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Image : Ellen Schryburt pose derrière la vitre de son salon.

Texte et photos | Denis Wong

Ellen Schryburt et Jean-Marc Bougie s’impliquent directement auprès des gens défavorisés depuis des années. Âgés de 70 ans et plus, ces bénévoles ont eu peur pour les plus vulnérables lorsque tout le monde a dû se confiner au début de la pandémie. Toutefois, même de la maison, ils se sont retroussé les manches et continuent de se dévouer pour leurs communautés.

Se réorganiser au temps de la distanciation sociale

Quand le gouvernement a demandé à la population de rester à la maison, les familles défavorisées de Saint-Léonard ont soudainement perdu l’accès aux services de la Société Saint-Vincent-de-Paul (SSVP). La banque alimentaire a dû fermer ses portes et la boutique d’objets de seconde main, qui servait à financer les opérations, a dû cesser ses activités. À l’instar de nombreux autres organismes communautaires, l’infrastructure d’aide de la SSVP vacillait. Elle était même sur le point de s’écrouler.

Confinée à la maison, Ellen Schryburt a pris les choses en main. En l’espace de quelques jours, la présidente de la SSVP dans Saint-Léonard a métamorphosé le fonctionnement de l’organisme.

« On a cessé nos activités pour une semaine, mais on les a reprises ensuite, raconte-t-elle. On a téléphoné à tout le monde et j’ai fait des listes. Présentement, on livre de la nourriture à 60 familles, toutes les semaines. »

Toute la chaîne a été repensée pour continuer d’approvisionner les ménages que l’organisme soutenait avant le début de la crise. Des mesures de distanciation ont été instaurées pour les bénévoles qui emballent et livrent les denrées. Des listes d’appel et des trajets de livraison ont été constitués. Il a aussi fallu trouver de nouveaux bénévoles, puisque la majorité de ceux œuvrant pour l’organisme étaient âgés de 70 ans et plus.

Des bénévoles de la Société Saint-Vincent-de-Paul (SSVP) emballent des denrées afin de les distribuer à des ménages défavorisés.
Des bénévoles de la Société Saint-Vincent-de-Paul (SSVP) emballent des denrées afin de les distribuer à des ménages défavorisés.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Ce matin, la SSVP a reçu plusieurs palettes de nourriture de l’organisme Moisson Montréal. Il faut redistribuer toutes ces denrées équitablement. Cinq bénévoles s’activent dans une atmosphère fébrile et une grande valse se déroule pour que tous puissent garder leurs distances. Le temps presse. Les sacs de dons doivent être prêts avant l’arrivée des livreurs.

« On a 370 pommes; ça fait 6 pommes par livraison! »

« On place les sacs le long du mur! »

De nombreux ménages dans le besoin recevront cette aide précieuse en cette période de grande incertitude, un scénario presque inimaginable à la SSVP quand tout le Québec s’est mis sur pause à la mi-mars.

Une bénévole ramasse des petites boîtes de céréales pour les mettre dans un sac de dons.
Dans ces sacs de denrées, on trouve des boîtes de céréales, du lait, des poivrons, des concombres, de la soupe en conserve, du fromage, etc.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Ce n’est pas d’hier qu’Ellen Schryburt s’implique dans sa communauté. Dès son jeune âge, elle a aidé les gens de sa paroisse, à la demande du curé. Plus tard dans sa vie, elle a également assuré la présidence de la SSVP à l’échelle nationale. Elle dit toutefois avoir été soulagée de quitter les réunions pour retourner auprès des plus défavorisés.

« Disons que je suis habituée. Ça fait plus que 40 ans que je [m’implique auprès de l’organisme], précise la résidente de l’arrondissement. Avec l’aide de la Ville, j’ai déjà organisé la guignolée à la grandeur de Saint-Léonard! Alors, pour faire des circuits, faire des listes, j’ai l’habitude. Tous les bénévoles ont leur liste de noms et quand il faut changer quelque chose, je leur envoie un courriel : “Appelez votre monde et dites-lui ceci.” »

Mme Schryburt indique que de nouvelles personnes sollicitent l’aide de la Saint-Vincent-de-Paul depuis le début de cette pandémie. Comme la SSVP ne bénéficie pas de plus de ressources, ces personnes sont redirigées vers la municipalité et d’autres organismes pour s’assurer que ceux et celles qui comptaient sur la SSVP puissent continuer à le faire.

Selon Ellen Schryburt, le visage de la pauvreté dans le quartier comporte de multiples facettes : des réfugiés, des mères monoparentales, des bénéficiaires de l’aide sociale, des couples âgés qui n’y arrivent plus, etc. La pandémie de COVID-19 est une crise sanitaire inédite. Malheureusement, les plus vulnérables se retrouvent dans une situation encore plus difficile qu’à l’habitude.

Trois bénévoles emballent des denrées à la chaîne.
Colette, l’une des enfants d’Ellen Schryburt, a décidé de donner de son temps à l’organisme où s’implique sa mère.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Les gestes les plus simples comptent le plus

Ellen n’a pas eu à chercher très longtemps pour regarnir sa base de bénévoles : trois de ses quatre enfants ont répondu à l’appel de la matriarche. Dans le local municipal de Saint-Léonard utilisé par la SSVP, on trouve Colette et Jacques Schryburt, en plus de la femme de ce dernier, Sylvie. Dans une salle adjacente, Nicole et sa fille Marie sont prêtes pour la livraison des denrées.

« Le quatrième [enfant] travaille encore, alors il a une bonne raison [de ne pas être des nôtres]! » fait remarquer Mme Schryburt en riant.

Nous suivons Jacques et Sylvie pendant leur trajet de livraison dans l’arrondissement de Saint-Léonard. Pour s’assurer de garder ses distances, le couple dépose les denrées devant l’entrée des familles, puis leur téléphone pour qu’elles récupèrent leurs sacs. Quelques mots sont échangés de loin et Sylvie demande aux gens à la porte de bien laver leurs mains en rentrant. Les yeux brillent de reconnaissance. En ce jeudi après-midi, une demi-douzaine de voitures remplies de denrées sillonnent les rues de l’arrondissement pour aider les plus vulnérables.

« Si vous saviez tout ce que ma mère a fait pour les gens à Saint-Léonard, déclare Jacques Schryburt. Que ce soit pour l’accueil des réfugiés, les banques alimentaires ou la Saint-Vincent-de-Paul. [...] Elle se donne corps et âme. Son cellulaire ne sert qu’à ça. Si une personne est dans le besoin, elle va lui trouver le bon organisme. »

Jacques Schryburt remplit un sac avec des denrées.
Jacques Schryburt a cessé les activités de son entreprise de réparation mécanique à cause de la pandémie et s’implique désormais bénévolement.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Au début de la crise, Ellen a reçu un message dans la boîte vocale de son organisme. Un homme disait connaître une dame en situation précaire qui n’avait pratiquement rien mangé depuis six jours. Comme il lui était impossible d’aller à la banque alimentaire et que le nom de cette femme ne figurait pas dans ses listes de distribution, madame Schryburt a décidé de passer à l’action autrement.

« Je lui ai fait un sac à même ce que j’avais ici : des bananes, des pommes, des tomates, du pain et du lait, énumère la résidante de Saint-Léonard. Ma fille m’avait fait une commande et j’avais 17 bananes à la maison! Je suis allée lui porter à sa boîte à malle avec un bon d’achat de 50 $ de Maxi qui me restait de mes paniers de Noël. »

« Je ne suis pas censée sortir... mais je me suis dit : “J’embarque dans ma voiture ici et je m’en vais à cinq coins de rue.” J’ai sonné, j’ai attendu et j’ai envoyé la main [en partant]. Elle est descendue chercher ses sacs. »

Ellen Schryburt ne reverra peut-être jamais cette femme en détresse, mais pendant cet instant où leurs regards se sont croisés, sa présence valait tout l’or du monde. Ceux qui répondent aux appels à l’aide n’ont pas toujours des capes de superhéros.

Jean-Marc Bougie sourit alors qu'il est photographié dans un parc.
Jean-Marc Bougie est bénévole pour l’organisme communautaire Santropol Roulant.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Passer de la cuisine au téléphone

En temps normal, Jean-Marc Bougie s’affaire dans la cuisine de Santropol Roulant, un organisme qui a pignon sur rue tout près du Quartier latin de Montréal. Sous la supervision d’un chef, une équipe intergénérationnelle de bénévoles prépare quotidiennement 125 repas maison pour ensuite les livrer à des personnes défavorisées.

À 70 ans, Jean-Marc Bougie a toujours été reconnu dans son entourage pour ses talents culinaires, même s’il ne possède pas de formation professionnelle dans ce domaine.

« Récemment, j’ai découvert le poulet au beurre, mais une version faite avec du tofu et des zucchinis, explique-t-il. C’est un de mes plats préférés, astheure! »

Depuis le début de la crise de la COVID-19, il ne s’active plus aux fourneaux, mais bien au téléphone. La livraison des repas est habituellement une occasion pour les bénévoles de discuter avec ces personnes vulnérables afin de briser l’isolement social. En raison des mesures de distanciation en vigueur, Santropol Roulant a plutôt demandé à Jean-Marc Bougie d’appeler ceux et celles à qui l’organisme vient en aide, et de s’assurer qu’ils se portent bien.

« Ils me font part de ce qui se passe, de comment ils se sentent. Il y a beaucoup d’empathie dans les échanges, beaucoup de partage. Il y en a qui sont malvoyants, qui ont de la difficulté à se déplacer, qui ont des maladies ou qui sont isolés. »

Jean-Marc Bougie pose assis sur un banc de parc.
Jean-Marc Bougie téléphone à des personnes isolées socialement afin de s’assurer qu’elles vont bien.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Depuis le début du confinement, monsieur Bougie fait des appels trois ou quatre jours par semaine, et il peut passer jusqu’à cinq heures au téléphone chaque fois. Malgré la situation précaire de nombreuses personnes, le septuagénaire se dit encouragé par les anecdotes qu’il entend.

« Les gens disent qu’il y a des voisins qui sont venus les voir alors qu’ils ne les connaissaient pas, relate-t-il. Les gens qui sortent pour aller faire des commissions, leurs enfants s’arrêtent devant leur maison pour saluer [les personnes isolées], leur faire des sourires, laisser des dessins, etc. »

Le bénévole connaît plusieurs de ces personnes avec qui il discute, puisqu’il les a rencontrées à l’occasion d’une livraison ou lors de fêtes communautaires organisées par Santropol Roulant. Il y est bénévole depuis plus de quatre ans. Comme lui, d’autres personnes de 70 ans et plus ont dû renoncer à leur implication habituelle.

Heureusement, les candidatures de bénévoles pleuvent pour Santropol Roulant : l’organisme a reçu environ 500 offres d’aide depuis le début de la crise et il a dû rediriger nombre de volontaires vers d’autres ressources communautaires. C’est du jamais vu, selon l’organisme montréalais.

Ellen Schryburt pose devant sa résidence de Saint-Léonard, un quartier où elle s’implique depuis de nombreuses années.
Ellen Schryburt habite l'arrondissement Saint-Léonard, un quartier où elle s’implique depuis de nombreuses années.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le bénévolat est populaire… pour combien de temps?

Beaucoup d’organismes communautaires s’entendent pour dire que ce sont surtout les personnes aînées qui donnent de leur temps. Elles sont souvent impliquées depuis de nombreuses années. En ces moments exceptionnels, les bénévoles demeurent modestes et surtout empathiques envers les plus vulnérables. C’est une deuxième nature.

« Malheureusement, il y a une certaine habitude à être isolé, dit Jean-Marc Bougie à propos des personnes qu’il aide. C’est le côté triste de cette condition, mais les gens sont résilients, ce sont des fighters. La grande majorité [d’entre eux] s’empressent de dire les bonnes choses qui leur arrivent dans leur quotidien. Je les écoute avec une larme à l’œil et j’essaye de leur transmettre mon sourire. »

« Une autre de mes passions, c’est le golf, poursuit-il. Mais le golf, ce n’est pas la fin du monde. Tendre une main vers l’autre, c’est beaucoup plus valorisant que de faire un birdie. »

Il existe une résurgence du bénévolat au sein de la société québécoise, stimulée par l’appel du premier ministre François Legault et la plateforme en ligne jebenevole.ca. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens enthousiastes affichent leurs disponibilités pour prêter main-forte aux autres, et plusieurs entreprises le font aussi.

Il est vrai que nombre de Québécois et Québécoises ont soudainement du temps libre à leur disposition en raison de la situation entourant la COVID-19. Le bénévolat restera-t-il populaire lorsque le Québec reprendra un semblant de vie normale?

« On le souhaite vraiment, conclut Ellen Schryburt. Beaucoup de gens ont envie de faire du bénévolat, parce qu’ils ne travaillent pas, mais peut-être qu’ils vont avoir le goût d’en faire la fin de semaine ou le soir. Et peut-être que ça va les attendrir envers les gens dans le besoin. »

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