•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Des plants de tomates cerises à l'intérieur d'une serre.

Un texte d'Alexandre Lepoutre

Plus local, plus responsable : nos habitudes alimentaires sont sur le chemin d'une transition. Une demande pour une consommation de proximité, de meilleure qualité et plus durable se fait sentir. Face à elle, l'offre est de plus en plus riche. Portrait de cette révolution dans nos assiettes.

Tomates fraîches sur la table, basilic gorgé de chaleur : un parfum d’été règne dans la cuisine de Natacha Mérindol. Pourtant, nous sommes en plein hiver et ces produits ont été récoltés quelques jours avant… à Montréal.

Des tomates en plein hiver : un classique de nos épiceries, et de la mondialisation, auquel nous nous sommes habitués. Mais les fruits et légumes cuisinés par cette mère de famille trifluvienne sont garantis sans pesticides et n’ont pas traversé un océan ni un continent. Une forte prouesse, celle de l'agriculture urbaine, pour une plus faible empreinte carbone.

Protéger sa santé et la planète : voilà ce qui a poussé Natacha et sa famille à changer leurs habitudes alimentaires.

Tout dans sa cuisine est le reflet de ce mode de vie qu’elle a commencé à adopter en 2008. Les bouteilles en verre ont remplacé le plastique. Le vrac a pris la place du suremballage. Le compost est maître des lieux. Et le potager s’est invité dans la cour, encore enneigée au moment de notre rencontre.

Des sacs contenant des aliments secs.
L’achat de nourriture en vrac permet de réduire l’usage d’emballages.Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Natacha fabrique son propre savon, confectionne ses yaourts et est, presque exclusivement, passée à l’achat de produits locaux et biologiques. En tout temps, la proximité est préférée à la diversité, la qualité prime sur la quantité.

Les choses ont beaucoup changé à partir du moment où on a eu des enfants. On pense à plus long terme, on voit autour de nous des allergies, des cancers. On fait le choix de manger pour être en bonne santé, mais aussi manger, sans que des personnes soient exploitées, sans que la terre ne soit abîmée. Pour une vision de l’avenir un peu plus positive, explique Natacha Mérindol.

Les raisons de cette transition sont donc nombreuses : environnementales, sanitaires et même sociales. Pourtant, elle ne s’est pas faite du jour au lendemain. Ce basculement vers un mode de vie plus sain et responsable a eu le temps de mûrir, de reculer, d’avancer à petit pas dans cette famille de Trois-Rivières. Une transition faite sans aucune pression, pour reprendre les mots de Natacha.

Loin donc d’une révolution imposée et immédiate. Et si c’était ça la condition de son succès? Natacha en est convaincue : rien ne doit être ressenti comme une contrainte.

Il faut s’apercevoir qu’on peut faire des petites choses. Nous, on n’a pas fait tout d’un coup. On a chacun nos priorités de choses qu’il est plus facile à faire, utiliser moins de plastique, favoriser le compost, aller à la boucherie d’à côté. Tout ça est accessible.

Natacha Mérindol, son conjoint Claude et leurs enfants Arthur et Alexandre.
Natacha Mérindol, son conjoint Claude et leurs enfants Arthur et Alexandre.Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

Justement, la question de l’accessibilité et surtout du prix : manger bio, acheter local est-il plus cher? Sommes-nous tous sur le même pied d’égalité pour entamer cette transition vers un mode de vie plus sain?

J’ai beaucoup entendu cet argument au début et ça m’a fait peur. Puis j’ai remarqué exactement l’opposé. Mais c’est aussi parce que, faire attention à ce qu’on achète, c’est aussi acheter moins et acheter mieux. Il y a beaucoup de choses inutiles que je n'achète plus.

Malgré l’expérience personnelle de cette mère de famille, le prix reste un obstacle au changement d’habitudes alimentaires.

En 2020, selon un sondage de Québec Bio, un organisme qui fait la promotion de la Filière biologique du Québec, 54 % des consommateurs invoquent le prix comme principal frein à l’achat de produits bios.

Fait encourageant, ce chiffre était de 60 % en 2017. Il semble donc que la sensibilité au prix diminue au fil des années. D’une part, certains produits sont plus accessibles qu’avant, d’autre part les consommateurs seraient aujourd’hui prêts à payer un peu plus cher pour plus de qualité. Pour Alain Rioux, coordonnateur de Québec Bio, les Québécois seraient même prêts à payer une prime pour l'environnement.

En dehors de la certification biologique, les produits de nos régions sont-ils abordables? Pour l'organisme Aliments du Québec, la croyance selon laquelle l’achat local est plus coûteux est même un « mythe à déboulonner ». On trouve cet argumentaire sur son site : Un autre moyen de soutenir l’industrie d'ici sans alourdir son budget, c’est de se rendre là où se trouvent les produits. C’est-à-dire dans les marchés publics ou directement chez le producteur ou le transformateur. La vente directe permet d’éliminer les intermédiaires, ce qui a une influence sur le coût des aliments.

Encore faut-il avoir accès à ces produits facilement.

Le plus gros effort, c’est le changement psychologique. C’est une question d’habitude à prendre. Mais il faut être positif, ça évolue dans le bon sens.

Natacha Mérindol, adepte de l'achat bio et local
Des tomates dans une serre.
Les tomates récoltées seront envoyées le lendemain aux clients des Fermes Lufa. Photo : Radio-Canada / Alexandre Lepoutre

L'agriculture urbaine : une des solutions?

Pour pallier cette difficulté ou toute contrainte géographique, de nombreuses fermes familiales ont eu l’idée de se rendre directement aux consommateurs, littéralement à la porte de leur maison, avec un concept de livraisons hebdomadaires de paniers alimentaires. Des produits du champ agricole… à l’assiette du consommateur, presque toujours sans intermédiaire.

Et le succès est au rendez-vous. Le Réseau des fermiers de famille, qui regroupe plus de 130 fermes biologiques au Québec et au Nouveau-Brunswick, livre ses produits à plus de 20 000 familles chaque année grâce à ce système de paniers.

Aujourd’hui, dans un contexte de crise sanitaire où la priorité est donnée à l’achat de proximité, des records sont atteints et certaines fermes sont obligées de refuser de nouveaux clients faute de pouvoir produire davantage.

Cette popularité des paniers bios témoigne de l’engouement pour l’achat local. Et si, progressivement, on retrouvait collectivement les vertus des circuits courts?

Un édifice de deux étages avec une serre sur le toit.
L’une des quatre serres sur toit des Fermes Lufa, situées à Montréal. Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

C’est en tout cas l’ambition des Fermes Lufa, entreprise montréalaise créée en 2009 et spécialisée elle aussi dans la livraison de paniers alimentaires. Sa particularité? Faire pousser ses propres légumes aux quatre coins de Montréal, en toutes saisons et surtout sur des toits. La prouesse aérienne est originale, mais elle répond surtout à un désir de l’entreprise : celui d’occuper un bâtiment déjà existant et ainsi d’éviter l’étalement urbain.

Plus encore, l’installation sur un toit, espace a priori non exploité d’un bâtiment, permet de profiter des remontées de chaleur des étages sous-jacents et ainsi de faire des économies d'énergie. Un système de récupération d’eau est aussi mis en place : la boucle est bouclée.

Le but était de rapprocher les produits de l’endroit où ils sont consommés. Alors pourquoi ne pas produire directement en ville?

Jean-Michel Vanier, directeur des finances, Fermes Lufa

Double objectif donc : produire localement, et avec une empreinte carbone la plus limitée possible. Tout ça dans une métropole.

Des aubergines poussent sur le toit d'un bâtiment commercial.
Les serres sur toit permettent aux Fermes Lufa de cultiver des aubergines. Photo : Radio-Canada / Alexandre Lepoutre

Après avoir monté plusieurs escaliers (il faut atteindre le sommet de l’immeuble), on est plongé dans un autre monde. Un monde silencieux, paisible, chaud. Un monde sous cloche qui contraste fortement avec la ville avoisinante et bruyante, que l’on surplombe. Un effet de serre, démultiplié avec le contraste urbain. Au loin, les gratte-ciel du centre-ville de Montréal, à l’intérieur des rangées de tomates et d’aubergines sous une chaleur estivale.

Chaque semaine, ces légumes Lufa (on trouve aussi des salades, des herbes, des concombres et une centaine d’autres variétés) finissent dans l’assiette de milliers de Québécois. L’entreprise livre ses paniers dans plus de 500 points de récolte à travers la province.

L’entreprise Lufa est née avec le sentiment, et l’ambition, que l’agriculture urbaine sera la clef de notre alimentation de demain. Une agriculture capable de s’inviter au coeur des grandes villes et ainsi de nourrir sa population. Une agriculture de proximité qui réduit au maximum son empreinte carbone en offrant des produits de qualité.

Les fermes Lufa voient grand et rêvent d’être capables de rendre un jour autosuffisante la ville de Montréal en fruits et légumes.

Des laitues poussent dans une serre.
Les laitues sont parmi les variétés de légumes produits dans les serres sur les toits des Fermes Lufa.Photo : Les Fermes Lufa

Le succès commercial est tel qu’une quatrième serre doit voir le jour très prochainement sur un nouveau toit de la ville. Elle abritera 163 800 pieds carrés de plants et permettra à l’entreprise de doubler sa production agricole et ainsi de nourrir l’équivalent de 2 % de la population montréalaise. Pour ajouter à ses records, l’entreprise se targue de devenir avec cette nouvelle construction « la plus grande ferme sur toit au monde ».

Après les fruits et légumes, au tour des serres de pousser sur les toits et de s’inscrire dans le paysage urbain. Est-ce le prochain virage de nos villes de demain? Son prochain visage? Donnez-nous des toits, on fera pousser des légumes, sourit Jean-Michel Vanier, responsable des finances de l’entreprise.

En dehors de la production de leurs serres, Les fermes Lufa proposent également dans leurs paniers hebdomadaires une multitude de produits. Du savon à main au riz noir, en passant par du sirop d’érable. Au total, on trouve plus de 2000 produits sur le site transactionnel que l’on visite pour confectionner en ligne son panier hebdomadaire. Cette fois, ces articles sont ceux de producteurs locaux et d’agriculteurs partenaires, triés sur le volet.

Ils doivent répondre aux mêmes critères auxquels nous répondons : aucun pesticide de synthèse, aucun antibiotique, sans hormone de croissance. Nous voulons des produits sains, le maximum de produits biologiques. Nous sommes très stricts là-dessus, affirme Jean-Michel Vanier.

Si les critères sont stricts, c’est que la demande est, elle aussi, de plus en plus exigeante. Les gens sont de plus en plus à la recherche d’une traçabilité de la nourriture qu’ils mangent. Qui l’a fait et comment? Dans quelles conditions? Tout le monde est aussi conscient des changements climatiques qui nous accablent, poursuit Jean-Michel Vanier.

Une employée attache les tomates dans la serre.
Plusieurs variétés de tomates poussent dans les serres des Fermes Lufa.Photo : Radio-Canada / Alexandre Lepoutre

Avec ses paniers de produits traçables, et locaux, Lufa promet ainsi à ses consommateurs, de plus en plus nombreux, d'accéder à une alimentation plus saine et plus locale.

Acheter plus local, une leçon de la crise sanitaire?

Achat local, souveraineté alimentaire, circuits courts : tous ces mots résonnent dans l’actualité de la COVID-19. Dans son flot de bouleversements, la crise a mis en lumière l’importance et les vertus de l’achat de proximité.

Les nombreux appels à consommer québécois de François Legault ont été l'un des leviers du premier ministre pour soutenir l’économie de la province et aider, en ces temps difficiles, les producteurs locaux. Avec un espoir que cela devienne une habitude une fois la crise passée.

Il est temps de changer nos habitudes d’achat, proclamait au début du mois d’avril le premier ministre au lancement du Panier bleu, plateforme numérique créée pour soutenir l’achat local.

Une serre
Plusieurs types de légumes poussent dans les serres des Fermes Lufa.Photo : Radio-Canada / Luc Lavigne

La crise serait-elle l’occasion de repenser notre consommation alimentaire, de se questionner sur nos modes de production et de revenir vers l’achat de proximité?

L’Union des producteurs agricoles (UPA) s’est saisie de l’occasion pour lancer une campagne de sensibilisation. Un slogan évocateur : Mangeons local plus que jamais! Un cri du coeur pour encourager les Québécois à consommer des produits locaux.

Et il semble que l’appel ait été entendu, et que les Québécois soient au rendez-vous.

Le site du Panier bleu a connu une rapide popularité. L’entreprise des Fermes Lufa a dû surmonter des défis logistiques pour répondre à un surcroît considérable de demande. Au plus fort de la crise, elle devait livrer 4000 paniers quotidiennement.

À chaque fois qu’il y a une crise, le bio est une valeur refuge, explique Alain Rioux, coordonnateur de l'organisme Québec Bio. Une fois la crise passée, la grande majorité continue à le consommer et ne revient pas en arrière. Une fois qu’il y a des adeptes, ils y restent!se réjouit-il.

Comme si la crise sanitaire nous avait fait prendre conscience que ce mode de vie alimentaire basé sur l’achat local ou biologique était peut-être notre avenir. Et qu’il fallait l’adopter au plus tôt (ou plutôt y revenir).

Partager la page