé d’un large chapeau pour le protéger du soleil, il observe, immobile, un groupe d’athlètes s’étirer sur un petit terrain gazonné servant également de pâturage pour des animaux de ferme. Il laisse Ian Kiprono, un ancien élève de Saint-Patrick devenu son adjoint, mener la séance d’entraînement d’après-midi.

Les entraînements sont légers, en ce début du mois d’août, puisque plusieurs membres de l’équipe disputeront les qualifications nationales pour les Championnats du monde dans quelques jours. Des qualifications hyper compétitives où le calibre est plus élevé dans certaines disciplines que lors des Mondiaux eux-mêmes.

Amateur de soccer, il a vite réalisé, à son arrivée au Kenya, il y a 43 ans, que le sport le plus porteur était la course, dont la pratique ne coûtait à peu près rien. Un bon programme était d’ailleurs déjà en place à Saint-Patrick et l’école attirait des jeunes en provenance de partout dans la région. Il s’est joint à la petite équipe d’entraîneurs.

Huit ans auparavant, les coureurs kényans avaient remporté les premières médailles d’or olympiques de l’histoire du pays, aux Jeux de Mexico, en 1968.

Rudisha célèbre sa victoire lors des jeux olympiques.
David Rudisha habitait encore les petits dortoirs de l’école Saint-Patrick, en 2016, quelques mois avant sa deuxième médaille d’or olympique au 800 mètres.Photo : La Presse canadienne / David J. Phillip

Lors de la finale du 10 000 mètres, un dénommé Kipchoge Keino, qui n’avait même pas d’entraîneur, était en voie de l’emporter lorsqu’il s’était écroulé au sol avec deux tours à faire, son compatriote Naftali Temu mettant finalement la main sur la médaille d’or à sa place.

Souffrant d’une sévère infection de la vésicule biliaire, Keino avait été prévenu par des médecins que continuer à compétitionner durant les Olympiques occasionnerait de grandes douleurs et pourrait même mener à sa mort. Mais il avait refusé d’abdiquer.

Quelques jours plus tard, il avait mis la main sur la médaille d’argent au 5000 mètres.

Puis, prenant le départ du 1500 mètres contre le grand champion américain Jim Ryun, détenteur du record du monde, Keino avait surpris tous les compétiteurs en adoptant un rythme infernal dès les premiers tours de piste. Tout le monde s’attendait à le voir casser en deuxième partie de la course, mais il avait plutôt franchi la ligne d’arrivée au premier rang, une vingtaine de mètres devant Ryun. Le premier héros de l’athlétisme kényan était né.

Dès lors, les jeunes Kényans se sont mis à rêver de répéter les exploits de Kip Keino et Colm O’Connell, à son arrivée à Iten, allait leur donner les outils pour le faire.

À l’époque, les Britanniques étaient encore la puissance mondiale de la course de demi-fond, se plaît à rappeler l’entraîneur irlandais. À la fin des années 70, des athlètes comme Steve Ovett et Sebastian Coe étaient les vedettes montantes de l’athlétisme.

Ce n’est que vers la fin des années 80, après que Colm O’Connell eut commencé à tenir, à Saint-Patrick, des camps d’entraînement pour les meilleurs jeunes espoirs du pays, que les coureurs kényans ont commencé à inonder de leurs succès la scène internationale.

« Évidemment, quand nous nous sommes mis à gagner des courses et à battre des records du monde, les gens ont commencé à poser des questions. Qui sont ces athlètes et que se passe-t-il dans ce petit endroit nommé Iten? » lance-t-il en souriant.

Des coureurs durant une séance de fartlek, un entraînement par intervalles où les athlètes alternent sans arrêt entre jogging et sprint.
Image : Des coureurs durant une séance de fartlek, un entraînement par intervalles où les athlètes alternent sans arrêt entre jogging et sprint.
Photo: Des coureurs durant une séance de fartlek, un entraînement par intervalles où les athlètes alternent sans arrêt entre jogging et sprint.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Un mythe qui soulève la curiosité

Au début des années 2000, les champions coureurs de la région, souvent soutenus par des grandes compagnies d’équipement de sport, ont lancé des camps de course un peu partout le long de la petite route traversant Iten.

La plupart ne sont que des petits dortoirs de béton au toit de tôle, mais quelques-uns, comme le High Altitude Training Center de l’ancienne championne du monde Lornah Kiplagat, offrent un certain confort qui a tôt fait d’attirer des coureurs internationaux.

Soudainement, des équipes nationales, des athlètes occidentaux et des entraîneurs réputés, comme Renato Canova, ont commencé à converger vers Iten. Des scientifiques des quatre coins du globe également. Tous dans le même but. Découvrir le secret des Kényans.

« Beaucoup de recherches ont été faites, évidemment, sous tous les angles », relate Colm O’Connell, mentionnant une importante étude de l’Université de Glasgow, il y a plus d’une décennie, qui avait commencé avec son groupe de coureurs, à Saint-Patrick.

« Ils ont fait toutes sortes de tests pour tenter de découvrir un gène du coureur. Au bout de cinq ans, ils n’avaient toujours pas été capables de trouver une preuve concrète que nos coureurs étaient génétiquement supérieurs. Je leur avais dit, dès le début, que je serais très surpris qu’ils trouvent quoi que ce soit. »

Un magasin se nommant « Olympics corner Iten-Kenya » fait la promotion de ses produits aux couleurs du Kénya.
On retrouve partout à Iten des mentions des succès internationaux des coureurs locaux.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Génétiquement, le talent ne s’envole pas, insiste Colm O’Connell. Comment expliquer alors que les coureurs britanniques ont été complètement dépassés, en l’espace d’une ou deux décennies, par les Kényans?

La question de la supériorité génétique ne fait pas sourire tout le monde à Iten. Plusieurs Kényans y voient un fond de racisme, comme si les Occidentaux tentaient de leur enlever du mérite. Comme si les efforts et la souffrance à l’entraînement étaient réduits à un simple avantage naturel.

Même chose avec les problèmes de dopage, bien réels et bien documentés au Kenya, admet Renato Canova, mais trop souvent évoqués, selon lui, pour enlever du mérite aux coureurs kényans.

Le dopage est un problème mondial en athlétisme, reconnaît-il. À Iten, où un immense bassin de coureurs s’entraînent sans encadrement adéquat et où les médicaments disponibles en vente libre sont rarement étiquetés, certains scandales de dopage semblent inévitables.

Après que plusieurs gros noms de l’athlétisme kényan eurent été épinglés pour dopage, l’Agence mondiale antidopage avait d’ailleurs mené une enquête de près de deux ans sur le phénomène pour finalement conclure, en 2018, que le dopage au Kenya, bien qu’un « grave problème », ne semblait pas institutionnalisé.

Dans un pays où près de la moitié de la population vit avec moins d’un dollar américain par jour et où plus du tiers est en situation d'insécurité alimentaire, selon les Nations unies, des coureurs incapables de retrancher les quelques minutes nécessaires au chrono pour atteindre l’élite internationale peuvent facilement être tentés de se doper. Ils n’ont, malheureusement, pas grand-chose à perdre, reconnaît Renato Canova. Mais il s’agit là d’une minorité, insiste-t-il.

Pour comprendre les succès kényans, il faut chercher ailleurs.

Silhouette d'un homme faisant des étirements. Le ciel est un dégradé passant du bleu foncé au jaune.
Image : Silhouette d'un homme faisant des étirements. Le ciel est un dégradé passant du bleu foncé au jaune.
Photo: Grand-format sur les athlètes kényans.   Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

D’altitude et d’eau fraîche

Plusieurs facteurs avantagent les coureurs de la région d’Iten, reconnaît Colm O’Connell. Avant que les spécialistes de la performance sportive, partout en Occident, prêchent les bienfaits d’une alimentation saine et faible en gras, les Kényans issus de milieux ruraux y étaient contraints.

Pour des raisons économiques, d’abord, les repas dans l’ouest du Kenya sont faibles en viande et pratiquement exempts de produits transformés. « C’est répétitif. On pourrait même dire ennuyeux », rigole frère Colm. Pratiquement tout est centré autour de l’ugali, une pâte de farine de maïs peu savoureuse et riche en glucides.

Il y a aussi l’altitude. Si tous les coureurs d’endurance font maintenant des camps d’entraînement à 2000 mètres et plus d’altitude, c’est parce que la plus faible concentration d’oxygène dans l’air stimule la production de globules rouges dans le sang. En retournant au niveau de la mer, par la suite, les coureurs ont soudainement un apport en oxygène plus grand dans les muscles.

« Évidemment que c’est un avantage pour les Kényans de notre région », lance Renato Canova. « C’est un avantage parce que cela ne leur coûte rien. Ils sont nés ici. Mais n’importe qui peut venir vivre et s’entraîner en altitude. »

Eliud Kipchoge célèbre son exploit les bras en l,air
Eliud Kipchoge, premier homme à courir le marathon en moins de 2 heures.Photo : Getty Images / ALEX HALADA

L’Italien n’a pas tort, mais naître et grandir en altitude semble donner un avantage supplémentaire. Dans une étude menée avec l’Université du Cap, en Afrique du Sud, le chercheur de l’Université Laval François Billaut a pu observer que par rapport aux coureurs caucasiens, les coureurs du groupe ethnique kalenjin du Kenya ont une meilleure oxygénation non seulement des muscles, mais aussi du cerveau.

« Il faut comprendre que cela joue un rôle important dans la fatigue neuromusculaire. Plus l’oxygénation du cerveau diminue, plus la fatigue cérébrale va se manifester rapidement dans l'exercice. Et donc la performance va diminuer », explique le chercheur.

Le cerveau étant mieux oxygéné, les coureurs kényans réussissent, en quelque sorte, à retarder la fatigue.

Vue sur des falaises de verdure. On aperçoit, à l'horizon, des silhouettes de montagnes.
Le soleil se lève sur la vallée du Rift, à plus de 2000 mètres d'altitude.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Une des hypothèses avancées par François Billaut pour expliquer le phénomène concerne la vie de ces coureurs avant même leur naissance.

Le sang de leur mère étant plus faible en oxygène, en altitude, les fœtus développeraient possiblement certains avantages à l’intérieur du placenta. Un phénomène complexe qui améliorerait l’apport de sang au cerveau, même rendu à l’âge adulte.

N’empêche, grandir ou même naître en altitude n’est pas exclusifs aux Kényans. Le phénomène, donc, ne suffit pas à expliquer la domination kényane en course de fond.

Un coureur sur la route, passant devant des commerces en bordure de route.
Image : Un coureur sur la route, passant devant des commerces en bordure de route.
Photo: Les coureurs du groupe ethnique kalenjin du Kenya ont une meilleure oxygénation non seulement des muscles, mais aussi du cerveau.   Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Les Kalenjins, des formules 1

Ce n’est pas tant les coureurs kényans qui suscitent la fascination des scientifiques que les coureurs kalenjins, un seul des 42 groupes ethniques du Kenya, qui compose la majorité de la population dans la région d’Iten. Ce sont les Kalenjins qui, historiquement, récoltent la grande majorité des médailles du pays en course de fond et demi-fond.

Un peuple de quelques millions d’habitants composant 0,06 % de la population mondiale qui semble courir plus vite et plus longtemps que le reste de la planète.

« Historiquement, les Kalenjins étaient des bergers nomades. Ce n’est pas bon de traîner trop de masse quand tu dois marcher plusieurs kilomètres par jour avec ton troupeau. Donc, avec le temps, leur corps s’est peut-être un peu développé en conséquence », avance Colm O’Connell.

Même chez les Kalenjins, un sous-groupe, les Nandis, semblent être particulièrement doués pour la course, précise-t-il. Ce qui n’empêche pas qu’un de ses coureurs les plus célèbres, David Rudisha, médaillé d’or au 800 mètres des deux derniers Jeux olympiques d’été, est issu du groupe ethnique Masai, et non Kalenjin.

Mais les Kalenjins sont « comme des formules 1 », précise Renato Canova. « D’autres tribus peuvent avoir le même moteur et courir aussi vite, peut-être même plus, mais ils vont manquer d’essence plus tôt. Morphologiquement, les Kalenjins sont parfaits pour les longues distances. »

Photo d'archives en noir et blanc de Keino, les deux bras dans les airs, célébrant sa victoire devant un autre kényan et un norvégien.
Kipchoge Keino lors de sa victoire au 3000 mètres des Jeux olympiques de 1972, à Munich, quatre ans après son premier triomphe olympique, à Mexico.Photo : La Presse canadienne

Chercheur en kinésiologie de l’Université de Montréal, François Prince a effectué plusieurs séjours au Kenya pour y étudier les coureurs. Il est vrai, dit-il, que le corps des Kalenjins leur confère certains avantages biomécaniques.

Des segments des membres inférieurs et un tendon d’Achille plus longs, décrit-il, et des mollets de petite circonférence. « lls n'ont pas besoin d'une contribution musculaire importante parce qu’ils courent sur la plante du pied en se servant de leur tendon d'Achille comme un ressort pour redonner de l'élasticité et du mouvement durant leur foulée. »

Cette foulée souvent parfaite, certains l’associent au fait que les Kényans courent pieds nus, durant leur enfance. Un mouvement minimaliste a d’ailleurs balayé le milieu de la course depuis une dizaine d’années, poussé par le succès planétaire du livre Born to Run, paru en 2009.

« Quand je suis arrivé ici, en 1976, tous les athlètes couraient pieds nus », raconte Colm O’Connell. Lorsqu’il a commencé à donner des espadrilles à ses coureurs, dans les années 80, ces derniers étaient d’abord ravis, mais ils finissaient par les enlever après un ou deux tours de piste.

En 1986, un jeune coureur d’Iten, Peter Chumba, a remporté l’or aux épreuves de 5 000 mètres et de 10 000 mètres des Mondiaux juniors d’athlétisme, à Athènes. Un doublé historique réalisé pieds nus. Sur les images d’archives, le voir sur la piste distancer ses adversaires, tous chaussés, a quelque chose d’irréel.

Aujourd’hui, tous les coureurs au Kenya adoptent les espadrilles dès qu’ils commencent à s’entraîner sérieusement, précise Colm O’Connell. Mais le temps passé pieds nus, plus jeune, ne peut pas nuire.

« Passer autant de temps sans chaussures exige un certain respect du sol, j’imagine, alors qu’en Occident, on a tendance à avoir peur du sol dans nos mouvements. »

N’empêche, le spécialiste de la biomécanique François Prince n’a pas nécessairement trouvé les réponses scientifiques qu’il cherchait, avoue-t-il, lors de ses séjours dans la région d’Iten. Au contraire, il en est venu à penser que la science avait ses limites quand vient le temps d’expliquer la domination kényane.

« Mon opinion là-dessus a changé en allant là-bas. Je me suis aperçu que ce qui les distingue le plus des autres coureurs, le facteur le plus important, c’est la force mentale. »

Un peloton d'une vingtaine de coureurs, vus de dos, courants sur un chemin de terre rougeâtre.
Image : Un peloton d'une vingtaine de coureurs, vus de dos, courants sur un chemin de terre rougeâtre.
Photo: N’importe qui peut décider de se greffer à un peloton de coureurs, à Iten, et tenter de suivre le rythme imposé par des coureurs de haut niveau.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Courir pour se sortir de la pauvreté

« Je pense que c’est une question de mode de vie. Les coureurs que nous avons ici viennent tous de milieux paysans et peu fortunés », relate Colm O’Connell. « Mentalement, ce sont des durs. Ils vivent au niveau de la subsistance et ils voient la course comme une porte de sortie de la pauvreté. Ils sont ultramotivés. »

Cette rhétorique, on l’entend un peu partout à Iten. On la voit également. Entassés dans des dortoirs des plus rustiques, les coureurs, même les champions, vivent extrêmement frugalement. Ils sortent courir au lever du soleil, alternant ensuite siestes, repas et entraînements jusqu’au coucher. Leur vie est entièrement consacrée à la course, et volontairement inconfortable.

« Le confort est un ennemi de tout ce qui requiert pareil niveau de fatigue et de souffrance physique », lance Renato Canova. « Ici, la science n’existe pas. La seule chose qui peut t’aider lorsque tu arrives à ce niveau de fatigue, c’est la mentalité. »

Comme les coureurs ne s’isolent pas du reste de la communauté une fois qu’ils sont devenus champions, tous les aspirants coureurs peuvent observer les David Rudisha, Hellen Obiri et Eliud Kipchoge. Ce dernier, multimillionnaire et superstar de l’athlétisme, n’a jamais changé d’entraîneur et n’a jamais quitté le petit camp de course qui a fait de lui le coureur qu’il est aujourd’hui.

Plusieurs cordes à linge sont accrochées dans une cour intérieure.
Des coureurs et des familles cohabitent dans un petit complexe d’appartements.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Sortir de la pauvreté est extrêmement difficile, mais à Iten, le chemin pour ce faire est simple. Courir aussi vite que les meneurs du peloton. Tout le monde, en un sens, est à quelques minutes d’une vie meilleure.

« Dès que les athlètes commencent à s’entraîner, ils savent quel chrono ils doivent réussir pour participer à des compétitions à l’international. Ils essayent simplement de courir aussi vite que les autres autour d’eux. Mentalement, tu ne peux pas te créer de limite », décrit Renato Canova.

Pour chaque belle histoire de coureur kényan réussissant à s’extirper de la pauvreté, il y a d’innombrables échecs, nuance l’entraîneur italien.

« À la télévision, vous voyez nos coureurs qui ont du succès. Vous ne voyez pas les centaines de coureurs qui vont se détruire en s’entraînant sans arrêt durant trois ou quatre mois sans encadrement. »

Mais la leçon n’est pas là, insiste-t-il. L’important, c’est la mentalité des athlètes d’Iten.

« Si je demande à un coureur occidental et à un coureur kényan de courir 21 kilomètres à un rythme que je sais impossible. Dès le premier kilomètre, le coureur occidental va plutôt adopter une vitesse à laquelle il est sûr de pouvoir terminer la distance. Le coureur kényan, lui, ne va pas finir le 21 kilomètres, mais il va courir à la vitesse que je lui ai demandée jusqu’à ce qu’il s’effondre. »

Rhonex Kipruto pourrait bien être le prochain coureur d’Iten à remporter une médaille d’or olympique.
Image : Rhonex Kipruto pourrait bien être le prochain coureur d’Iten à remporter une médaille d’or olympique.
Photo: Rhonex Kipruto pourrait bien être le prochain coureur d’Iten à remporter une médaille d’or olympique.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Rhonex Kipruto, le naturel

Rhonex Kipruto est vu par certains comme la prochaine grande vedette de l’athlétisme kényan. Grand et timide, le coureur de 20 ans s’entraîne aussi sous l’égide de Colm O’Connell.

Il y a quelques années, personne ne connaissait son nom, même à Iten. L’assistant de frère Colm, Ian, ratisse les compétitions scolaires kényanes à l’année pour repérer les jeunes espoirs et les inviter aux camps de développement à Saint-Patrick dès le début de l’adolescence.

Certains passent toutefois sous son radar.

C’est le cas de Rhonex Kipruto, qui n’a compris que sur le tard qu’il avait un avenir en course à pied. Il courait pour aller à l’école et en revenir, sans plus, se rappelle-t-il.

Il avait 15 ans lorsqu’il a finalement capté l’attention de celui qu’il appelle « coach Ian » dans une compétition de cross-country de la région à laquelle il s’était inscrit sans attentes. Courant pieds nus, faute d’avoir des espadrilles en état, il a terminé 3e, livrant une chaude lutte à deux athlètes de Colm O’Connell et Ian Kiprono.

« Je me suis dit que si ce jeune qui courait pieds nus était capable de suivre nos gars entraînés et chaussés de crampons, il était particulièrement déterminé », relate Kiprono.

Ian Kiprono vêtu de vêtements de sport de marque adidas. Il est perché en hauteur et a le pied sur une einseigne de rue "O'Connell Street".
Ian Kiprono surveille ses athlètes, perché au-dessus de la rue nommé en l’honneur de son mentor, en bordure de l’école St. Patrick’s.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

En 2016, après avoir terminé son secondaire, Rhonex Kipruto s’est amené dans le dortoir de Saint-Patrick. Il ne l’a pas quitté depuis, si ce n’est pour les compétitions. Quatre ans plus tard, le voilà champion du monde junior au 10 000 mètres, médaillé de bronze des Mondiaux séniors et détenteur du record du monde au 10 kilomètres sur route.

À l’hiver 2019, le jeune prodige a remporté une voiture lors d’une importante course au Kenya, raconte Ian Kiprono. Un gain important pour un athlète issu d’un milieu difficile.

« Il ne voulait pas être distrait avec ça. Se déplacer en voiture, ça veut dire que tu cours moins. Il l’a donnée. Tout ce qui l’intéresse, c’est la course. »

Pour Colm O’Connell, Rhonex Kipruto est l’exemple parfait pour expliquer ce qui fait le succès des coureurs kényans.

« En arrivant ici, il était un athlète bien normal, mais c’est plus qu’une question d’habiletés physiques. Avec le temps, on voit si un athlète est patient. Gérer le succès est facile, mais comment va-t-il gérer l’échec? Il doit comprendre les sacrifices qu’il devra faire pour avoir du succès. »

Rhonex a coché toutes ces cases. Le jeune est confiant sur la piste, mais très modeste en dehors. Cette attitude et le maintien d’un mode de vie extrêmement simple est ce qui a fait le succès de ses compatriotes David Rudisha et Eliud Kipchoge, estime Colm O’Connell.

Pour lui, tout le monde cherche trop loin quand vient le temps d’expliquer le succès des Kényans.

« Quand tout le monde s’installe sur la ligne de départ lors d’une grande compétition, il faut se rappeler que tous ces athlètes se sont pratiquement entraînés de la même façon. Physiquement, du moins. Mais qui est le plus affamé? Qui est prêt à briser la barrière de la douleur? Qui a le plus confiance? C’est lorsque l’enjeu est grand qu’un athlète doit être dur mentalement. »

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Certains athlètes occidentaux venus s’établir à Iten pour y vivre comme les Kényans ont connus beaucoup de succès sur la scène internationale, ces dernières années. Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Ce serait trop facile de penser qu’il y a tellement de talent au Kenya que le pays dominera à jamais le monde de la course de fond, insiste frère Colm. Dans les dernières années, déjà, les coureurs éthiopiens ont commencé à rétrécir l’écart avec leurs voisins. Le village de Bekoji, également perché en altitude au-dessus de la vallée du Rift, est d’ailleurs devenu l’équivalent éthiopien d’Iten.

« Quiconque est prêt à vivre et à s’entraîner comme un Kényan, apprendre la culture et la ténacité des Kényans, a de bonnes chances de réussir. À travers les années, les athlètes occidentaux qui sont venus s’établir ici, déterminés à se défaire de leurs barrières mentales, ont généralement obtenu du succès », conclut Colm O’Connell.

Dans les mots de Ian Kiprono : « Le secret des coureurs kényans, c’est que vous continuez à croire qu’il y en a un. »

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